T’es con ou quoi ?

Année : 2019
Durée : 4′
Genre : comédie

scénario et réalisation : Hassan Benali
avec : Michael Perez, Julien Prévost
Chef opérateur : Gurvan Hue
Ingénieur du son : Arthur Meyer
Montage : Lahcen Errami
Affiche : Sylvain Cnudde

Distribution : Athalie

Diffusions/sélections :

- 11/19 : « Les Courts du Vendredi » organisé par Le Zoom (Bourg en Bresse)
- 09/19 : Festival Paris Court Toujours, compétition officielle
- 05/19 : concours First-Time Filmmaker, festival en ligne
- 05/19 : « Rencontre-Projection » de la Maison du Film (Paris)
- 04/19 : soirée de projection « Balance ton court » (Paris)

La mémoire défaillante

La mort était un grand vide et le souvenir insupportable.
Il était impossible de se souvenir.
Alors il venait hanter mes nuits.
Je tentais d’effacer jusqu’au souvenir de la douceur de sa voix, de son sourire.
Je vivais sans lui.
Je l’oubliais.
Après une journée entière vécue sans penser à lui, le souvenir non pas de lui mais de son absence m’étouffait. Je m’efforçais de me le représenter tel que je l’avais aimé, je convoquais des images, le son de sa voix, mais cet effort pour repousser la mort se transformait en son inverse : il n’était jamais aussi mort que lorsque je tentai de m’en souvenir.
Me venaient alors à l’esprit ce que je n’avais pas dit, pas fait, ce qui aurait dû avoir lieu, ce qui aurait dû être dit.
On dit que la mémoire chasse la mort.
On dit que les morts ne sont pas morts tant qu’on se souvient d’eux.
A quand le souvenir heureux qui te fera revivre ?

Koji Wakamatsu : cinéma, sexe et politique

Koji Wakamatsu naît au Japon en 1936, il y meurt en 2012. Il est issu d’un famille paysanne pauvre. A dix-huit ans, il quitte la ferme et son village natal pour se rendre à Tokyo. Il y travaille d’abord comme apprenti pâtissier mais suite à une bagarre avec un collègue, il démissionne. Il enchaîne alors les petits boulots, devient livreur de journaux, travaille dans un atelier de confection de biscuits – d’où il démissionne également, révolté par les conditions de travail – puis sur des chantiers, avant de rejoindre un clan de yakuzas dans le quartier de Shinjuku. Il passe cinq mois en maison d’arrêt. Insoumis devant l’attitude des gardiens, on le transfère au quartier disciplinaire. A sa sortie de prison, il recontacte un producteur pour qui il avait travaillé comme agent de sécurité sur des plateaux de tournage, et obtient un poste d’assistant de production pour la télévision.

Ces quelques lignes biographiques inscrivent d’emblée la trajectoire de Wakamatsu du côté de la révolte. Révolte contre les inégalités sociales, directement vécues, révolte contre l’autorité et ses symboles. Son rapport au cinéma y sera profondément lié :

(…) Je ne pouvais toujours pas accepter de voir fanfaronner les policiers en uniforme. J’eus l’envie d’écrire un roman pour me venger, mais au bout de dix pages je n’avais déjà plus rien à raconter. Je pensai alors au cinéma. J’étais loin de vouloir devenir réalisateur, mais l’idée était de gagner suffisamment d’argent pour produire un film dans lequel les flics crèveraient à la pelle. (1)

Wakamatsu travaille donc comme assistant de production, jusqu’à ce que l’agent d’un acteur lui propose de réaliser lui-même un film. Il refuse d’abord, on le convainc, et il tourne ainsi son premier film, Doux piège, en 1963, avec pour seule contrainte de « montrer quelques filles nues ». Le film – l’histoire de deux détenus qui prennent la fuite lors d’un transfert – est un succès, les propositions s’enchaînent et c’est ainsi que la carrière de réalisateur de Wakamatsu est lancée, se situant d’emblée dans le genre « pinku eiga », cinéma érotique japonais alors en train de naître.

Ce cinéma pink est souvent assez soft, se contentant de montrer quelques filles dénudées, sans que la dimension érotique soit forcément centrale dans les films. Il est aussi soumis au tabou très fort de la pilosité, aussi les parties génitales ne sont-elles jamais montrées. Wakamatsu sera considéré comme l’un des chefs de file du pinku eiga, mais si ses films répondent aux exigences d’un cinéma d’exploitation réclamant son quota d’érotisme et de violence et diffusé essentiellement dans les petites salles spécialisées, il saura manier ce cinéma comme une arme, se revendiquant « cinéaste activiste », et créant d’une certaine façon le pinku politique.

En 1965, Wakamatsu fonde sa société de production, la Wakamatsu Production. La même année, il réalise Les Secrets derrière le mur, qu’il considère comme son premier film personnel, et qui est la première réalisation de la Wakamatsu Production en tant que sous-traitant. A partir du film suivant, Quand l’embryon part braconner, sa société produit seule ses films et il réalise en totale indépendance.
Commence alors une longue période extrêmement prolifique. Durant les années soixante et soixante-dix, il aura réalisé une centaine de films, trente-sept entre 1966 et 1969, soit une dizaine par an, souvent tournés en quatre ou cinq jours, avec peu de préparation et un budget restreint, dans une démarche proche du DIY.
Malgré ce rythme de production et le peu de moyens dont il dispose, ce qui frappe d’emblée dans les films de Wakamatsu, c’est la composition extrêmement soignée de chaque plan. Ils appartiennent au cinéma d’exploitation mais se rapprochent aussi d’un cinéma qu’on pourrait qualifier d’avant-garde, influencé par la Nouvelle Vague et multipliant les expérimentations formelles.

1971 marque une date importante dans la carrière de Wakamatsu puisque deux de ses films, Les Anges violés et Sex Jack, sont projetés à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes.
En 1976, il est producteur exécutif sur L’Empire des sens de Nagisa Oshima dont il est aussi co-scénariste.
Dans les années 80 il abandonne le pinku eiga, devenu à ses yeux un genre trop « respectable », revendiquant un cinéma réellement underground :

(…) le cinéma pink doit rester dans l’ombre. Ce genre de trucs se tourne et se regarde en cachette, voilà pourquoi je parle de guérilla. Pourtant des critiques sans cervelle ont chanté les louanges des pinku eiga et celui-ci a fini par acquérir de la respectabilité. Depuis, ça ne m’intéresse plus. Ces foutus films, je pourrais les tourner même les yeux fermés. Mais quand c’est un type sans aucune ambition qui s’y colle, ça n’a aucun intérêt. Il y a sans doute dans le lot quelques réalisateurs qui font de bons films, mais le genre a été fini à partir du moment où tout le monde s’est mis à en faire l’éloge. Le pink doit rester dans l’ombre et c’est au milieu du mépris et des insultes que naissent des œuvres de qualité. C’est dans ces conditions qu’on peut tout oser et réaliser des films extravagants.
(2)

La dimension politique des films de Wakamatsu, au-delà du mode de fabrication lui-même, est souvent explicite dans leurs sujets. Les personnages de militants politiques y sont nombreux, comme le groupe de jeunes révolutionnaires de Sex Jack, l’ancien activiste mis sur écoute dans La Saison de la terreur, ou les groupuscules d’extrême-gauche qui s’entredéchirent dans L’Extase des anges. Dans Running in madness, dying in love, le récit d’une passion amoureuse s’ancre dans un contexte de révolte politique, le film s’ouvrant sur des images d’affrontement entre la police et des manifestants, puis sur l’altercation entre un militant et son frère policier. La femme du policier tue accidentellement son mari, puis s’enfuie avec l’activiste qui devient son amant.
Dans tous ces films, énergie sexuelle et élan révolutionnaire sont profondément liés. Dans Sex Jack, le groupe d’étudiants activistes réfugiés dans un appartement copulent sauvagement en scandant des slogans révolutionnaires. Dans La Saison de la terreur, l’ancien militant a délaissé le combat politique pour une vie de débauche, la pulsion sexuelle venant d’une certaine façon compenser l’inaction militante. Dans Running in madness, si l’intrigue amoureuse se développe par la suite de façon autonome sans plus se référer à des revendications militantes, la passion charnelle prend corps dans un contexte de lutte politique et d’opposition au pouvoir.
En 1971, Wakamatsu réalise Armée rouge/FPLP : Déclaration de guerre mondiale, sur les mouvements de résistance palestiniens. Il tourne dans différents camps d’entraînement au Liban, en Syrie et en Jordanie, partageant la vie quotidienne de ces commandos. C’est une expérience décisive dans le parcours de Wakamatsu, et c’est l’année suivante qu’il réalise L’Extase des anges, son film pink le plus directement politique.
L’un de ses derniers films datant de 2007, United Red Army, décrit la création du groupuscule d’extrême-gauche japonais, l’Armée rouge unifiée, le régime de terreur que certains de ses membres instaurèrent peu à peu à l’intérieur du groupe puis son arrestation par les forces de l’ordre.

Dans de nombreux films des années soixante et soixante-dix, Wakamatsu met en scène l’oppression politique et sexuelle des femmes. « La libération de l’homme ne passera jamais par l’asservissement de la femme », voilà le discours sous-jacent de ces films, tel que le formule Jean-Pierre Bouyxou dans la préface au film Violence sans raison, dans l’un des quatre coffrets DVD édités par Blaq Out en 2010 et regroupant une quinzaine de films du cinéaste.

Dans certains films, les femmes victimes de la domination masculine y deviennent les représentantes du peuple face au pouvoir. C’est explicite dans son premier film indépendant, Quand l’embryon part braconner, dans lequel un chef de rayon, à la suite d’un flirt avec l’une de ses employées, la séquestre et la torture. La symbolique est évidente, le rapport d’asservissement d’ordre sexuel se développe à partir d’un rapport de domination patron/employée déjà existant.

Comme beaucoup de films de Wakamatsu, Quand l’embryon part braconner se présente sous la forme d’un huis-clos oppressant, et comme souvent aussi, l’idée du film naît du décor. En 1966, pendant une période de pluies fréquentes rendant difficile un tournage en extérieurs, Wakamatsu, pour des raisons d’abord économiques, a l’idée de tourner un film entièrement dans son appartement. C’est à partir du lieu que lui vient l’idée du film. Il fait alors appel à Masao Adachi, scénariste d’extrême-gauche avec qui il travaille régulièrement. Le film sera tourné en cinq jours, pendant lesquels Wakamatsu impose à son équipe de rester enfermée, comme ses personnages, à l’intérieur de l’appartement.
Le personnage masculin est obsédé par le fantasme du retour au ventre maternel, à l’état de fœtus, le film s’ouvrant sur une citation du livre de Job : « Périsse le jour où je suis né. Pourquoi ne suis-je pas mort dans le ventre de ma mère ? ». Il est aussi obsédé par deux femmes que son employée lui rappelle : sa mère suicidée et son ex-femme qui l’a quitté, enceinte d’un autre parce qu’il ne voulait pas enfanter à son tour. Comme les personnages de voyeurs récurrents chez Wakamatsu – celui des Secrets derrière le mur, qui épie ses voisins au moyen d’une longue-vue et que le regard des femmes rend impuissant, ou celui des Anges violés, qui ne parvient lui aussi à sortir de son impuissance que par l’assassinat – il est incapable d’une relation sexuelle normale, incapable de jouir sans recourir à la violence, les coups de fouet se substituant à l’acte sexuel.
Face à lui, un personnage de femme insoumise. Elle refuse de se laisser acheter par son patron qui lui propose de l’argent, se révolte et se libère en assassinant son tortionnaire. Mais au-delà des violences infligées par cet homme, c’est plus largement de son statut de femme et d’employée, dans une société patriarcale et capitaliste, qu’elle prend conscience.
Incompris, le film fait scandale au festival du film expérimental de Knokke-le-Zoute en Belgique, où des spectateurs, jugeant qu’il dégrade la femme, manifestent devant l’écran. Il ne sortira en France qu’en 2007, subissant une interdiction aux moins de dix-huit ans.

L’année précédente, en 1965, Wakamatsu, sollicité par une société de production mais ne disposant que d’un budget restreint, avait inscrit l’action des Secrets derrière le mur à l’intérieur d’une cité HLM, et principalement de deux appartements. L’idée du film était née là aussi du lieu, de ces cités-dortoirs modernes aux formes identiques, des vies étriquées dans ces grands ensembles.
Le personnage principal, Makoto, un jeune étudiant, passe le plus clair de son temps à observer ses voisins à l’aide d’une longue vue. Cette configuration et le thème du voyeurisme qui s’y rattache renvoient à un certain nombre de films construits sur le même schéma : on pense évidemment au Fenêtre sur cour d’Hitchcock, réalisé en 55, et au film de Kieslowski, Brève histoire d’amour, réalisé en 88.

Makoto épie. Une femme, en particulier, qui reçoit régulièrement son amant, ancien militant communiste qui maintenant boursicote, en cachette de son mari. Une autre femme aussi, qui vit seule et a pour habitude de laisser tomber ses sous-vêtements sur le balcon de la première, tentant désespérément d’établir un contact. La profonde solitude de la vie moderne et son manque d’horizon, symbolisés autant que fabriqués par le paysage carcéral de cité-dortoir, l’évolution des personnages entre leurs quatre murs et ces tentatives ratées de créer du lien sont le propos central du film.
Makoto l’étudiant ne peut jouir des femmes qu’à distance, protégé par un instrument. Le sexe n’est pas déconnecté du politique, pour preuve certains symboles très appuyés : lorsque Makato se masturbe devant des photos érotiques que jouxte un article de presse sur les politiciens corrompus, ou lorsque le couple fait l’amour devant un portrait de Staline. Ce couple symbolise la fin des idéaux communistes et la résignation.
Le personnage de la femme infidèle, Mme Yamabé, représente les humiliations et les aspirations des femmes du Japon des années 60. Elle désire profondément travailler mais son mari ne l’y autorise pas, et se trouve malgré elle confinée à l’espace domestique. La passion qu’elle voue à son amant n’est pas même une échappatoire tant elle est tournée vers le passé et ses échecs (celui de la révolution et du communisme), marquée par la guerre (la femme se complait à caresser la cicatrice de l’homme, stigmate d’Hiroshima, symbole de leurs idéaux pacifistes) et empreinte d’une forme de culpabilité (l’ancien militant communiste opposé à la guerre joue en bourse, s’enrichissant grâce à la guerre du Viêt Nam).
Parallèlement à la claustration subie de la femme, il y a l’enfermement volontaire de Makoto, qui délaisse ses études malgré les remontrances de sa famille, et se complait à vivre ses désirs par procuration, à distance, en convoquant un ailleurs fantasmé. Hormis sa mère qu’on voit peu, la seule femme qu’il côtoie est sa sœur, à l’égard de qui l’attitude de Makoto se réduit à une curiosité un peu malsaine et méprisante. Deux évènements liés à la sœur viendront dérégler la mécanique du désir voyeuriste et solitaire, provoquant l’agression de la sœur puis le meurtre de Mme Yamabé. D’une part, l’irruption du dehors sous la forme d’un jeune homme qui rapporte le sac à main oublié par la sœur, et la découverte que celle-ci n’est plus vierge. D’autre part, une scène de douche, qui n’est pas sans évoquer celle de Psychose, et dont le montage abolit la distance entre le voyeur et son objet : Makato épie sa sœur qui se douche et alors que, du point de vue de l’espace réaliste, derrière la vitre il ne peut pas avoir vu, une suite de plans subjectifs en contre-champs sur le corps nu de la sœur suggère l’inverse. Mathieu Capel analyse ainsi cette séquence :

Cette courte séquence bouleverse ainsi le monde de Makoto. En oblitérant l’espace du vestiaire, elle réduit la distance entre voyeur et épiée. Jusque là, la petite longue-vue lui permettait d’annuler cette distance néanmoins essentielle. Il faut pouvoir rester loin, caché, et l’opportunité de déjouer cet écart nourrit sans nul doute l’acte voyeuriste en en libérant la jouissance – il en garantit aussi l’innocuité. Or, ici, on ne surmonte pas volontairement la distance : c’est la distance qui s’annule d’elle-même. L’espace dès lors ne s’offre plus dans son étendue, mais se contracte brusquement. Et à trop s’approcher le voir le cède fatalement au toucher, l’œil à la main, la masturbation au viol. (3)

Makoto cependant doit se protéger du regard de l’autre, aussi lui est-il nécessaire de bander les yeux de ses victimes. Mais même alors la pénétration s’avère impossible : des légumes servent d’instruments au viol de la sœur, des coups de ciseaux dans la poitrine se substituent à celui de Mme Yamabé.
La participation des Secrets derrière le mur au festival de Berlin en 1965 provoque une fois de plus un scandale, certains japonais s’offusquant de voir un tel film représenter leur pays.

Autre film parlant de la condition féminine, Va, va, vierge pour la deuxième fois, tourné en 1969, qui épouse la structure simple d’un Rape & Revenge. Une jeune fille est violée sur le toit d’un immeuble par une bande de voyous. Un jeune homme a assisté au viol impuissant. Les deux jeunes gens se lient, et le garçon, dont on apprend qu’il a lui-même été violenté, venge la jeune fille en tuant ses agresseurs.
Bien qu’il se déroule en extérieur, sur les toits de la Wakamatsu Production, ce film n’en dégage pas moins une sensation de huis-clos oppressant : les personnages paraissent enfermés dans ce décor unique malgré l’absence de murs. Précédant son ami, la jeune fille trouvera d’ailleurs la mort, son plus grand désir, en se jetant du haut du toit.

Les films de Wakamatsu sont libres dans leur forme autant que dans leurs sujets et s’affranchissent d’une narration classique pour se permettre de nombreuses audaces formelles. Dans ce film notamment, les dialogues et la façon dont ils sont dits, en s’éloignant du quotidien, créent de la poésie. Les mots y trouvent une résonance particulière. La musique baigne le film de son lyrisme, contribuant à l’installer dans un climat non-réaliste. Une certaine langueur émane de cette errance sur les toits, qui ne suit pas vraiment de construction dramatique. Le noir et blanc très stylisé, avec des blancs éclatants, parfois déréalisants, contribue à l’atmosphère onirique. Wakamatsu n’a pas les moyens de tourner ses films sur pellicule couleur, mais l’apparition ponctuelle de la couleur, durant quelques plans seulement, sert d’argument publicitaire aux exploitants. Au-delà de cette dimension commerciale, les passages du noir et blanc à la couleur qu’on retrouve dans de nombreux films sont souvent très beaux. Dans celui-là, la couleur intervient lorsque le garçon amène son amie devant les cadavres des hommes et des femmes qui l’ont violé et qu’il a ensuite assassinés. Elle surgit de manière agressive, le rouge du sang saturé à l’excès, irréaliste, produisant un effet de choc et transformant la scène en vision cauchemardesque. S’ensuit un flash-back, en couleur toujours, qui nous donne à voir le viol collectif subi par le jeune homme, puis une partouze qu’il regarde à distance, puis le meurtre – second rape & revenge à l’intérieur du film. La violence de ces scènes est accrue par la violence et l’artificialité des couleurs vives. Le traitement de ces scènes d’orgie exclut heureusement tout érotisme. La caméra, fixe, filme les corps à une certaine distance, sans participer aux ébats. Les visages satisfaits des hommes et des femmes y sont parfaitement grotesques.

Les contraintes budgétaires n’empêchent pas un bon réalisateur d’avoir des idées. Le style de Wakamatsu se caractérise par ces partis pris de réalisation forts, qui contrebalancent l’aspect fauché de ses films. Quand l’embryon part braconner multiplie les effets : surimpressions, flous, cadrages à l’envers matérialisant la folie du personnage masculin. Ces films relèvent ainsi à la fois d’un cinéma formaliste, au découpage précis et maîtrisé et aux cadres soignés, et d’un cinéma d’exploitation réalisé dans l’urgence, avec les moyens du bord. C’est cette double dimension, le regard aiguisé du cinéaste qui compose ses plans, et cette fièvre qui lui fait enchaîner les tournages dans des conditions toujours précaires, la spontanéité qui en découle, qui en font tout le charme.

Le cinéma de Wakamatsu peut être abordé par de nombreux biais tant il est riche par le nombre des productions, les questions qu’il pose et les genres qu’il aborde. Dans Naked Bullet (1969), Wakamatsu s’attaque au film de yakuza, tout en y injectant une dose de cinéma pink. Shinjuku Mad (1970) est un thriller qui se déroule dans les milieux de la pègre. Running in madness, dying in love (1969) s’apparente à un road-movie et La vierge violente (1969 encore, année la plus prolifique durant laquelle il réalise onze films), avec sa touche un peu surréaliste et son érotisme en plein air, n’est pas sans évoquer le cinéma de Jean Rollin.
Malgré la diversité des sujets et des genres, un même souffle libertaire traverse les films de ce réalisateur qui à travers eux voulait appeler à la révolution, tout en constatant les échecs et les limites des mouvements radicaux. « Mon ennemi, disait-il, c’est tout ce qui incarne le pouvoir et l’autoritarisme. Quand je me trouve face à cela, mon esprit se révolte, ma nature profonde de paysan remonte à la surface. Alors je me mets à chanter tout seul dans mon coin, et quand cela ne me suffit pas, je chante à pleins poumons. Voilà ce qu’est à mon sens mon œuvre cinématographique. Inconsciemment, j’ai fait de tous mes films des hymnes à la révolte. » (4)

(1) WAKAMATSU Koji, « Je me souviens », in « Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte », éditions IMHO, p.123
(2) Ibid., p.170/171
(3) CAPEL Mathieu, « Evasion du Japon : cinéma japonais des années 1960 », Les Prairies Ordinaires, p.199
(4) « Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte », op. cit., p.56

Ceux qui peuvent mourir

Ceux qui peuvent mourir
2017 – 18′ – fiction

Zoé, quinze ans, intègre un pensionnat. Les élèves y jouent et suivent les cours le regard éteint, apathiques ; la violence des surveillants transparaît derrière leur masque obséquieux. Zoé rencontre Marie et comprend à quoi les élèves sont destinés.

un film de Charlotte Cayeux
avec : Zoé Garcia, Lilas Richard, Julie Cayeux, Olivier Ruidavet, Pascal Le Corre, Patrice Tépasso
produit par respiro productions en coproduction avec Athalie

Disponible en VOD sur Truindie.tv et HODTV.

Prix :

Prix Qualité CNC Réalisation 2018
Prix Qualité CNC Musique 2018
Prix Meilleure Actrice (Zoé Garcia), Sophisticated Film Festival
Prix Meilleure Photographie, Mulhouse Tous Courts
Prix Meilleur Film étranger, MayDay Film Festival
Prix Meilleur Scénario, Redline International Film Festival
Spotlight Gold Award, Spotlight Horror Film Awards
Silver Stake Award, International Vampire Film and Arts Festival
Honorable Mention, Yes! Let’s Make a Movie Film Festival
Directors’ Selection Award, Cinemafantastique
Prix Meilleur Film Fantastique/Science-Fiction, FICLAPAZ
Prix Meilleure Actrice (Zoé Garcia), FICLAPAZ
Prix Meilleur Court Métrage International, SNYPE Film Festival
Prix Meilleure Actrice (Zoé Garcia), SciFi Film Festival
« Necessary Voices Award », Ithaca Fantastik
Prix Meilleur Scénario, FestMedallo
Prix Meilleur Film de Science-Fiction, Outlantacon Short Film Festival
Prix Meilleur Second Rôle (Lilas Richard), Outlantacon Short Film Festival

Sélections :

- I FILMMAKER INTERNATIONAL FILM FESTIVAL, Espagne, novembre 2019
- Midwest Monster Film Fest, Etats-Unis, septembre 2019
- Edera Film Festival, Italie, juillet/août 2019
- Underground Indie Film Festival, Etats-Unis, juin 2019
- OutlantaCon Short Film Festival, Etats-Unis, mai 2019 – PRIX MEILLEUR FILM DE SCIENCE-FICTION
- Festival Première Marche de Troyes (hors compétition), France, avril 2019
- FIC International Short Film Festival, Argentine, avril 2019
- Arc Film Festival, Allemagne, avril 2019
- Ridgewood Guild International Film Festival, avril 2019
- Milledgeville-Eatonton Film Festival, Etats-Unis, avril 2019
- Milwaukee Twisted Dreams Film Festival, Etats-Unis, avril 2019
- Deep in the Heart Film Festival, Etats-Unis, mars 2019
- FestMedallo (Medellin International Film Festival), Colombie, février 2019 – PRIX MEILLEUR SCENARIO
- Apex Short Film & Music Video Festival, Etats-Unis, février 2019
- Door County Short Film Festival, Etats-Unis, février 2019
- Night Terrors Film Festival, Danemark, février 2019
- Ibiza Cinefest, Espagne, janvier/février 2019
- Cabin Fever Film Festival, Etats-Unis, janvier 2019
- BG TOUS COURTS au bar « Les Beaux Gamins », Paris – France, janvier 2019
- Our Shorts Their Shorts Summer Screenings, Bangladesh, janvier 2019
- Model’N'Movie International Film Festival, Inde, décembre 2018
- Moki Court au Moki Bar, Paris 20ème, décembre 2018
- The Northeastern Ohio International Film Festival, Etats-Unis, décembre 2018
- Bloody Horror International Film Festival, Canada, décembre 2018
- International Uşak Winged Seahorse Short Film Festival, Turquie, décembre 2018
- The Retro Avant Garde Film Festival Venezia, Italie, décembre 2018
- Tampa Bay Underground Film Festival, Etats-Unis, décembre 2018
- Terror on the River Film Festival, Etats-Unis, décembre 2018
- FANTAELX – Elche International Film Festival, Espagne, novembre 2018
- What The Fest, Etats-Unis, novembre 2018
- Festival Chéries Chéris, Paris, novembre 2018
- Lost River Film Fest, Etats-Unis, novembre 2018
- St Cloud Film Festival, Etats-Unis, novembre 2018
- Birmingham Film Festival, Angleterre, novembre 2018
- Fairhope Film Festival, Etats-Unis, novembre 2018
- Freedom Shorts, Etats-Unis, novembre 2018
- Alameda Film Festival, Etats-Unis, novembre 2018
- Dragonfly Film Fest, États-Unis, novembre 2018
- Ithaca Fantastik, Etats-Unis, octobre/novembre 2018 – NECESSARY VOICES AWARD
- Pentedattilo Film Festival, Italie, octobre/novembre 2018
- San José International Film Awards, Costa Rica, octobre 2018
- Lucid Dream Fantastic Film Festival, Italie, octobre 2018
- Chaktomuk Short Film Festival, Cambodge, octobre 2018
- Salto Independent Film Festival, Uruguay, octobre 2018
- TOHorror Film Fest, Italie, octobre 2018
- Reel Independent Film Extravaganza, Etats-Unis, octobre 2018
- Soirée Patam Pélikulà, cinéma Le Brady, Paris, octobre 2018
- Seattle Latino Film Festival, Etats-Unis, octobre 2018
- SciFi Film Festival, Australie, octobre 2018 – PRIX MEILLEURE ACTRICE
- Cape Town International Film Market & Festival, Afrique du Sud, octobre 2018
- Västerås Film Festival, Suède, octobre 2018
- Sose International Film Festival, Arménie, octobre 2018
- Krajina Film Festival, Bosnie-Herzégovine, octobre 2018
- PUSH! Film Festival, Angleterre, octobre 2018
- Philip K. Dick European Science-Fiction Film Festival, France (Lille), octobre 2018
- Buffalo International Film Festival, États-Unis, octobre 2018
- SNYPE Film Festival, Etats-Unis, septembre 2018 – MEILLEUR COURT METRAGE INTERNATIONAL
- Corto Creativo Short Film Festival, Mexique, septembre 2018
- Bangkok Underground Film Festival, Thaïlande, septembre 2018
- Beijing International Film Festival, Chine, septembre 2018
- Visualízame Audiovisual & Mujer, Espagne, septembre 2018
- FICLAPAZ – La Paz International Film Festival, Bolivie, septembre 2018 – MEILLEUR FILM FANTASTIQUE/SCIENCE-FICTION et MEILLEURE ACTRICE
- Soirée Opéprod, France, septembre 2018
- Fargo Fantastic Film Festival, Etats-Unis, septembre 2018
- Wasteland Film Festival, USA, septembre 2018
- Buskopolis Festival of Cinematic Oddities, USA, septembre 2018
- DAMN! Film Series, USA, septembre 2018
- Detroit Shetown Film Festival, USA, septembre 2018
- Paris Court Toujours, France (Paris), septembre 2018
- Philadelphia Unnamed Film Festival, USA, septembre 2018
- Kraljevski Filmski Festival, Serbie, septembre 2018
- Sick Chick Flicks Film Festival, USA, septembre 2018
- Steel City Underground Film Festival, Autriche, septembre 2018
- Cinemafantastique, Canada, août 2018 – DIRECTORS’ SELECTION AWARD
- Regina International Film Festival and Awards, Canada, août 2018
- Festival du Cinema de Douarnenez, France, août 2018
- Still Voices Short Film Festival, Irlande, août 2018
- FLY Film Festival, USA, août 2018
- IBICINE Festival de Cine en Ibiza, Espagne, juillet 2018
- Mexico City Independent Film Festival, Mexique, juillet 2018
- Festival Internacional de Cine Bajo la Luna, Espagne, juillet 2018
- Threadbare Mitten Film Festival, USA, juillet 2018
- Festival Internacional de Cinema de Sax, Espagne, juillet 2018
- Yes! Let’s Make a Movie Film Festival, Canada, juin 2018 – HONORABLE MENTION
- Filmstrip International Film Festival, Roumanie, juin 2018
- Cinema d’iDEA, Italie, juin 2018
- Spotlight Horror Film Awards, USA, juin 2018 – SPOTLIGHT GOLD AWARD
- La Frontera Queer Film Festival, USA, juin 2018
- FantaSci Short Film Festival, USA, juin 2018
- Moving Pictures Film Festival, Belgique, juin 2018
- End of Days Film Festival, USA, juin 2018
- Astoria NY Film Festival, USA, juin 2018
- Sicilia Queer Filmfest, Italie, juin 2018
- Festival Jeunesse Tout Courts, France, juin 2018
- International Vampire Film and Arts Festival, Roumanie, juin 2018 – SILVER STAKE AWARD
- Pune Short Film Festival, Inde, juin 2018
- Figari Film Fest (Marché du Film), Italie, juin 2018
- FICCSUR, Southern Cone International Film Festival, Chili, mai 2018
- MayDay Film Festival, USA, mai 2018 – PRIX MEILLEUR FILM ÉTRANGER
- Salón Internacional de la Luz, Colombie, mai 2018
- First CON-tact Film Festival, USA, mai 2018
- Leiden International Short Film Experience, Pays-Bas, mai 2018
- Redline International Film Festival, Canada, avril 2018 – PRIX MEILLEUR SCENARIO
- Weird Wednesday, Allemagne, avril 2018
- For Film’s Sake, Australie, avril 2018
- Talca International Film Festival, Chili, avril 2018
- Queen City Cinephiles, USA, avril 2018
- « C’est pas la taille qui compte! » #39, Paris, avril 2018
- Soirée « Action ! Fiction » à l’Aquarium Ciné-Café, Lyon, avril 2018
- First Friday Film Festival, USA
- Unrestricted View Film Festival, Angleterre, avril 2018
- Festival Mulhouse Tous Courts, France, avril 2018 – PRIX DE LA PHOTO
- Red Corner Film Festival, Suède, avril 2018
- Festimatge, Festival de la Imatge de Calella, Espagne, avril 2018
- Sophisticated Films Festival, Cinéma de l’Espace Marcel Carné à Saint-Michel-Sur-Orge, avril 2018 – PRIX MEILLEURE ACTRICE
- Beeston Film Festival, Angleterre, mars 2018
- Soirée de courts-métrages « L’Abra fait court », Rouen, mars 2018
- Tallahassee Film Festival, USA, mars 2018
- Festival International du Film d’Aubagne, compétition officielle, mars 2018
- La Fête du court-métrage à Louviers, cinéma Grand Forum, 15 mars 2018
- Soirée de courts-métrages « L’Abra fait court », Paris, décembre 2017
- Festival du Film Court de Villeurbanne, carte blanche à la Maison du Film, novembre 2017

Nassara

Nassara, 2016
15′
Scénario et réalisation : Charlotte Cayeux
Production : Boureima Nyber Nikiema
Avec : Boureima Ouedraogo, François Fillastre, Roger Tapsoba, Roger Zongo, Abiba Lankoandé

Equipe technique :

assistant réalisateur : Nyber Nikiema Boureima
chef opérateur : Moussa Mohamed Ouedraogo
assistant opérateur : Kevin Tiemtoré
électricien : Afah Mini Soungalo
ingénieur du son : Halassane Sanfo
perchmen : Madi Kiemdé, Emmanuel Ouiya
scripte : Aoua Koussoubé Ouedraogo
maquillage : Cécile Tiendrebeogo
décorateur : Aboubacar Nana
montage image : Charlotte Cayeux
montage son et mixage : Laure Montagnol
étalonnage : Gurvan Hue

Sélections :

06/2019 : festival « La Planque », France
04/2019 : festival « Les couleurs du court-métrage », Paris
02/2019 : Projection sur le thème de l’exil, organisée par Apt en Vidéo et l’asso Cent pour un à Viens (France)
11/2018 : Best Comedy on Moviescreenpro Film Festival (USA)
04/2018 : Social Film Festival Artelesia (Italie)
04/2018 : All Shorts Irvington Film Festival (USA)
04/2018 : Festival du Film Francophone de Velaux V3F (France)
01/2018 : Festival International de Films Non-Professionnels « Kochać człowieka » (Pologne)
11/2017 : Muestra Internacional de cortometraje solidario y sensiblización de Ciudad Real (Espagne)
11/2017 : SMR13 International Independent Film Festival (France) – Prix Meilleur Acteur
10/2017 : Festival Protesta, hors compétition (Espagne)
09/2017 : Festival de cine de los Derechos Humanos Cineotro (Chili)
09/2017 : Festival Visualízam Audiovisual & Mujer (Espagne)
09/2017 : Festival Cinemabrut (Paris)
08/2017 : Charlie Chaplin Comedy Film Festival (Irlande)
07/2017 : Festival Internacional de cine y video Kayche’ Tejidos Visuales (Mexique)
06/2017 : NCF Short Festival (France)
06/2017 : Caribbean Film Festival & Market (Bahamas)
06/2017 : River Film Festival (Italie)
05/2017 : Near Nazareth Festival (Israël)
05/2017 : Lady’s First International Film Festival (Irlande)
05/2017 : Best Shorts on Moviescreenpro (USA)
04/2017 : Dawson City International Short Film Festival (Canada)
04/2017 : Festival International du Film Panafricain de Cannes (France)
03/2017 : Festival Solo para cortos (Espagne)
01/2017 : First Friday Film Festival (Kansas City, USA)
12/2016 : 12 Months Films Festival (Roumanie) – Prix : Screenwriter of the Month
12/2016 : Mediterranean Film Festival (Italie)
12/2016 : Chhatrapati Shivaji International Film Festival (Inde)

Autres diffusions :

19/01/19 : projection dans le cadre du Bar Zines 10 au CICP (Centre International de Culture Populaire), Paris 11
16/09/2016 : projection au Holy Holster, Paris 11è
15/09/2016 : projection à la Capela, Paris 10è, dans le cadre du festival H264
26/09/2016 : diffusion sur Télé Bocal

A Gun for Jennifer et le Rape & Revenge

Naissance d’un genre

Plus qu’un sous-genre du film d’auto-défense, tel qu’il se développera surtout dans les années 70, le Rape & Revenge recouvre tous les films mettant en scène la perpétration d’un viol puis sa vengeance, soit par un tiers (souvent le mari ou le père), soit par la victime elle-même (le cas le plus fréquent) voire par un groupe de femmes.
Le premier film répertorié dont le récit fonctionne sur ce schéma est un western américain de John Sturges, Le dernier train de Gun Hill, réalisé en 1959. L’année suivante le réalisateur suédois Ingmar Bergman (figure majeure du « cinéma d’auteur ») réalise La Source, film moyenâgeux dans lequel un riche paysan venge sa fille violée et tuée par des bergers en les assassinant. Le récit de Bergman inspirera à Wes Craven dix ans plus tard La dernière maison sur la gauche, dans le registre cette fois du film d’horreur. Autant dire que le R&R est investi par tous les genres cinématographiques, films d’auteur ou d’exploitation. A signaler dans le domaine du fantastique le peu connu mais superbe Kuroneko (The Black Cat, 1968), film japonais de Kaneto Shindo dans lequel une femme et sa belle-fille violées et assassinées par des samouraïs renaissent pour se venger sous la forme d’esprits-chats.

Par la suite, dans les années 70 et 80 surtout, le R&R prolifère dans le cinéma d’exploitation en tant que sous-genre du film d’auto-défense. Les plus emblématiques de cette vague de films étant Thriller : a cruel picture (aka They Call Her One Eye), réalisé en 1973 par Bo Arne Vibenius et Day of the woman (connu aussi sous les titres I spit on your grave et Œil pour œil), réalisé en 1978 par Meir Zarchi.
Day of the woman apparaît comme l’archétype de ce genre de films, son récit étant entièrement resserré autour des deux événements que sont le viol et la vengeance. Après une première partie introductive qui nous montre l’arrivée dans un village de Jennifer, écrivaine venue se ressourcer à la campagne, et sa première rencontre avec certains des hommes qui la violeront, la deuxième partie nous impose quatre scènes de viol successives, et la troisième se concentre sur les actes de vengeance de Jennifer qui torture et assassine un à un ses agresseurs. La sobriété du récit (très concentré également dans le temps et dans l’espace) est doublée d’une sobriété de la mise en scène assez frappante. Pas de musique, très peu de dialogues, très peu de gros plans, et des scènes de violence qui s’étirent sans artifices. On notera que les actes de la partie « vengeance » sont traités visuellement (et en termes de durée) de la même façon que les scènes de viol, le film les renvoyant dos à dos et montrant l’horreur de la façon la plus crue.

En 1981, Abel Ferrara investit le R&R dans un cinéma un peu plus mainstream avec L’Ange de la vengeance. Comme Day of the woman et un certain nombre d’autres films du genre, le film de Ferrara interroge le rapport des femmes à leur féminité et au désir qu’elles inspirent, puisque cette féminité qui les met en danger est précisément l’arme qu’elles utiliseront pour attirer les hommes et exercer leur vengeance.
Dans L’Ange de la vengeance, Thana utilise les codes les plus stéréotypés de la séduction féminine, se déguisant sous un maquillage et des tenues outrancières afin de provoquer et piéger les hommes, qu’elle percevra bientôt tous comme des agresseurs potentiels. Dans Day of the woman, les trois parties du récit correspondent aussi à une évolution du corps de Jennifer. Au début du film, il est mis en valeur dans sa féminité et son adhérence à l’environnement : lors de la scène à la station-service où elle rencontre pour la première fois plusieurs de ses agresseurs, son attitude (elle va et vient tranquillement pour se dégourdir les jambes, avec des gestes souples, souriant en voyant les deux hommes qui jouent comme des enfants et discutant d’un ton jovial mais ferme) et son apparence physique (robe d’été légère et courte, cheveux coiffés à l’arrière, rouge à lèvres vif et chaussures à talons…) expriment une assurance calme et une sensualité épanouie. Dans la deuxième partie du film le corps de Jennifer est réellement mis en scène comme celui d’une bête traquée, la métaphore de la chasse étant d’emblée suggérée par le contexte de la forêt, la présence du groupe d’hommes et le piège qu’ils tendent à Jennifer (métaphore qui est d’ailleurs traitée de façon littérale dans La Traque de Serge Leroy (1975), excellent film français qui met en scène un personnage féminin traqué par un groupe de chasseurs après avoir été violé par deux d’entre eux). La corpulence de l’actrice, grande et maigre, et ses longs cheveux défaits accentuent cette impression d’un corps sauvage contrastant avec le corps sophistiqué de la première partie. La façon dont elle traîne son corps en sang après les deux premiers viols la rapproche aussi de la figure du zombie. Dans la troisième partie, c’est le retour au corps sophistiqué du début avec les conséquences de ce qui s’est passé entre temps : c’est maintenant un corps volontairement aguicheur qu’exhibe Jennifer (comme le suggère ce geste d’entortiller une mèche de cheveux dans une attitude fortement séductrice, et cette expression de froid calcul, lorsqu’elle vient chercher à la station-service le meneur qui subira sa vengeance), consciente des pouvoirs qu’il lui procure, dans le but d’appâter ses agresseurs.

On retrouve aussi dans le film de Ferrara comme dans Thriller une figure récurrente du genre : le personnage de la femme muette (comme celle du Lady Snowblood de Toshya Fujita (1973), qui n’est pas à proprement parler un R&R mais s’en rapproche et a inspiré à Tarantino l’héroïne de Kill Bill) figurant l’impossibilité d’un dialogue avec l’agresseur et créant une tension supplémentaire. Privées de la parole et physiquement assujetties, doublements impuissantes, leur révolte ne pourra prendre qu’une forme particulièrement violente.

A Gun for Jennifer, cri de rage féministe

S’inscrivant dans cette tradition du R&R, A Gun for Jennifer voit le jour en 1996. Et c’est sans doute le plus viscéralement féministe. La raison principale en est que, s’il a été co-écrit et réalisé par son compagnon Todd Morris, l’idée part de l’expérience de strip-teaseuse de Deborah Twiss, actrice principale, productrice et co-scénariste du film, et de son dégoût profond :

Il y a quelques années, j’ai perdu un bon job dans la restauration car je n’arrêtais pas de partir pour pouvoir répéter une pièce. J’ai donc dû trouver rapidement un autre job qui me procure assez d’argent pour vivre à New-York et soit assez flexible par rapport à mon emploi du temps d’actrice. Un ami m’a alors parlé de ce bar à strip-tease. De l’extérieur, le strip-tease semblait un travail facile qui résoudrait mes problèmes financiers. Mais les six premiers mois ont été un cauchemar. Je pleurais tous les matins avant d’aller au bar, et tous les soirs en rentrant. Je ne pouvais croire que la plupart des hommes dans le club soient aussi dégoûtants. Ils semblaient venir là uniquement pour harceler et avilir les danseuses. Peut-être avaient-ils besoin d’un exutoire aux frustrations causées par leur travail ou leur vie de famille mais pour moi, il semblait qu’ils détestaient simplement les femmes. Je voulais vraiment partir mais j’avais trop besoin d’argent. Et je me disais que si les autres femmes (qui dansaient depuis plus longtemps que moi) pouvaient le faire, alors je le pouvais aussi. Mais pendant une nuit particulièrement glauque ce connard m’a dit quelque chose de vraiment dégoûtant et j’ai craqué et couru dans le vestiaire en sanglotant. Je n’ai pas pu m’arrêter de pleurer jusqu’à ce que je m’imagine partant avec un gang de femmes en colère pour traquer les connards comme ce type et leur donner une terrible leçon. J’en ai parlé à Todd en plaisantant, mais il a pensé que c’était une bonne idée de film.(1)

Faire ce film est donc un besoin véritable, une façon de se venger elle-même et ses consœurs par le recours à la fiction, une catharsis. Deborah Twiss écrit une première version du scénario un peu trop bavarde (elle vient du théâtre) reprenant cette idée d’un gang de femmes vengeresses et ce contexte qu’elle connaît bien d’un bar à strip-tease. Todd Morris retravaille le scénario en élaguant un peu les dialogues, apportant le personnage de la femme flic et l’aspect policier.

Après avoir tué son mari qui la battait, Allison (Deborah Twiss) quitte l’Ohio et débarque à New-York. Peu de temps après son arrivée, elle est victime d’une agression dans la rue. Un groupe de femmes surgit et se jette sur les agresseurs, empêchant le viol de justesse. Elles tuent deux des hommes. L’une d’entre elles tend son arme à Allison et l’enjoint d’abattre le dernier agresseur. Allison d’abord refuse puis finit par tirer. S’étant rebaptisée Jennifer, elle intègre la bande de vigilantes qui castrent et tuent des violeurs, et dont le QG est le bar à strip-tease dans lequel elles travaillent. De son côté, une femme-flic, Billie Perez, mène l’enquête, pressentant que les meurtres qui s’enchaînent sont le fait d’un groupe de femmes vengeresses et se heurtant à l’incrédulité et aux préjugés machistes de ses collègues hommes, de plus en plus tiraillée entre sa fonction de flic et son statut de femme.
Dans un court article consacré au film à sa sortie, et après en avoir salué l’humour, la radicalité et le côté disons spontané (« du cadrage approximatif au jeu à l’emporte-pièces des acteurs »), un journaliste de Libération regrettera l’alliance finale entre la flic et le groupe de femmes :

Toutes ces excellentes choses étant dites, on peut cependant discuter le dénouement de A Gun for Jennifer, qui semble célébrer la sainte alliance entre la fliquesse et les justicières, sous le prétexte un peu mince qu’elles sont toutes des femmes biologiques. Ce qui est assez con pour tout le monde, très insultant pour les femmes et révoltant pour les folles (et autres radicales). (2)

Point de vue plutôt sympathique, mais si le film interroge la notion de justice, mettant en parallèle vengeance et punition légale, je ne pense pas qu’il préconise en réalité ni la vengeance individuelle, ni le recours à la police. Ses auteurs en tout cas avaient plutôt le désir de montrer que « la violence a de terribles conséquences » (celle que subissent les femmes en l’occurrence), et Deborah Twiss espérait que le spectateur se dise après avoir vu le film qu’on ne peut combattre la violence par la violence, la prison ou la peine de mort n’étant que des produits de la violence, et que la seule « solution » véritable réside dans l’éducation. (3)

Armé de ce scénario sorti des tripes, et après un an et demi d’écriture, le couple devra mener un véritable parcours du combattant et attendre encore trois ans pour le réaliser.
Lors d’une de ses nuits de strip-teaseuse (en 1993), Deborah Twiss fait la connaissance d’un client qui lui offre à boire et lui pose des questions sur sa vie. Mise en confiance par cet homme apparemment très sympathique, elle finit par évoquer son projet de film. L’homme travaille pour une grande société japonaise qui souhaite justement investir dans le cinéma. Il revient quelques semaines plus tard et lui apprend que la société en question est intéressée par le projet. Et puis il signe un premier chèque de 10.000 dollars. Todd Morris rencontre l’homme qui lui inspire confiance. C’est en plein milieu du tournage que Twiss et Morris découvrent que l’argent donné par ce mystérieux donateur est de l’argent détourné à la société japonaise, qui les poursuit en justice et menace de les envoyer en prison. S’ensuit six mois de bataille juridique qu’ils devront financer avec l’argent mis de côté pour la post-production. Finalement et de façon particulièrement ironique, Deborah Twiss devra retourner travailler dans le bar à strip-tease pour finir le film.

Avec sa réalisation un peu amateure et son économie de moyens, Todd Morris cherche à retrouver l’esprit des séries B des années 70. Un style brut, sans fioritures, qui colle bien à l’aspect « crade » de son sujet et d’où émane une certaine authenticité. D’où le choix par exemple de tourner en 16 mm avec peu d’éclairages pour obtenir une image un peu granuleuse, et une relative liberté d’improvisation laissée aux actrices (aspirantes comédiennes non professionnelles, à l’exception de Benja Kay qui joue la flic).
Todd Morris est influencé par ses lectures de romans policiers et par un certain nombre de flics de séries : Kojak, Baretta, Starsky et Hutch… L’idée est de reprendre les codes du film noir traditionnel en les inversant : donner les rôles principaux à des femmes, aussi fortes et violentes si ce n’est beaucoup plus que les habituels anti-héros masculins.
A noter que l’acteur qui interprète le lieutenant Rizzo est un ancien flic et qu’il apporte une certaine véracité dans la représentation de la police.

En-dehors de cet aspect policier, A Gun for Jennifer se distingue d’un R&R plus classique par la dimension collective de la vengeance et par la représentation d’un groupe de femmes organisées à la façon d’un groupe militant. Cette union de femmes bafouées se regroupant pour se débarrasser de leurs oppresseurs confère au film une dimension politique évidente, alors que dans beaucoup d’autres la vengeance est affaire individuelle. On notera aussi parmi les cibles principales du groupe des politiciens et des hommes d’affaire, bref des violeurs friqués et représentants du pouvoir.
La B.O du film est composée principalement de morceaux de groupes punk/hardcore DIY féminins comme Tribe 8, Fifth Column ou Sincola, pour la plupart des groupes de female power sortis par le label new-yorkais GIRLY ACTION. La musique est très présente et infuse au film son énergie punk avec notamment la performance du groupe lesbien Tribe 8, l’un des premiers groupes « queercore », dans la séquence du concert auquel assistent Jennifer et ses copines et où la chanteuse arbore un faux phallus qu’elle coupe devant une foule de spectatrices en transe.
Le film se termine sur la mention « Long live indie film » suivie d’un A cerclé.

Malgré son appartenance à un cinéma underground, A Gun for Jennifer fera parler de lui à sa sortie, y compris dans des journaux mainstream (Libé, Les Inrocks…). Le côté cathartique fonctionne à merveille dans les festivals où le public réagit et applaudit avec enthousiasme. Et si les distributeurs américains sont trop frileux pour ce film provocateur et violent, il sera distribué à l’étranger et notamment en France où il est diffusé en salles pendant dix-huit semaines, distribution assez exceptionnelle au regard de la production du film.

Éthique et esthétique

Le R&R comme tous les films d’auto-défense pose des questions d’ordre éthique. Par son exaltation de la vengeance comme acte libérateur, il peut frôler assez vite un discours totalement réactionnaire, voire pire, autour des notions de punition, de peine de mort et de l’idée d’une justice individuelle suppléant à une justice d’État trop « laxiste ». La figure du violeur, détestable s’il en est et généralement détachée de toute individualité (le violeur n’intervient dans le film qu’en tant que violeur) est aussi propice à cristalliser la haine des spectateurs. Je pense par exemple au Boulevard de la mort de Tarantino, où la figure du sale type permet une adhésion du spectateur à la vengeance sans la moindre distance. Quand en plus ça se veut fun et qu’il manque la sincérité, on frôle vite l’abject. Des films comme Sympathy for Lady Vengeance de Park Chan-Wook (où l’on a affaire à un tueur d’enfants) virent carrément à la torture décomplexée.

Éthique et esthétique sont toujours liées et quelque soit le sujet du film, c’est son point de vue (à travers le récit mais aussi les choix de cadrage) qui le rend ou non acceptable.
Day of the woman constitue un bon exemple sur l’importance du point de vue, en particulier dans la représentation du viol, certains choix de cadrage permettant d’éviter l’obscénité.
La première scène de viol alterne gros plans des visages du violeur et de Jennifer, plans rapprochés avec les deux personnages dans le cadre et quelques plans des deux autres personnages masculins qui participent au viol en maintenant la femme immobile. Les corps n’étant filmés en plans larges qu’avant et après le viol, celui-ci ne risque pas d’être érotisé. A l’opposé de son effet habituel, le champ-contrechamp semble exprimer ici l’annulation de tout échange possible entre l’homme et la femme. Le découpage ne privilégie pas le point de vue de l’un ou de l’autre mais figure la séparation radicale. Les plans sur les deux autres « participants » renforcent l’horreur de la scène, posant la question de la responsabilité et du passage à l’acte (et à la barbarie) : on perçoit à leur expression gênée qu’ils ont encore un semblant de conscience, pourtant ils participent à la scène et prendront plus tard chacun leur tour la place du violeur. La figure en particulier de Mattew, le garçon un peu débile que les autres veulent déniaiser et qui est le « prétexte » initial au viol collectif, est primordiale. Il n’a pas encore perdu toute conscience des actes auxquels il prend part et les plans sur lui durant les scènes de viol apportent un point de vue extérieur qui en rend l’atrocité plus palpable.
Pendant le deuxième viol, la présence floue du meneur à l’arrière plan dans certains plans, jouissant ostensiblement de la scène, crée une distance indispensable, faisant écho à notre position de spectateur et interrogeant les processus de représentation et d’identification. Les plans sur ce personnage ne sont pas suivis de plans sur ce qu’il voit, ce qui empêche heureusement toute identification au désir de l’homme.
Puis Mattew prend à son tour la place du violeur. Pendant un certain temps le visage de Jennifer est totalement effacé par le montage, ce qui correspond à son évanouissement dans le récit. Les gros plans inquiétants sur le visage de Mattew, en contre-plongée déformante et filmés du point de vue de Jennifer, correspondent donc au point de vue qu’elle « aurait » sur son agresseur. Le spectateur s’en rend compte a posteriori lorsqu’un des hommes la réveille en lui versant de l’alcool sur la bouche. Pour la première fois alors son  visage est filmé, et au moment même où elle ouvre les yeux, Mattew se retire impuissant. C’est donc de nouveau l’impossible échange de regards qui est mis en scène.
Dans la quatrième et dernière scène de viol, Jennifer pour la première fois s’adresse à son agresseur (Stanley cette fois) en invoquant sa pitié. Jennifer s’affirme comme individu, prenant l’homme à parti en tant qu’individu responsable pouvant choisir de participer ou non au viol collectif. Ce qui se passe après cette prise de parole de la femme, c’est une crise de violence de Stanley qui va provoquer la désapprobation des autres hommes y compris du meneur. Or ce qui crée ce malaise général, ce n’est pas la violence à l’égard de Jennifer, malmenée sans scrupules depuis déjà un certain temps, mais la perte de contrôle sur lui-même du personnage de Stanley, qui rompt avec l’insouciance affichée jusqu’alors par l’ensemble des hommes et révèle une fissure, dément l’apparence de toute-puissance.
Parce que le point de vue permet ce discours sur les rapports de domination, et même si le choix de filmer des scènes de viol de façon aussi crue est toujours discutable, elles ne tombent pas dans une complaisance obscène.

Si par exemple Baise-moi, le film de Virginie Despentes et Coralie Trinh-Ti, est une catastrophe, c’est d’abord qu’il est foncièrement mal réalisé, que les actrices sont incroyablement mal dirigées, et qu’il lui manque la distance nécessaire à son sujet. Mais aussi son ambiance trash, avec l’emprunt là aussi de musiques punk et l’utilisation d’une esthétique porno (combinaison d’images crues et d’éléments qui déréalisent les scènes comme la musique ou l’éclairage) annihile tout recul critique et amoindrit en même temps l’impact de la violence.

A Gun for Jennifer manie pour sa part l’humour noir, sans que cela atténue en rien son âpreté et sa virulence. Le côté provocateur assumé s’affirme dès l’affiche représentant le corps d’une femme, une main protégeant sa poitrine, l’autre tenant un revolver, avec écrit : « Dead men don’t rape ». Le film est aussi volontairement outrancier : la caractérisation       des personnages assez sommaire, les dialogues brut de décoffrage, les situations (comme les scènes d’émasculation ou la messe noire, point culminant en termes d’horreur, pendant laquelle une jeune femme est mangée vivante) grotesques. Mais il réussit sur tous les tableaux, et la distance salutaire qu’apporte l’humour noir n’altère en rien sa violence et sa force.
Celui de Jennifer devant être à peu près équivalent à celui de Baise-moi, on voit que ce n’est pas fondamentalement une question de budget…

On voit aussi que tout choix d’écriture et de mise en scène est affaire de morale.

(1) Interview par Jesse Nelson : www.exhumedfilms.com
(2) « « A Gun for Jennifer », un petit film américain grand-guignolesque et déconnant. Féminisme, tendance sécateur. » par Gérard Lefort, Libération, 1998
(3) Renegade Sisters – Girl Gangs on film, Creation Books, 1998

Amer et le giallo

En 2010 sort Amer, que l’on présente un peu partout comme un « giallo ». Sans en être un à proprement parler, l’influence est évidente et les rapports entre le film et le genre passionnants. Si la connaissance du giallo offre un certain nombre de clefs pour appréhender Amer, le film propose à son tour une vision personnelle du genre que d’une certaine façon il renouvelle.

D’abord employé en référence à la couverture jaune des romans policiers italiens, le terme « giallo » a donné son nom à tout un sous-genre du cinéma d’horreur qui s’est développé dans un espace-temps assez limité : dans les années soixante et soixante-dix principalement, en Italie exclusivement (parfois en co-productions avec la France, l’Allemagne, l’Espagne ou les Etats-Unis).
La particularité du giallo est d’associer une intrigue policière, dans l’héritage du whodunit (contraction de l’expression « Who has done it ? », type de roman policier basé sur une énigme initiale, des indices jalonnant le récit et la révélation finale de l’identité du coupable) et des scènes de meurtre esthétisées et souvent fortement érotisées. Il puise donc à la fois dans le genre policier et le film d’horreur, double influence qui fait du giallo un genre bien spécifique.
Le giallo est assez méconnu en France mais aussi en Italie (on n’en connaît généralement que les films de Dario Argento) et mis à part quelques articles publiés ici et là dans des revues de cinéma, il faut attendre 2011 pour que paraisse en français un premier ouvrage conséquent consacré au genre (1).
Ces films possèdent un charme unique lié à l’époque, à l’Italie et à ce mélange de suspense et d’horreur. Le jeu avec les fantasmes et le voyeurisme des spectateurs et les préoccupations commerciales donnent lieu à un certain nombre de productions souvent assez complaisantes et peu ambitieuses, dont les réalisateurs travaillent à la chaîne (s’essayant indifféremment à différents genres, giallo, poliziottesco ou western…). On compte un peu moins d’une soixantaine de films, dont la plupart ne se trouvent qu’en DVD d’occasion (2) ou en téléchargement dans des versions souvent non sous-titrées et de mauvaise qualité. Quelques cinéastes se démarquent cependant par la qualité de leur mise en scène ou leur influence dans l’évolution du genre, parmi lesquels Mario Bava, Dario Argento, Lucio Fulci et le moins célèbre Sergio Martino.

Le giallo naît en 1963 avec La fille qui en savait trop de Mario Bava, un film de facture relativement classique dans lequel l’intrigue policière est ponctuée de séquences angoissantes et oniriques. L’année suivante, Bava réalise Six femmes pour l’assassin et radicalise le genre dans ce qui sera une de ses dimensions principales : l’exploration des pulsions sexuelles et morbides à travers une mise en scène érotique et horrifique. Il crée avec ce film une esthétique visuelle non réaliste à travers l’éclairage et l’utilisation des couleurs, qui influencera un certain nombre de gialli mais aussi des films d’Argento qui n’en sont pas comme Suspiria.

En 1970, L’oiseau au plumage de cristal, premier giallo de Dario Argento, reprend et met en place un certain nombre de codes qui réapparaîtront dans de nombreux gialli et dans la plupart des siens : la voix androgyne entendue à travers le téléphone et les gants noirs du tueur dont on ne voit pas le visage, les crimes à l’arme blanche, l’enquête menée par un détective improvisé témoin du premier meurtre, la référence dès le titre à un animal (3)… Ces éléments récurrents participeront à créer un style et une identité forte au genre. Argento introduit également le thème du souvenir obsessionnel, l’image vue et mal interprétée dont dépend la résolution de l’intrigue et qui de ce point de vue situe le film dans l’héritage du célèbre Blow up d’Antonioni (thème qui interviendra dans d’autres gialli et qui sera transposé dans le champ auditif en 1983 par un des films influencés par le genre : La maison de la terreur de Lamberto Bava, fils de Mario, également influencé par le Blow out de Brian de Palma).

Les gialli d’Argento sont certainement les plus aboutis du point de vue de la mise en scène, avec une maîtrise particulière des mouvements de caméra et de l’utilisation de la musique. La célèbre scène de course-poursuite avec le chien dans Ténèbres, son long travelling en vue subjective accompagné de la musique des Goblin, précédant l’entrée de l’assassin dans l’appartement où il sévira, sont de vrais moments de virtuosité technique et cinématographique extrêmement efficaces dans la montée de la tension.
Perversion Story et Le venin de la peur, deux films de Lucio Fulci, constituent sans doute pour leur part les gialli les plus érotiques (dans un registre différent, sa Longue nuit de l’exorcisme étant peut-être le plus dérangeant par son âpreté).

Certaines thématiques reviennent régulièrement dans ces films. Beaucoup de gialli mettent en scène des personnages névrosés évoluant dans un milieu bourgeois et dont se révèlent les penchants les plus pervers. C’est le cas dans plusieurs films de Sergio Martino : Toutes les couleurs du vice, dans lequel le personnage principal joué par Edwige Fenech va participer à d’étranges messes noires, ou L’étrange vice de Mme Wardh. On retrouve ce milieu bourgeois dépravé dans Le venin de la peur de Lucio Fulci, dans lequel Carol Hammond (jouée par Florinda Bolkan) est fascinée et obsédée par sa voisine aux mœurs dissolues.

Le traumatisme à l’origine de la psychose du tueur est un autre thème qui revient régulièrement. Il est souvent révélé dans le dénouement des films à l’aide de flash-back, comme dans Torso de Sergio Martino ou Profondo Rosso, de façon souvent assez grossière. Plus globalement, le thème de l’enfance et de ses résurgences et l’image d’une innocence perdue contrastant avec l’horreur revient dans de nombreux films, notamment à travers la figure de la poupée, comme celle de Profondo Rosso, et à travers la musique (les comptines ou motifs musicaux évoquant l’enfance comme c’est le cas dans Profondo Rosso, ou la très belle musique composée par Ennio Morricone pour Mio caro assassino de Toni Valerii – par ailleurs assez décevant).
Bien souvent aussi, le dénouement du giallo révèle une machination purement vénale – on pourrait ainsi classer les films en fonction des motivations du tueur, psychopathe mû par un traumatisme de l’enfance ou froid calculateur – comme c’est le cas dans La queue du scorpion de Sergio Martino.

Le giallo par sa représentation de meurtres à l’arme blanche annonce le slasher. On en trouve des éléments constitutifs plus précis dans certains films. Le dernier giallo réalisé par Sergio Martino en 1973, Torso, le préfigure par certains aspects un an avant Black Christmas de Bob Clark (considéré comme le premier slasher véritable), aussi bien par son cadre narratif (un groupe d’étudiantes s’étant réfugiées dans une maison de vacances à la suite de mystérieux meurtres seront les proies d’un tueur psychopathe), certains codes visuels typiques (notamment le masque du tueur) et certains motifs (les ébats sexuels des personnages qui se feront assassiner, le personnage de la survivante, etc.). Un giallo antérieur, La baie sanglante de Mario Bava, réalisé en 1971, peut être considéré également comme un pré-slasher : alors que dans Torso la survivante découvre en se réveillant le corps de ses camarades assassinées, le spectateur n’ayant pas assisté à ces meurtres (ce qui fait aussi l’originalité du film), dans le film de Bava les personnages réunis dans la baie se font assassiner devant la caméra les uns après les autres. La ressemblance de Vendredi 13 avec La baie sanglante à ce niveau-là est frappante.

Au-delà des années soixante-dix et de l’Italie (Ténèbres d’Argento marquant sans doute en 1982 la fin du giallo authentique), il est plus juste de parler de post-giallo à propos de films influencés par le genre, comme Pulsions de Brian De Palma, le sublime – et inclassable – Santa Sangre de Jodorowsky (le producteur du film Claudio Argento, frère de Dario, ayant apporté l’influence giallesque), et certains films d’horreur comme Angoisse de Bigas Louna ou Bloody Bird de Michele Soavi.

Amer, premier long-métrage franco-belge écrit et réalisé par le couple Hélène Cattet/Bruno Forzani après cinq courts-métrages expérimentaux et autoproduits, se confronte au giallo de façon beaucoup plus directe en même temps qu’il le subvertit. Il est tourné en 2008, les cinéastes disposant d’un budget très modeste de 700 000 euros (pas évident de trouver des financements en France, qui ne brille pas par son cinéma de genre, mais le film a obtenu l’aide de la communauté française de Belgique, du département des Alpes Maritimes ainsi qu’un pré-achat Canal +), d’une équipe réduite d’une vingtaine de personnes et de 39 jours de tournage (4). Les réalisateurs adaptent leur mise en scène à ce contexte financier en privilégiant les plans fixes, et préparent leur tournage avec une rigueur étonnante en tournant une version préliminaire du film (entier) de façon à appréhender tous les problèmes techniques. Ils font partie de ces cinéastes qui improvisent très peu voire pas du tout sur le tournage, tous les plans étant envisagés de façon très précise dès l’écriture du scénario.

En réalité, Amer est et n’est pas un giallo. S’il en reprend la dimension la plus forte, celle d’une fascination sexuelle et morbide qu’il sublime dans une mise en scène sensorielle, son caractère expérimental l’éloigne en même temps du genre. En réduisant la narrativité au profit d’une approche plus formelle, il met en effet de côté tout l’aspect policier du giallo. Pas de réelle intrigue, pas de dénouement. D’une certaine façon Amer transcende le genre en reprenant certains de ses codes (les fameux gants noirs, la lame de rasoir, les plans subjectifs du point de vue du tueur qui nous font prendre conscience du danger avant la victime, les musiques empruntées à différents gialli, la baignoire qui est un décor de meurtre récurrent, les couleurs vives et les plans monochromes…) en-dehors d’un cadre narratif classique, décuplant ainsi leur force évocatrice.

Amer se divise en trois parties correspondant à trois périodes de la vie d’Ana : il nous fait suivre un moment de son enfance, de son adolescence puis de sa vie d’adulte, nous plaçant dans son point de vue du début à la fin. La première partie nous fait partager l’angoisse d’Ana enfant dans un univers clos – une villa familiale – de plus en plus inquiétant. Elle y est confrontée à la mort (par la présence effrayante et fascinante dans une des pièces de la maison du cadavre de son grand-père que surveille une inquiétante vieille femme voilée de noir), et à la sexualité en surprenant les ébats de ses parents. La seconde met en scène à l’adolescence l’épanouissement de la sensualité d’Ana et la découverte du désir qu’elle suscite, l’attitude de prédateurs des hommes en même temps que son pouvoir sur eux. Dans la troisième partie, la plus giallesque, Ana adulte revient dans la maison de son enfance où elle sera poursuivie par un mystérieux homme masqué.
En s’affranchissant des règles du récit classique, et des codes narratifs propres au giallo en particulier, Amer se donne la possibilité d’expérimenter la matière filmique pour traduire avec une intensité étonnante les sensations d’Ana. La vue, l’ouïe et la sensation de la matière y sont exacerbés. Le montage extrêmement travaillé, très découpé, l’utilisation fréquente de très gros plans (en particulier des yeux : ceux d’Ana qui guette autour d’elle les signes d’une présence inquiétante, mais aussi les regards menaçants de sa mère puis des hommes qui la dévisagent) créent un cinéma de la matière, très incarné, presque sans paroles. Dans cette absence de paroles – dans la première partie, la voix de la mère qui parle souvent un italien non traduit devient elle-même pure matière sonore, dans la troisième la seule question adressée par Ana au chauffeur de taxi prend un caractère particulièrement angoissant de n’être précédée et suivie d’aucun mot – le moindre bruit prend de l’importance : bruits de portes qui grincent, soupirs suggérant une présence fantomatique, voix étouffées à travers les cloisons… La sensation tactile est aussi très présente tout au long du film : le vent qui s’engouffre sous la jupe d’Ana, les plantes qui s’accrochent à sa peau et à ses vêtements lorsqu’elle revient dans la villa laissée à l’abandon, le bruit que font les vêtements de cuir, l’eau qui envahit la baignoire et immerge peu à peu le corps d’Ana dans une des séquences les plus érotiques… Tous ces éléments visuels et sonores nous plongent avec une intensité rarement atteinte dans les sensations du personnage.

Détachés de leur contexte narratif habituel, les codes visuels ou musicaux du giallo sont ici sublimés dans une approche qui les renvoie au fantasme et à la sensation purs.
Ce qui n’en fait pas pour autant un film gratuitement formaliste car l’influence du giallo comme la dimension expérimentale sont les prismes à travers lesquels Cattet et Forzani interrogent la sexualité et le désir féminins.

Si le giallo met souvent en scène les corps féminins du point de vue de l’homme désirant, Amer rend compte des émotions d’Ana face à l’étalage de force et de virilité. Dans la séquence où elle se retrouve seule face à une dizaine de motards, la succession de gros plans sur les yeux, les cous des motards, les jambes arquées sur les motos, les bottes en cuir, les bouches mâchant du chewing-gum, la sueur dégoulinant sur la peau, une main qui essuie du cambouis, une boucle d’oreille ou un bras tatoué nous place dans le point de vue de la jeune femme désirée et désirante. Il émane de ces plans une sensualité forte. Le fait que les hommes ne soient jamais filmés des pieds à la tête et que l’utilisation du gros plan empêche de les individualiser renvoie à une dimension fétichiste du désir et du cinéma, et exalte pour une fois le sex-appeal masculin. Le découpage de la séquence et la position des corps dans l’espace (les plans sur les motards alternant avec des plans d’Ana qui avance sous le regard fixe des hommes) traduisent le trouble et l’ambivalence des émotions d’Ana, mélange de peur et d’attirance, que révèlent tous ses gestes : celui de replacer une mèche de cheveux derrière l’oreille, lorsqu’elle se retrouve tout à coup confrontée au regard de ces hommes, geste de pudeur et de coquetterie ; celui qu’elle a plusieurs fois de placer son chapeau devant son sexe comme pour se protéger de la convoitise des hommes, mais attirant du même coup les regards à cet endroit, ou de retenir sa jupe que le vent soulève. Dans la troisième partie du film la figure de l’homme est aussi fortement sexualisée. Dans la séquence du taxi ou pendant la tentative de fuite d’Ana sont mis en valeur les éléments de virilité : il y a une dimension érotique évidente dans le cuir, la force qui émane des corps masculins, la rudesse qu’expriment les visages ainsi que dans l’arme du tueur. Si ces éléments proviennent du giallo, aucun ne s’était attaché à retranscrire de cette façon les sensations de la victime et l’attrait sexuel de l’homme. Le rapport ambigu à la mort, à la sexualité et à la souffrance est ici lié au statut de femme d’Ana. Cette troisième partie met aussi en scène une certaine confusion fantasmatique des genres et des identités : dans le plan qui suit la séquence la plus horrifique du film, pendant laquelle la caméra se focalise sur les larmes de l’homme torturé (passant de potentielle menace à victime), les yeux d’Ana sont filmés en gros plan comme ceux de l’homme juste avant et on ne les différencie pas immédiatement. On la découvre ensuite portant elle-même des gants de cuir. Globalement, le découpage de toute cette partie du film crée une incertitude forte quant au positionnement des corps dans l’espace et au statut des trois personnages. La mise en scène en faisant perdre au spectateur ses repères traduit l’égarement psychique du personnage et l’ambiguïté de ses fantasmes.

Amer apporte un point de vue inédit pour le genre : par sa mise en scène érotique de la virilité et par la description intense et précise de sensations féminines.
En ce sens, il a pour moi sa place parmi les films de femmes – pas si nombreux – s’attachant à mettre en scène un point de vue féminin sur le désir et abordant frontalement la sexualité féminine, comme le font certains films de Jane Campion (on retrouve des thématiques proches et une approche subjective et sensuelle dans In the cut), Pascale Ferran (Lady Chatterley étant un des rares films où le désir d’une femme pour un homme est traduit avec autant de force), Chantal Akerman (Je tu il elle et sa scène de sexe lesbien, qui propose une manière autre de filmer la sexualité), Catherine Breillat (de façon parfois très intellectualisante, plus subtile dans 36 fillette) ou Judith Cahen (La révolution sexuelle n’a pas eu lieu, malheureusement moins connu). Amer se démarque par la force de son introspection.

Hélène Cattet et Bruno Forzani ont réalisé en 2012 un fragment de l’ABC of death, O is for Orgasm, court-métrage de 3’33 où l’on retrouve en condensé un certain nombre des caractéristiques d’Amer. Il met en scène en-dehors de tout récit les sensations sexuelles d’une femme, reprenant une fois encore différents éléments du giallo : gants noir, lame, fantasmes sado-masochistes. Ce court-métrage explore à son tour les liens mystérieux entre plaisir et douleur.
Leur deuxième long-métrage, L’étrange couleur des larmes de ton corps, est sorti cette année, également influencé par le giallo. Il en reprend les codes de façon plus directe encore, par son cadre narratif – un homme de retour chez lui constate la disparition de sa femme, il y a donc cette fois un embryon d’intrigue que le film ne développe pourtant pas, se focalisant à nouveau sur l’aspect fantasmatique –, la présence de la voix androgyne typique, etc. Paradoxalement, l’absence d’une enquête véritable m’a davantage déconcertée dans ce film où le contexte initial en laissait supposer une. Le style développé par les deux réalisateurs dans Amer et leurs courts-métrages – très gros plans, montage nerveux, couleurs psychédéliques, richesse de l’univers sonore dans lequel chaque son se détache des autres et prend une résonance particulière… – y est radicalisé.

Charlotte Cayeux

Autre survivance du giallo en France, le court-métrage L’œil du hibou écrit et réalisé par Tanneguy O’Meara et sorti en 2013. On y retrouve de nombreux éléments giallesque – le cadre : un immeuble bourgeois et ses grands escaliers ; le contexte narratif : un homme assiste par hasard au meurtre d’une femme mais il y a méprise sur l’identité de la victime ; les éléments visuels typiques : gants noirs, arme blanche,… ; l’onirisme créé par la musique, les couleurs non réalistes, les mouvements de caméra fluides et amples à la Argento ; la référence à l’animal. Ce film tend moins vers l’expérimental que les réalisations de Cattet et Forzani mais se concentre lui aussi sur l’esthétique giallesque davantage que sur la narration, assez floue. Alors que dans les gialli véritables les scènes de meurtres oniriques prennent un certain relief en se détachant d’une narration plus réaliste, ces néo-gialli cherchent à explorer au maximum les possibilités esthétiques du giallo, l’onirisme gagnant l’ensemble des films, et faisant l’économie de l’aspect whodunit (même si le mystère de l’identité reste présent comme thème).
La démarche est réjouissante et la réalisation de ce court-métrage de 30 minutes, produit par la jeune société Elma Productions, assez réussie.

(1) Panorama Cinéma, Vies et morts du giallo : de 1963 à aujourd’hui, Canada, 2011
(2) L’éditeur français Neo Publishing qui n’existe malheureusement plus en a édité une dizaine.
(3) En 1971 sortent : Le chat à neuf queues, L’iguane a la langue de feu, Journée noire pour un bélier, Un papillon aux ailes ensanglantées, Quatre mouches de velours gris, La queue du scorpion, La tarentule au ventre noir.
(4) Voir l’interview des réalisateurs et du producteur d’Amer dans Metaluna n°6 (version fanzine)

Le jeu de Françoise Lebrun dans La Maman et la putain

Le travail de l’acteur, sa relation avec le réalisateur est un des aspects du cinéma qui m’a toujours le plus fascinée. L’équilibre entre le corps de l’acteur, les caractéristiques physiques dont il ne peut se défaire, et ce qu’il parvient à construire avec le cinéaste pour incarner un personnage.
Il existe sans doute autant de types de direction d’acteur que de cinéastes, de celui qui laisse la part belle à l’improvisation et qui pense son cadre en fonction de l’acteur (Renoir, Pialat…) au plus dirigiste (Bresson), travaillant avec l’acteur à partir d’un texte très écrit et d’un découpage préalable. La maman et la putain, réalisé par Jean Eustache en 1973, se classe parmi ces films dont les acteurs travaillent à partir de dialogues écrits à la virgule près.

Je me suis beaucoup intéressée au jeu d’acteur en relation avec le thème du désir féminin, ou d’un point de vue féminin face au désir de l’autre. La maman et la putain est un des films les plus passionnants de ce point de vue de par l’ambivalence du personnage de Veronika. Ambivalence qui passe essentiellement, plus encore que par les dialogues et le scénario, par la présence, les attitudes et la subtilité de jeu de l’actrice Françoise Lebrun.

Alexandre (interprété par Jean-Pierre Léaud) est un jeune intellectuel désœuvré, vivant plus ou moins aux crochets de sa maîtresse, Marie. Un jour, il aperçoit Veronika à la terrasse d’un café, qui le regarde, puis s’éloigne. Alexandre la rattrape et lui demande son numéro. Alors que Marie s’est absentée quelques jours, Alexandre contacte Veronika et entre dans une liaison. Lorsque Marie rentre, elle accepte la présence de Veronika et une sorte de triangle amoureux se met en place, bientôt menacé par les tensions qui se créent.

Le personnage de Veronika se construit au cours du film en quatre phases principales : la première apparition « physique » du personnage puis ses apparitions uniquement sonores, le premier rendez-vous dans le café avec le personnage d’Alexandre, le repas au restaurant et enfin la célèbre scène du monologue de Veronika.

Il n’est pas anodin que la première apparition de Veronika soit uniquement visuelle, et les deux suivantes uniquement sonores.
La première apparition de Veronika, puisqu’elle a lieu sans paroles, fait intervenir l’actrice seulement corporellement, et filmée du point de vue du personnage masculin. Son corps est filmé entièrement et sa présence physique se ressent d’autant plus qu’elle n’est pas accompagnée d’un jeu verbal. La façon qu’elle a de fixer du regard Alexandre est un trait qui se retrouve durant tout le film et dont l’effet particulier provient surtout des qualités « naturelles » de l’actrice : ses grands yeux, la franchise de son regard contrastant avec son aspect fragile. Ces particularités physiques sont très importantes dans la construction du personnage qui repose beaucoup sur cette apparence un peu évanescente (cheveux blonds, peau pâle, corps mince et élancé…). Le maquillage et les vêtements mettent en valeur son caractère soigné et féminin : les traits noirs autour des yeux, très marqués, soulignent les regards appuyés, la jupe et le long châle noir soulignent sa minceur et les mouvements de son corps quand elle marche. Le rôle écrit correspond parfaitement au physique particulier de l’actrice, évoquant douceur et fragilité, et qui mis en rapport avec le texte du personnage et sa « psychologie » crée une sorte de contraste révélant sa complexité.

La première fois que Veronika apparaît, assise à la terrasse d’un café, son attitude et ses gestes créent une manière d’être qu’elle conservera tout au long du film, et qui correspond en quelque sorte au personnage global, indépendamment des scènes particulières. Sa façon de croiser les bras, par exemple, est un geste qui reviendra très souvent. Il exprime un certain repli, ou en tout cas le besoin d’une protection. Effectué en même temps que le regard insistant et presque provocant à l’égard d’Alexandre, il donne d’emblée l’idée d’un personnage à la fois fragile et très cru. Cette impression sera confirmée par les dialogues du personnage, mais elle se dégage d’abord d’une attitude purement corporelle.

Veronika est ensuite filmée de dos, marchant dans la rue, lorsque Alexandre la rattrape pour l’aborder. Il se dégage une certaine grâce de sa façon de marcher, à la fois décidée (elle marche d’un pas rapide, se tenant très droite) et distinguée (elle semble mesurer ses pas, et ses vêtements donnent l’idée de quelqu’un qui travaille son apparence). La grâce qui se dégage d’un tel plan provient essentiellement des données inhérentes à l’actrice : l’impression première qu’a le spectateur en voyant ces plans est liée au corps même de Françoise Lebrun, à sa façon de se mouvoir. Le fait de filmer d’abord le personnage comme un pur corps ne s’exprimant que gestuellement, et le choix du réalisateur de ne pas faire entendre les paroles échangées par les deux personnages lors de cette première rencontre contribuent d’une part au caractère un peu intriguant de cette femme, d’autre part à l’idée d’un corps objet du désir, dont chaque geste est valorisé par la manière de le filmer.

Les deux apparitions suivantes de Veronika ont lieu à l’inverse uniquement par le biais de la voix, lorsque Alexandre lui téléphone pour prendre rendez-vous. Ces premières apparitions où tour à tour un seul sens est « satisfait » placent le spectateur dans un état d’interrogation vis-à-vis de ce personnage qu’il semble difficile d’appréhender.
Là encore, le fait d’entendre la voix hors-champ la met en valeur en tant que phénomène physique, en-dehors du contenu des dialogues. La voix de Françoise Lebrun est douce, plutôt aiguë et assez « fine ». Sa façon de parler ici est plutôt celle d’une voix qui ne porte pas, sans tonus, ce qui appuie l’aspect fragile qui caractérise déjà le timbre de voix lui-même, et d’autant plus par contraste avec la voix du personnage masculin. Souvent, les fins de phrase semblent retomber et rester en suspens, ce qui évoque le côté un peu désabusé de quelqu’un qui n’attend pas grand-chose de ses rencontres. Le jeu des intonations présente une dynamique particulière, mélange de phrases ascendantes et descendantes. Des phrases sont récitées avec nonchalance et tout à coup des mots sont dits avec plus d’entrain. La scène n’est pas jouée dans une seule intention clairement identifiable. On ne sait pas trop par exemple dans quelle mesure le personnage semble enthousiaste ou indifférent. Les intonations données au texte proposent une parole assez musicale. Ce n’est pas une parole rectiligne, elle ne cesse au contraire de monter puis redescendre. Ce type de jeu est d’ailleurs très différent de celui des deux autres personnages féminins importants du film. On peut remarquer aussi un certain contraste entre l’emploi de mots familiers et le ton plutôt « élégant », qui participe de l’ambiguïté du personnage. Cet effet, qui se retrouve dans l’ensemble du film, est dû aussi au texte très écrit, très littéraire, la démarche d’Eustache n’étant pas naturaliste. Et si le jeu des acteurs est expressif il ne cherche pas à « faire vrai ».

Le premier rendez-vous entre Alexandre et Veronika (au bout de quarante-trois minutes de film) est donc le moment où pour la première fois le personnage s’offre au spectateur à la fois physiquement et vocalement. Comme toujours dans le film, ses cheveux lisses sont tirés à l’arrière et ses yeux maquillés. C’est un physique sophistiqué et sa façon de s’exprimer, souvent dans la retenue, participe de l’impression générale d’un personnage un peu éthéré.

On peut constater une évolution du jeu de l’actrice entre le début et la fin de cette scène. Les premières paroles de Veronika sont prononcées sur un ton assez neutre, presque éteint, proche de la tonalité générale de la conversation téléphonique. Ses paroles s’animent peu à peu au fur et à mesure de la conversation, même si sa façon de s’exprimer reste globalement assez retenue, s’opposant au jeu beaucoup plus emphatique de Jean-Pierre Léaud. Les fins de phrase donnent parfois l’impression d’un élan qui retombe, comme une lassitude, qui n’est pas exprimée explicitement par les dialogues assez anodins mais par l’intonation qui leur est donnée. Le côté démonstratif du personnage d’Alexandre qui parle beaucoup, et d’une voix plus assurée, contraste avec la présence réservée de Veronika. Il semble que ses phrases coulent sans que les syllabes soient appuyées, comme s’il n’y avait pas tellement d’implication corporelle dans sa diction (contrairement au personnage de Marie joué par Bernadette Lafont dont les paroles sont toujours très projetées).
Dans cette scène, si c’est le personnage masculin qui s’exprime le plus par la parole, le visage de Veronika est très souvent filmé lorsqu’elle écoute son interlocuteur, ce qui n’est pas vrai dans l’autre sens et focalise l’attention sur elle. L’actrice est particulièrement expressive dans ces plans où ses réactions se lisent sur son visage. Ses regards fixes vers Alexandre, et les sourires qu’elle laisse se dessiner mais toujours brièvement confèrent une certaine gravité à cette première conversation, qui à partir des mêmes dialogues aurait pu être jouée sur un mode beaucoup plus léger, ou plus anecdotique. L’alternance de sourires amusés mais ponctuels et d’une expression qui évoque l’absence de frivolité exprime déjà le caractère complexe du personnage qui ne se livre pas d’emblée mais trahit par certaines attitudes ses contradictions et son mal-être. L’expression grave succédant aux sourires donne l’impression que le personnage participe à la scène et demeure en même temps à distance.
Le jeu de Françoise Lebrun est assez minimaliste, à la fois dans sa présence physique et dans l’utilisation de la parole. Dans cette scène, elle ne bouge quasiment pas, hormis quelques mouvements de tête quand elle parle, et ses regards restent fixés dans une même direction. On est donc très loin d’une expressivité théâtrale. Chaque mouvement ou intonation de voix en ressortent d’autant plus. Par exemple, la prononciation générale du personnage avec des phrases au mouvement descendant (« mais la plupart du temps il ne se passe rien, il n’y a pas de contact ») qui donnent l’impression de se traîner un peu valorise par contraste les moments où la phrase semble s’animer et où le mouvement est ascendant (« Vous n’aimez pas aller dans les boîtes ? »). Le jeu des acteurs et leur présence physique confèrent une profondeur à cette rencontre et à cette conversation a priori banales.
Dans le passage de cette scène où Veronika parle le plus longtemps, les quelques phrases où elle résume sa vie quotidienne, l’aspect littéraire des dialogues se ressent particulièrement. On a conscience d’écouter un texte qui est joué, alors que les autres éléments de mise en scène tendent plutôt vers un certain réalisme. Cela crée une distanciation, la « vérité » des personnages semblant devoir surgir d’un travail sur le corps et la voix qui ne se situe pas dans l’imitation, qui crée une émotion particulière face au constat amer de Veronika sur sa propre vie. A cet égard, il peut être intéressant de relever l’allusion d’Alexandre à une femme qu’il aimerait « par exemple parce qu’elle a joué dans un film de Bresson ». Outre la parenté des deux cinéastes dans la volonté de chasser le naturalisme pour trouver une autre forme de justesse, et bien que le type de jeu obtenu soit très différent chez l’un et l’autre, cette allusion exprime la relation particulière d’un cinéaste à son actrice et le désir de la filmer qui sous-tend le film.

Veronika se livre peu à peu tout au long du film. Un changement dans son attitude corporelle et verbale est visible notamment dans la scène du bar qui suit le repas au restaurant (vers 1h05).

Les deux personnages sont filmés en plan rapproché, ce qui permet de valoriser les gestes de Veronika alors que durant la première rencontre elle était souvent filmée en gros plan et que son corps semblait assez statique. Chacun de ses mouvements, sa façon de tenir sa cigarette ou de bouger la tête au cours de la conversation sont effectués avec une certaine grâce. Même si l’intonation est plus assurée que dans les scènes précédentes, sa voix se caractérise également par sa douceur et sa « féminité » : elle n’est jamais forte et reste globalement dans la même nuance – pas d’impulsions ni de contrastes dans la manière d’émettre les sons – même quand Veronika s’anime ou parle sur un ton amer en évoquant ses expériences sexuelles. Son ton s’anime lorsqu’elle raconte l’anecdote sordide du médecin avec qui elle a couché. Elle insiste alors sur les mots les plus crus (« baiser », …) et appuie davantage les fins de phrases. Ses paroles sont ponctuées par des gestes (changements de direction du regard, mouvements de la main avec la cigarette, …) qui correspondent à une plus grande implication corporelle. Son ton plus assuré et son rire franc traduisent l’intimité qui s’est créée entre les personnages. En même temps, la gestuelle globale de Veronika continue de donner l’impression d’un corps introverti, notamment par sa manière de baisser la tête et de garder ses bras près d’elle (ce geste de garder les bras croisés contre elle même lorsqu’elle marche étant récurrent dans le film). Le jeu de l’actrice exprime une position d’entre deux, celle d’un personnage tiraillé entre des mouvements contraires : la sympathie que lui inspire Alexandre et son histoire personnelle qui la rend réticente.

Le personnage de Veronika est troublant par ce mélange d’expressions crues et directes, d’une liberté de langage lorsqu’elle parle de sexe et de la fragilité qu’elle dégage. Ce contraste correspond à une dualité plus profonde du personnage, à la fois symbole de liberté sexuelle et de son échec.
Lorsqu’elle raconte l’anecdote du médecin, les expressions crues et directes vont de pair avec un ton acerbe que l’actrice emploie dès que le personnage évoque sa vie sexuelle et affective. Ainsi cette façon assez impudique d’en parler n’est pas associée à une idée d’épanouissement liée à une « libération sexuelle » mais au contraire à la lucidité du personnage sur sa vie et ses expériences. Il y a une franchise dérangeante dans le personnage de Veronika, d’autant plus qu’elle contraste avec son caractère réservé, par rapport à une vision masculine toujours fortement ancrée dans la société opposant les « putes » et les « femmes respectables » .
Dans ce passage où c’est Veronika qui raconte, l’émotion naît de cette distance que le caractère littéraire du texte crée vis-à-vis du personnage, et dans la distance du personnage vis-à-vis de lui-même. On évite alors un jeu trop emphatique, et on approche une vérité qui se crée autrement que par des émotions stéréotypées. L’aspect littéraire des dialogues universalise les personnages. Ce qu’ils expriment n’est pas totalement collé à eux et prend un sens plus général.

La fameuse scène du monologue de Veronika, celle où le personnage monopolise le plus longtemps la parole, constitue le moment où la problématique essentielle du film est explicitée à travers son discours : dualités sexe/amour, femme libérée/femme-objet, hommes/femmes et marque une rupture dans le jeu de l’actrice. C’est la scène où le personnage s’extériorise le plus. Elle prononce les phrases en appuyant les syllabes et en marquant les consonnes, notamment celles des mots les plus crus (« pute », « baiser »…). Le corps est aussi très impliqué et offre une manifestation physique et assez impudique de la souffrance : le visage de Veronika qui pleure est presque grimaçant et sa voix très matérialisée (beaucoup de soupirs, sanglots, gémissements et des respirations très marquées).

Le travail de l’actrice sur les intonations divise la scène en différents fragments qui passent d’une émotion à l’autre, la colère notamment (« Mais qu’est-ce que ça veut dire, pute ? »), l’ironie (« Tu baises de ton côté chéri, je baise de l’autre. On est super heureux ensemble. On se retrouve… ») ou la tristesse (« un jour un homme viendra et m’aimera, il me fera un enfant parce qu’il m’aimera. »). Cela donne à la scène un rythme scandé très musical, avec des accélérations et des retombées. La voix de l’actrice est par moments vraiment projetée lorsqu’elle exprime la colère (« et je me fais baiser par n’importe qui et on me baise et je prends mon pied »), parfois les fins de phrase semblent mourir et exprimer l’épuisement du personnage (« si on a envie de faire un enfant qui nous ressemble, on s’aime… »).
Le jeu de Françoise Lebrun est expressif sans être démonstratif. Elle est filmée assise la tête contre un mur durant toute la scène, dans un état de lassitude. Le seul mouvement est celui de sa tête qu’elle tourne sans arrêt d’un côté à l’autre, participant par son insistance du côté très physique et impudique de la scène. La mise en scène très sobre (plans rapprochés, fixité de la caméra et des personnages) la rend plus pesante et concentre l’attention sur le personnage de Veronika.
L’aspect toujours littéraire du texte avec des phrases très construites (« Votre sexe, Alexandre, qui me fait tant jouir, votre sexe n’a pour moi aucune importance », …) place le spectateur dans une posture critique : il a conscience d’être face à un film et une interprétation, les personnages incarnant des problématiques universelles. Cette démarche d’écriture rend impossible un jeu trop démonstratif qui fonctionnerait sur des émotions stéréotypées.