Alex

Alex a repris un demi.

Jof le patron du bar vient d’allumer la chaîne et monte le son : les Sex Pistols emplissent la salle. Au mur la collection de vinyles. I AM AN ANTI-CHRIST !

Alex se dit : faudrait ptet’ que je rentre tôt ce soir parce que demain je bosse et vu mon état, sûr que si j’me couche à trois heures j’me lèverai pas demain à six. Alors je finis mon demi et je rentre.
Il est comme ça accoudé au comptoir la tête baissée au-dessus de sa bière quand Jof l’interpelle :
« Hey Alex ! Qu’est-ce tu racontes ? »
Jof a tout d’un bon barman ! Il a des abords rudes, mais tant qu’on le cherche pas, il est doux comme un agneau, et ça se devine tout de suite. C’est pour ça que c’est un bar d’habitués et que Jof des copains il en a plein.
Alex se remet à raconter le boulot la fatigue, se lever tous les matins à cinq heures pour avoir le temps de prendre le ptit déj peinard, sortir dans le froid et aller relever les compteurs, la routine et la déprime. Jof il comprend ça. D’ailleurs, réconforter les clients, ça fait un peu partie de son métier. Ceux qui dépriment rien qu’en pensant au réveil le lendemain matin, pis qu’arrivent pas pour autant à décoller du comptoir. Les autres qu’ont pas de travail et gaspillent les derniers sous du mois dans la bière.

« ALEX BAH T’ES PAS A LA MIROIT’ ??? »
C’est Bertrand qui débarque et peux pas s’empêcher de gueuler, comme toujours. Et il s’esclaffe le Bertrand. Faut qu’il recouvre le bruit de toutes les conversations ! Faut que ça s’impose ! Et que je te serre une main bien énergique, et que je te tape sur l’épaule ! Bertrand s’il est là, faut que ça se voie tout de suite. Et que ça s’entende !
Alex il aime bien ça, l’énergie de Bertrand. Ça le requinque. Il rit à pleines dents et à gorge déployée. Il tapote l’épaule de Bertrand. Il est rude et affectueux. Il a une gueule esquintée de soûlard et un regard d’enfant. Et impulsif ! D’une minute à l’autre la violence ou la douceur. Faut pas le chercher ! Mais si tu le cherches pas, c’est un ange. Ça, ici, tous vous le diront.

C’est vrai qu’il serait bien allé à la miroit’, Alex. Y avait un concert qu’avait l’air bien et il aurait retrouvé des copains, mais il s’est dit qu’un ptit verre chez Jof d’abord ça le mettrait en condition, et puis il s’est rappelé que d’main faudrait se lever, et puis il est resté le cul sur son tabouret. C’est ça qu’il essaie d’expliquer à Bertrand mais celui-là alors il tient pas en place, peux pas s’empêcher de parler, parler, et de se tourner de tous côtés en riant, et d’interpeller un client à sa droite, un autre à l’autre bout de la salle. Ça irrite un peu Alex qui grommelle, mais ça s’entend pas vu que Bertrand gueule et recouvre tous les bruits, qu’on l’entend même de l’entrée par-dessus les Sex Pistols. Si toutefois quelqu’un l’observait attentivement à ce moment précis, il verrait une expression un peu bougonne se peindre sur son visage et son regard fugitivement lancer des éclairs. Ce qui n’arrive pas, puisque tous les regards sont alors tournés vers Bertrand, qui vient d’en raconter une bien bonne.
Du coup Alex se détourne, et en profite pour commander un autre demi. On lui tape sur l’épaule : c’est Jeff et Pierrot qui viennent d’entrer, ils ont les mains glacées et les joues toutes rouges.
« Ahh, il fait meilleur ici ! On va prendre une petite bière pour se réchauffer !
—Ah bah Je dis pas non ! Qu’est-ce qu’on se caille dehors ! »
Et Bertrand qui rapplique :
« SALUT LES GARS !! »
La mine réjouie, le sourire jusqu’aux oreilles, hilare.
Alex jette un œil à sa montre. Minuit. Il se dit qu’il est encore temps de rentrer se coucher et que ça devrait pas être trop dur de se lever demain à l’aube.
Mais Jeff l’interrompt dans le cours de ses réflexions. Il lui demande ce qu’il fout là, pourquoi il est pas à la miroit’ et s’il viendra à son concert samedi. Le temps de tout ça Alex se rend compte qu’il a déjà fini sa bière et il en commande une autre avant de se lancer dans de grandes explications : il voulait aller à la miroit’, surtout qu’y avait la bande à Denis là-bas, il est passé ici dans l’idée de bouger ensuite au concert, puis il s’est dit qu’il valait mieux qu’il rentre tôt, vu que ça fait trois mois qu’il a commencé un nouveau taf et que ce serait con quand-même de se faire virer s’il continue à pas se réveiller, mais il a causé avec Jof, puis Bertrand a débarqué, et il a pas vu le temps passer, pis il a eu la flemme un peu de ressortir, et là du coup y se dit qu’il faudrait qu’il rentre quand-même, mais pour le concert samedi il y sera, c’est sûr, c’est promis juré ! Bah ouais t’es un pote quand-même ! On va pas rater ça ! Le premier concert dans une vraie salle, et tout !
« Ouais tu parles Alex, t’avais dit ça aussi pour le concert au Piccolo la dernière fois ! Ouais, t’as pas de parole ! »
Alors là Alex il s’échauffe un peu, parce que c’est pas vrai qu’il a pas de parole ! C’est quand-même pas sa faute si la frangine elle allait pas bien ce soir-là, il allait quand-même pas la laisser tomber ! Sinon il serait venu ! Bien sûr ! Jeff ça le fait marrer de voir Alex s’énerver comme ça.
« - Mais ouais, Alex, j’te charrie ! »
Pis il lui tape sur l’épaule en rigolant.
Alex se lève pour aller pisser et il aperçoit dans la glace des toilettes son visage marqué par environ vingt ans de nuits blanches et d’alcool, il a un haut le cœur un instant mais il redresse la tête et se regarde dans les yeux et prononce bien distinctement : « Toujours vivant ! ». Il a l’haleine qui empeste la bière déjà et la bouche un peu pâteuse mais il projette bien sa voix et il reste bien droit quelques secondes avant de se diriger vers l’urinoir.

En sortant des toilettes il entend les derniers accord d’un morceau des Bérus par-dessus lequel tout le monde chante, il se dit « tout le monde a l’air joyeux » et ça lui fait plaisir. Y a une fille, une petite brune qu’il a déjà croisée quelquefois sans trop lui prêter attention, qui a pris sa guitare et qui commence à jouer. Et puis elle chante avec une voix grave et douce qui ne lui déplaît pas. Il retourne s’asseoir au bar et commande un demi. Les copains sont en grande conversation, il écoute d’une oreille et il comprend que c’est encore des histoires de thunes entre les membres du groupe de Jeff, mais ça l’intéresse pas tellement et il préfère regarder la fille qui est vraiment pas laide finalement. Une allure un peu dévergondée avec ses bas résille et sa jupe zébrée qui n’est pas pour lui déplaire, une bouche pulpeuse qui lui fait un air mutin. Ça fait au moins un an que je n’ai pas eu d’aventure il se dit, et quoi ? cinq ans ? que je n’ai pas eu de vraie copine. Il a tout à coup une furieuse envie de s’approcher de cette fille qu’il ne connait pas, mais il veut pas la déranger alors il prend son verre et il boit en essayent de penser à autre chose. A côté ils sont en train de parler gonzesses et Pierrot le prend à parti :
« Hey Alex ! Alors ça s’est bien passé avec la ptite nana mardi soir ? Hé tu nous a pas raconté, ahahah ! »
Ils rigolent bien mais Alex essaie d’expliquer qu’il s’est rien passé du tout avec la nana, qu’il l’a hébergée et c’est tout et que de toute façon elle lui plaisait pas, lui il est très difficile.
La fille a rangé sa guitare et elle s’apprête à partir avec ses copines. Elle vient payer au bar, juste à côté d’Alex. Il jette un coup d’œil pour voir de près si c’est pas décevant mais pas plus, il sait pas draguer et il a peur d’être lourd. En plus elle parle fort et elle rit elle aussi, elle a l’air intimidante ! Oh et puis finalement si, j’ai quand-même assez bu pour parler à une fille !! Et il se tourne vers elle et il lui dit bonjour. Elle répond gentiment, elle lui dit qu’elle a découvert ce bar récemment et qu’elle l’aime bien, qu’ils se recroiseront certainement. Et puis elle s’en va, avec ses copines.
Alex reste à sa place avec un sentiment mitigé, content de lui avoir parlé et déçu que ça n’ait pas duré plus longtemps. Ça lui laisse un goût amer dans la bouche, et la bière n’arrange rien.
Les copains l’entraînent faire un baby et ça empêche ses pensées de s’appesantir sur cette fille dont il ne sait rien. Ils rient, ils crient et ils s’agitent. Y a comme des flashes dans la tête d’Alex, des images floues qui prennent d’un coup une intensité inhabituelle, une sensation des plus banales !

Il se retrouve trainé dehors sans trop savoir comment et parvient au bout de quelques secondes d’effort à déchiffrer l’heure sur sa montre : 3 heures. Les autres continuent de parler.
Au bout de la rue ils tournent à droite.
« On va chez Marie, Alex, tu viens avec nous? »
Alex décline l’invitation et tourne à gauche.
« Alors à demain Alex ! »

La journée sera encore difficile demain, se dit-il en arrivant à hauteur de son immeuble.
Aussitôt rentré il se jette sur le lit. Il se redresse avec effort pour régler le réveil puis s’écroule et s’endort comme une souche.
A cinq heures, le réveil le tire douloureusement du sommeil. Il se prépare en répétant les gestes quotidiens. Il vit sa journée de travail de la façon la plus ordinaire et sans attente particulière.

Vers seize heures la journée de travail sera terminée sans doute et Alex rentrera faire une sieste. Après quoi il mangera un morceau puis passera dire bonjour à Jof.
Il prendra un demi.
Au mur toujours la collection de vinyles !
Bertrand le saluera bien fort et lui tapera sur l’épaule.
Jof allumera la chaîne et montera le son : les Meteors empliront la salle…

Charlotte Cayeux