A qui le tour ?

Il composa le code de l’immeuble et vite monta l’escalier. Au second, il s’arrêta, sortit de son sac en cuir un petit miroir de poche à travers lequel il se jeta un regard furtif et se dirigea d’un pas finalement décidé, après un très court instant d’hésitation pendant lequel il vérifia l’heure sur sa montre, vers la porte de gauche, et sonna.
Il semblait avoir la cinquantaine, bien mis, complet bleu foncé et l’air d’arriver directement du travail, d’un emploi un peu routinier, bien payé et à responsabilités. Rien de très notable dans la physionomie. Des rides assez profondes parcourent déjà le visage. Le corps est raide un peu.
C’est presque immédiatement que la porte s’ouvre, offrant au regard de l’homme une femme jeune aux formes prononcées et légèrement vêtue, comme le veut le métier. On ne lit aucune curiosité dans son regard. Elle adresse à l’homme un « Bonjour » poli et neutre, auquel il répond de façon non moins détachée. « Désolé pour le retard ». Elle coupe court aux excuses.
La suite se déroule dans un silence coutumier. Il répète les gestes habituels, dans un ordre à peu près similaire. D’abord, il se défait de sa veste qu’il accroche au porte-manteau, et pose le sac à son pied. Ensuite, il sort de sa poche une liasse de billets qu’il dépose sur la table du salon. Elle suit les gestes des yeux sans surprise. Il la suit enfin à travers le couloir jusqu’à la chambre. Il connait le protocole. C’est un client régulier. Il a perdu presque entièrement l’émotion et la gêne des premières fois, la honte secrète qui participait de son plaisir.
Elle s’assoit sur le lit et commence à se déshabiller sans attendre, il la rejoint aussitôt. Quand elle a retiré son soutien-gorge il place ses mains sur les seins et les caresse doucement. Il retire ses mains et elle enlève la jupe et le string en dentelle noire et rouge. Elle s’allonge docilement devançant les demandes de l’homme. Il la pénètre presque aussitôt.
Quand il a fini il reste allongé auprès d’elle quelques instants sa main caressant le ventre. Il regarde sa montre.
« Bon j’y vais, je ne veux pas te déranger.
— D’accord, j’ai un client après toi. »
Dans le ton de sa voix aucune animosité mais une distance respectueuse qui rappellerait à l’homme, s’il était venu à l’oublier, le caractère strictement professionnel de l’échange.
Elle le raccompagne et lui ouvre la porte. « A la prochaine fois. »

L’homme redescendit l’escalier d’un pas moins pressé. Il rentra chez lui, où l’attendaient femme et enfants, à l’heure habituelle – et comme chaque soir il leur demande avec tendresse comment s’est passée la journée. Il est content et soulagé de rentrer chez lui.

Au même moment, Julien gravit à son tour l’escalier. Le pas est beaucoup moins mécanique et il sort fébrilement de sa poche le bout de papier sur lequel il a noté l’adresse. Il est jeune – peut-être dix-sept ans, peut-être moins – les traits juvéniles et lisses, le visage assez beau. Il semble beaucoup moins calme que l’homme de cinquante ans, les traits tendus, les gestes un peu brusques. Il vit encore dans l’impulsion tourmentée et inassouvie du désir. Il porte un baggy, un tee-shirt blanc et une casquette. D’âge et de costume, il pourrait sembler l’opposé de celui qui l’a précédé, si leurs pas ne les avaient conduits au même endroit, vers le même but clandestin. Lui a de la naïveté encore, il croit sûrement qu’il en repartira possesseur, il n’en est pas encore revenu.
Il a cherché l’annonce dans les pages d’un quotidien suisse et contacté son auteure. Il ne l’a encore dit à personne, bien que des copains l’aient encouragé, et même s’il n’y a là rien de dévalorisant à leurs yeux, au contraire. Il a hâte et peur d’être déçu.
Il a le cœur qui bat lorsqu’il sonne à la porte et le corps toujours fébrile. Une lueur fugitive apparaît dans les yeux de la femme quand elle ouvre la porte, peut-être l’attrait de la nouveauté qui subsiste malgré la routine. Elle lui parle doucement comme pour le rassurer.
« Entre ! Comment tu t’appelles ? Moi c’est Virginie. »
Il la trouve belle et tellement à l’aise qu’il se sent intimidé lui qui n’a pas d’expérience. Il regrette d’être venu bien qu’elle continue de lui parler gentiment.
« Mets-toi à l’aise. Tu connais les tarifs ? 300 francs pour la totale. Pour toi je fais un prix : 250. Qu’est-ce que tu veux ?
— Je sais pas.
— C’est pas grave, on va improviser. »
Elle rit.
« C’est ta première fois ?
— Non c’est pas la première. »
Il ment sans trop savoir pourquoi et sachant bien qu’elle n’est pas dupe. Elle porte sur lui un regard amusé.

Elle saisit le garçon par la main et l’amène dans la chambre. Elle se fait douce et maternelle. Il ne la regarde jamais en face. Sur le lit elle reprend sa main et la guide patiemment. Les gestes du garçon sont nerveux et maladroits, elle l’aide à se déshabiller.

La passe a duré plus longtemps que la précédente, peut-être vingt minutes. Le garçon reste étendu sur le lit, le bras de la femme entourant son cou. Au bout d’un moment elle se redresse et lui dit gentiment :
« Désolée, il va falloir que tu partes maintenant … »
Le garçon se redresse lentement et se rhabille. Elle le raccompagne. Il remet sa veste, les yeux toujours baissés. Il se dirige vers la porte – elle lui rappelle :
« 250 ! »
Il s’excuse en bredouillant et sort des billets chiffonnés de sa poche.
Elle lui ouvre la porte en souriant : « A bientôt peut-être… ». il part vite et sans se retourner.
En descendant l’escalier il croise un homme auquel il jette un rapide coup d’œil. Descendu au palier suivant, il se dit que l’homme est peut-être un autre client et s’arrête un instant pour écouter : il entend sonner chez la femme. Il entend la porte qui s’ouvre et le nouveau couple qui se salue et il devine au ton des voix qu’il s’agit aussi d’un premier rendez-vous.

Il devait rejoindre un ami mais finalement il rentrera chez lui directement – chez sa mère, puisqu’il habite encore chez sa mère. Il esquivera ses questions et elle lui reprochera une fois de plus son manque de communication. Il grommellera une réponse qu’elle ne comprendra pas avant de s’enfermer dans sa chambre dont il ne ressortira que de mauvaise grâce pour le dîner. Il aura passé trois heures avachi sur son lit un peu nauséeux après avoir essayé sans succès de se masturber devant les magazines porno cachés sous le matelas.

L’homme qui a sonné après le jeune garçon est un trentenaire au style ordinaire. Il parait réservé, sans être timide. Il a un regard un peu grave. La femme lui rappelle les tarifs selon la procédure habituelle et il dépose l’argent sur la table du séjour avant de la suivre dans la chambre. Machinalement, elle s’assoit sur le lit et commence à retirer ses habits – il s’est assis lui aussi mais il l’arrête.
« On pourrait parler un peu avant ? »
Il a dit ça sans lever les yeux vers elle.
« On peut parler si tu veux mais mon temps est compté.
— Pas longtemps.
— OK. »
Elle remet son gilet et croise les bras.
L’homme reprend après un court silence.
« Ça fait longtemps que tu fais ce métier ?
— Deux ans. Et toi, ça fait longtemps que tu fréquentes les prostituées ?
— Oui, quelques années.
— Un garçon comme toi doit trouver des femmes facilement pourtant…
— Je peux plus, avoir une vraie histoire. C’est trop compliqué pour moi… »

Il se met à raconter et parle, sans l’effleurer une seule fois. Elle l’écoute longtemps silencieuse puis l’interrompt :
« Je m’excuse, tu sais, j’attends un autre client après toi. »
Il lui dit merci et prend congé.
Au bas des escaliers il croise un homme qui doit avoir à peu près son âge. Ils s’échangent un coup d’œil furtif. L’homme qui monte marche d’un pas rapide et assuré. Il se dirige directement vers la porte et sonne. A ce moment-là retentit la sonnerie du téléphone à l’intérieur de l’appartement – il entend la femme répondre sans pouvoir distinguer ses paroles. Cela dure plusieurs minutes. Puis des bruits de pas, des allées et venues, et la femme sort précipitamment avec une veste et son sac à mains.
« Ah ! François, tu es déjà là ! Je m’excuse, je dois absolument passer chez une amie. Je reviens dans un instant. »
Elle a dit ça d’une traite et déjà essoufflée avant de descendre en courant l’escalier. François sourit. Elle a claqué la porte alors il reste sur le palier, adossé à la rambarde de l’escalier.

Vingt minutes ont passé. Des bruits de pas dans l’escalier se font entendre. François se retourne : c’est le tour maintenant d’un homme assez âgé, pas loin peut-être des soixante-dix ans. Il monte, voûté. Il s’immobilise en haut de l’escalier et relève la tête : en apercevant François, un sourire malicieux se dessine sur ses lèvres.
« Ah, vous aussi vous venez voir Suzon ?
— Euh… »
Une fraction de seconde, le visage de François s’est crispé. Finalement, il regarde en face le visage jovial du vieil homme et sourit à son tour.
«  Oui. Oui oui. J’avais rendez-vous à 17h, mais elle a dû partir en urgence, enfin, apparemment, elle revient dans un instant.
— Ah bon, eh ben ça m’apprendra à arriver en avance pour essayer de grappiller du temps ! Ha ha. Je pensais qu’elle n’aurait personne avant moi, parce que souvent elle travaille le soir… Bon, on va attendre alors ! Que je n’aie pas monté ces trois étages pour rien quand-même ! Ha ha.
— Oui, c’est tout ce qui nous reste à faire. »
Après un silence, François reprend.
«  Alors, vous la connaissez bien ?
— Oh, bien c’est beaucoup dire ! Mais je la suis depuis ses débuts. C’est-à-dire depuis pas si longtemps. Un an et demi, deux ans peut-être… »
L’homme devient songeur.
« Oh, je n’ai pas toujours fréquenté les prostituées. Mais je déteste la solitude alors un jour, je me suis résigné à payer. C’est pas toujours si sordide, d’ailleurs… quand on tombe sur des Suzon… Mais on en ressort jamais tout à fait satisfait… C’est peut-être le regret des autres femmes. Enfin une chose est sûre, Suzon elle sait vous mettre en confiance. Elle a de la délicatesse. Y en a d’autres, elles se démènent pas pour vous faire oublier que vous êtes vieux et moche. »
Il se tourne soudain vers François :
« Mais toi, t’es jeune ! Pourquoi que tu vas chez les prostituées ? »
L’autre a un mouvement de la main, comme un geste de lassitude.
« Oh ben… Avec elles au moins, pas d’histoires ! On baise et c’est tout. Pas de fausses promesses, pas de chantage affectif. C’est clair et net.»
Le vieil homme tourne vers François un regard plein de tristesse.

Ils sont en train de rire un peu jaune quand un jeune homme d’origine arabe probablement, portant baskets et survêtement, fait son apparition sur le palier. Il marque un temps d’arrêt en apercevant les deux hommes devant la porte, ses traits se crispent et la colère noircit son regard.
« Hé ! Y se passe quoi, là !? »
Le vieux monsieur le regarde, affable :
« Vous venez voir Suzon ? Enchanté ! »
C’est à ce moment-là qu’ils entendent quelqu’un courir dans l’escalier, avant que la femme n’apparaisse devant eux tout essoufflée.
Le visage du vieux s’illumine.
« Salut Suzon ! »
Elle les regarde tous les trois.
« Ah… Vraiment désolée. A qui le tour ? »

Le soir, une fois le dernier client reparti, Suzon qui s’appelle en réalité Mylène traînasse un peu dans l’appartement. Elle se prépare un chocolat chaud, feuillette un magazine, regarde par la fenêtre. Le téléphone sonne, et c’est William son petit ami qu’elle rejoindra un peu plus tard dans la soirée, quand elle se sera « bien nettoyée ».
Elle se plonge dans un bain chaud, et repense aux clients de la journée. Elle pense à eux sans haine et sans dégoût, avec peut-être seulement un peu de mélancolie. Elle pense à la file d’attente qui s’est formée ce soir, avec un petit rire. Elle pense à ses clients comme à une longue file de frustrations, d’attentes jamais satisfaites, semblables par-delà les apparences, et vaines.

Charlotte Cayeux