Contre le temps

Dans le couloir elle avance, impatiente et inquiète. La femme qui est venue la chercher marche devant elle d’un pas sûr, les clefs de son trousseau s’entrechoquant à chaque pas. Son regard s’abîme dans le mouvement des hanches larges, serrées par l’uniforme. Peu à peu, elle prend conscience de son propre corps noyé dans des vêtements trop grands, son visage nu sans maquillage. Elle tente de se calquer sur son rythme mais elle parvient difficilement à maintenir constant l’écart entre elles, et souvent elle doit redonner de l’élan à son corps.
Elle revoit le sourire discret que la femme lui a adressé en la laissant sortir. Que ce moment soit arrivé est encore une idée abstraite, imprécise.
Dans les couloirs chaque bruit résonne, celui de leurs pas, des portes qu’on referme, des voix plus lointaines dans la monotonie des murs blancs, parvenant jusqu’à elle comme à travers un brouillard.
Elle a attendu longtemps, comptant les jours puis ne les comptant plus, puis les comptant de nouveau.
Lorsqu’elles arrivent il est là. C’est une image familière et étrange à la fois. Une sensation aiguë lui traverse le ventre et le reconnaissant sans le reconnaître vraiment, elle détourne aussitôt le regard.
La femme repart. Elle entend le bruit sec de la porte qui claque dans son dos et tout à coup réalise qu’elle se trouve seule avec lui, dans la pièce close mais offerte aux regards, troublée par cette proximité soudaine et le silence qui s’installe.
Elle traverse l’espace étroit jusqu’à la chaise vide, qui lui paraît immense. Maintenant elle est assise en face de lui, de l’autre côté de la table. Elle n’a pas senti le regard d’un homme depuis longtemps et ce regard d’abord la blesse. Elle entend le bruit de pas se rapprochant, de part et d’autre le son de voix étouffées. La sienne sort sans force, étranglée. Elle s’excuse. Ici on n’a pas droit au maquillage…
Derrière la vitre elle voit apparaître un visage de femme sans expression. Elle reçoit son coup d’oeil machinal. La lumière vive du néon réfléchie sur les murs trop clairs, trop lisses lui fait mal comme au sortir d’un long sommeil, et ne sachant sur quoi reposer son regard, elle le pose enfin sur lui qui ne la regarde plus. Quand il tourne le visage vers elle de nouveau et grimace un sourire elle voit dans son regard mieux que dans un miroir ses propres cernes, les rides qui se sont accentuées autour de la bouche, les années qui semblent s’être abattues sur elle. Elle se voit dans ses yeux qu’il détourne par gêne, par pudeur, elle voit qu’elle a changé.
Il commence à parler. Il parle de l’avocat, des gens qui vont témoigner, il y a leur voisine infirmière qui n’a rien remarqué et qui peut témoigner, le rapport du psychiatre. Des enquêtes complémentaires vont avoir lieu. Il sera entendu une troisième fois. Ses parents bien sûr ont été convoqués, son frère, la petite amie de son frère, quelques amies ont été contactées. On ne sait pas combien de temps ça peut prendre. Il faut être patient. Plus que ses paroles les inflexions de sa voix, familières, la rassurent.
Il se tait de nouveau, et son regard la fuit ne trouvant pas de refuge dans la pièce aux murs nus, l’espace vide autour de la table. Elle ne réalise pas bien encore qu’il est là, physiquement. Elle pourrait le toucher mais à la place d’une vitre il y a entre eux ce qu’il s’est passé et dont ils ne parleront pas.
Elle l’observe. Il ne s’est pas rasé depuis plusieurs jours. Elle remarque la barbe et les cheveux gris par endroits, plus nombreux. Elle remarque maintenant certains traits plus marqués le regard moins vif qu’autrefois. La chemise qu’elle lui avait offerte. Une vieille veste un peu usée, de l’époque d’avant sa grossesse. Des souvenirs surgissent par bribes qui s’interposent entre elle et le moment présent, le mouvement des feuilles bruissantes au-dessus d’elle, cela se passe quelques semaines avant, elle est allongée dans l’herbe les yeux grands ouverts, elle se souvient de la pureté des couleurs, il n’y a pas alors d’inquiétude en elle, et puis une autre image, l’étonnement dans son regard, il se tient à quelques mètres d’elle, l’horreur ensuite, et l’impuissance. Elle les chasse de son esprit.
Elle voit ses mains larges, rassurantes. Elle le regarde assis devant elle, sa présence sûre. Ici elle ne voit pas d’hommes. Il essaie de sourire. Elle sent ses yeux s’arrêter sur elle, se fixer sur son visage puis descendre le long de son corps dont on devine à peine les formes et à mesure que ses yeux le parcourent elle sent une à une différentes parties de son corps reprendre vie.
Il voit sa poitrine soulever légèrement le pull à mesure que sa respiration se fait plus lente et plus profonde. Il se penche en avant, effleure sa main. Elle répond doucement à la pression des doigts en jetant un regard furtif par-dessus son épaule.
Puis elle pose sa main sur le bras de l’homme, l’amène vers elle. Le bruit des pas de nouveau qui approchent. Une femme et des enfants passent. Le plus jeune ralentit et jette un regard curieux dans leur direction. Il l’attire vers lui. Elle regarde l’enfant la regarder, son air insolent. Il se détourne à l’appel de sa mère. Lorsqu’il a disparu elle se laisse aller contre lui. Elle reconnaît son odeur. Elle aime le contact rugueux de la barbe contre sa joue. Elle ferme les yeux. Elle entend les pas venir vers eux, réguliers. Elle les ouvre. Elle se détache un peu de lui. Elle devine son regard à travers la vitre. Le bruit des pas s’affaiblit avec une lenteur agaçante, obsédante. Elle l’embrasse. Elle ferme les yeux. Le premier contact de leurs langues. Elle l’embrasse brièvement, avec avidité, avant de s’arracher à lui de nouveau, haletante.
Elle lui parle à voix basse d’une voix enrouée. Pour des gestes « déplacés », les visites pourraient être suspendues des semaines, des mois…
Elle a rejeté son corps contre le dossier de la chaise et elle essaie de lui sourire, la table entre eux figurant et accentuant la distance. Elle se voudrait douce et réconfortante.
Elle sait l’heure qui tourne et la précarité de ce moment et les mots pourtant ne lui viennent pas. Elle en assemble, construit des phrases intérieurement qui restent coincés dans sa gorge. Entre le moment où ils se forment dans son esprit et celui où elle tente vainement de les prononcer il y a ce laps de temps pendant lequel elle réalise leur insuffisance et toute parole lui semble dérisoire.
Elle y renonce.
Elle reconnaît le sourire enfantin aujourd’hui voilé et elle sent le désir augmenter, plus fort à mesure qu’elle entend les pas se rapprocher, encore, décuplé par la crainte. D’un mouvement brusque il rapproche sa chaise, contournant la table. Elle sent bientôt les doigts l’effleurer sous la jupe, timidement. Son corps se crispe sous la caresse. Elle ne bouge pas, ne l’encourage pas plus qu’elle ne le repousse, paralysée par des sentiments contraires, craignant de le perdre trop longtemps pour un bonheur fugace.
La main de l’homme se pose maintenant avec plus d’assurance et remonte lentement le long de sa cuisse. Elle baisse les yeux et tente d’oublier un instant la laideur qui l’entoure et la présence, à quelques mètres, de l’étrangère. Mais le bruit des pas s’obstine et alors que les doigts délicatement se faufilent sous le tissu elle demeure à l’affût, l’œil rivé à la vitre et l’oreille aux aguets. Les sens en alerte, épiant le moindre signe d’une interruption imminente, elle le sent avec une acuité que la menace exacerbe.
Elle le fixe maintenant des yeux, scrutant ses moindres expressions, la lueur du regard sombre et la bouche entrouverte. Elle entend son souffle proche. Et puis elle sent peser sur elle un autre regard et tout à coup elle est là, en face, l’observant, d’urgence elle doit se ressaisir, elle tente de cacher son trouble, calmer sa respiration, persuadée qu’elle est en train de lire la faute sur son visage mais déjà elle est repartie.
Elle est prise alors d’une envie impérieuse de le toucher et elle se serre contre lui le visage dans son cou, protégeant ses yeux de la lumière toujours trop vive. En cherchant à se détacher de lui elle aperçoit la montre à son poignet et calcule le temps qu’il leur reste : treize minutes. Un instant son regard demeure fixé sur le mouvement de l’aiguille. Elle finit par percevoir son bruit léger. Elle sent le bras de l’homme l’attirer à lui. Elle renonce à lutter. Il pose ses mains sur elle. Elle garde les yeux braqués en direction de la vitre. Il saisit la sienne. Bientôt elle le sent dur et impatient. Le doigt de l’homme s’introduit en elle brutalement, creusant dans son ventre une vague de plaisir presque douloureux. Leurs gestes sont précis. Comme l’aiguille qui continue de scander les secondes. Leur mouvement rapide accentue la lenteur implacable des pas. Elle refrène ses soupirs, le bruit de sa respiration. Le plaisir qu’elle ressent est plus vif d’être menacé, endigué. Elle tressaille. Elle surprend le tremblement de ses lèvres. Il a un mouvement vers l’arrière, relevant la tête et prenant une inspiration plus grande, saccadée. Elle aperçoit de nouveau les aiguilles pressantes. Elle regarde sa bouche qui s’entrouvre, se déforme. Elle accentue la pression de sa main, guettant l’effet de son geste dans les mouvements de ses lèvres, les variations de son regard, l’écho de ses propres sensations, puis de nouveau la vitre, un bref regard en arrière. Les gestes s’accélèrent, les battements de cœur, le souffle court, les battements dans ses tempes qui résonnent par-dessus le martèlement des pas, de plus en plus forts. Une moiteur le long des côtes. Sa peau luisante. La lumière tombant du plafond. Ses lèvres. Les yeux dans les yeux. Elle détourne le regard. Retient sa respiration. Réprime un cri. Accélère.
Au moment où elle se sent presque sur le point de jouir la sonnerie retentit, agressive et sans appel.
A peine a t-elle le temps de reprendre ses esprits et une tenue décente qu’on a ouvert la porte, qu’elle le voit s’en aller.
Elle attend là, quelques minutes, un moment apaisée, avant qu’on lui ouvre à son tour.
Et déjà tout cela, vécu dans la précipitation, semble nimbé du voile du souvenir. Et déjà les détails qu’elle s’efforce de fixer pour les nuits à venir semblent lui échapper.

Charlotte Cayeux