MAUVAIS VOYAGE

J’ai ouvert la porte à Simon et Noémie et je me suis mise à rire, j’avais pourtant encore rien pris. J’étais d’une bonne humeur démonstrative et j’avais décidé de m’amuser quoi qu’il arrive. Dans ces moments-là je me fais penser à ma mère qui parle fort et rit beaucoup. J’ai hérité de son caractère à moitié, c’est-à-dire que je suis drôle par intermittence. Souvent je suis timorée mais dans certaines occasions je deviens presque exubérante. Quand j’étais petite ça frisait la schizophrénie, je pouvais être si différente selon les situations que j’avais du mal à cerner quel était mon vrai moi. Quand je faisais « ma timide », je me sentais clairement pas moi-même, engoncée dans un moi contraint. Mais ce soir-là je me suis tout de suite sentie légère, investie d’une énergie et d’une gaieté communicatives et les mots sont sortis de ma bouche avec facilité.
Victor est arrivé et sa présence familière m’a totalement rassurée. On était séparés depuis peu et je me trouvais dans une période transitoire de ma vie, j’avais arrêté la fac et je travaillais pas encore, y avait rien de bien défini, rien de définitif. Ça me donnait un sentiment nouveau de liberté mais aussi une certaine angoisse, c’était un truc mitigé.
Mon studio, une pièce de vingt mètres carré, s’est vite rempli, la sonnette retentissait sans cesse, les arrivées se succédant dans un rythme effréné. Je me sentais à l’aise dans mon cocon, j’étais la reine de la soirée. J’avais cuisiné toute l’après-midi et acheté des tonnes de bouteilles, mon frigo était trop petit pour les contenir toutes. Dès que j’ai eu un moment, je me suis servi un verre et j’ai senti l’alcool se diffuser lentement dans mon corps, produisant sa vague de bien-être. L’effet n’a pas tardé à se faire sentir, j’avais l’estomac vide et j’ai pris encore plus d’assurance, j’étais d’humeur vraiment sociable.
Marco est arrivé avec deux potes à lui, c’était un gars que je croisais aux concerts, dans les squats, je le connaissais pas encore très bien. J’ai eu l’impression qu’il me regardait d’une manière équivoque. J’avais vécu longtemps en couple, j’avais pas connu beaucoup d’hommes et tout à coup j’ai eu envie de coucher avec le plus de garçons possible, juste pour pouvoir comparer les petites manies de chacun. J’ai commencé à me représenter Marco et Simon en situation. J’imaginais le premier plein de vigueur, me retournant sur le lit brusquement et m’attrapant de ses mains larges, transpirant les traits tendus et moi qui m’abandonne à sa force. Puis Simon a remplacé Marco dans mes pensées et c’était différent, d’une autre intensité. Il prenait tout son temps pour m’embrasser, me caresser, le moindre de ses frôlements me bouleversait. Je m’en suis voulu de penser à Simon à cause de Noémie.
J’ai quitté ces rêveries déliquescentes pour me concentrer sur l’ici et maintenant. Près de moi on parlait des flics. Cette année-là il y avait eu un gros mouvement social, la plupart des facs parisiennes étaient en grève depuis maintenant plusieurs mois et les ils étaient de plus en plus virulents. Pendant les dernières manifs ils avaient nassé le cortège de tête et divisé les manifestants, ils hésitaient pas à balancer la lacrymo et les tirs de flash-ball mutilaient. Bien sûr les journaux n’en parlaient pas trop, tandis qu’on montait en épingle la moindre blessure de ces RoboCop. Ça nous mettait en colère. J’avais vu des manifestants tabassés par des flics en civil et des CRS et ce sentiment d’impuissance face à la brutalité légale, c’était une des émotions les plus vives que j’avais ressenties de ma vie. Ici on traînait presque tous dans les milieux militants, on était à peu près d’accord sur les grandes lignes et pour prendre toujours le parti des révoltés contre le pouvoir. Mais Céline qui ne participait jamais à aucune manif condamnait maintenant les « casseurs », elle avait pris son air un peu snob et ça m’agaçait. J’ai laissé Victor rétorquer. J’ai écouté mes propres arguments exprimés avec des mots et une éloquence dont je n’étais pas capable. Je me sentais infirme, tandis que j’essayais intérieurement de démêler le fil de mes pensées en un discours cohérent, butant sur des mots mal choisis, trébuchant sur des concepts que je maîtrisais mal. J’ai renoncé. Les propos de Victor confirmaient parfaitement mes intuitions. Je me suis sentie nulle, mais sûre de mes idées.
Je me suis éloignée pour me servir une Vodka Martini, attribuant tacitement et en toute confiance à Victor le rôle de porte-parole de nos convictions. J’ai bu vite quelques gorgées avec l’intention ferme de me trouver bientôt en état d’ébriété. En l’espace de quelques secondes mon humeur a vacillé et je me suis demandé pourquoi une chose aussi belle que la recherche de la liberté et de l’égalité ne semblait pas une évidence à chacun, pourquoi il fallait toujours justifier ce qui depuis l’enfance me paraissait relever du simple bon sens, bref, pourquoi nos idées étaient si souvent l’objet de railleries ou d’incrédulité. J’allais carrément me mettre à pleurer mais heureusement, pile à ce moment-là, Morgane s’est approchée de moi et la conversation s’est engagée sur un tout autre terrain. Elle s’est penchée légèrement à mon oreille et à mi-voix et les yeux éclairés d’une lueur égrillarde elle m’a demandé où en était ma vie sexuelle et sentimentale, dans une sorte de connivence féminine. Les dernières gorgées de vodka m’ont procuré un regain soudain de confiance en moi et je me suis lancée dans le récit circonstancié de ma dernière frasque. J’ai dit : « Ah tu devineras jamais, c’était cocasse ! ». Le type concerné était une sorte de star dans notre microcosme, le chanteur d’un groupe connu mais controversé, un peu provocateur, il m’avait paru en effet cocasse de me retrouver dans ses bras le temps d’une soirée dans un bar. J’ai vu que je faisais rire Morgane alors j’ai continué mon petit numéro et j’ai parlé plus fort dans l’espoir que Marco saisisse des bribes et qu’il me trouve drôle et qu’il se dise celle-là, elle a pas froid aux yeux. J’ai raconté mon histoire dans un débit précipité que j’essayais de contenir un peu, en ne lésinant pas sur les détails scabreux que je divulguais avec une fausse pudeur, sur un ton légèrement théâtral et en appuyant sur certains mots comme « cocasse » qui revenait régulièrement et provoquait chaque fois un gloussement de mon amie. J’étais maintenant au centre de l’attention d’un petit groupe, je me sentais pousser des ailes. Je monopolisais la parole et m’accrochais à mon histoire, multipliant les parenthèses et les digressions amusantes comme si lorsqu’elle serait terminée, j’allais retomber dans un silence définitif. Mais quelqu’un est intervenu et Morgane s’est détournée de moi. Dès que je me suis tue je me suis sentie chavirer légèrement, je me suis adossée contre le mur et j’ai respiré lentement pour reprendre mes esprits. Morgane était maintenant en grande conversation avec Marco. J’ai essayé de deviner à l’expression de leur visage le sujet de cette conversation, et c’est là que je me suis vraiment rendu compte que Marco me plaisait. A ce moment-là c’est Morgane qui parlait et Marco l’écoutait avec une attention soutenue, ses yeux gris-verts perçants dans un visage aux traits toujours un peu crispés, je me suis dit qu’il avait vraiment une gueule d’ancien tox. Nos regards se sont croisés très furtivement et je me suis demandé si ce que j’avais pris pour l’expression d’un désir particulier à mon endroit n’était pas simplement son regard habituel, celui qu’il avait en pensant à rien de spécial. D’un coup j’ai perdu confiance en moi. Je l’ai scruté un moment pour essayer de déterminer si oui ou non, les regards qu’il avait pour Morgane étaient les mêmes. Ça m’a donné mal à la tête et pour me donner une contenance et pour reprendre le contrôle de la soirée, puisqu’après tout c’était ma soirée, je me suis dirigée vers l’ordinateur et j’ai changé la musique. J’ai mis Juillet 1936, la version de René Binamé et j’ai appelé Victor pour qu’il chante avec moi. « Donne-moi ta main camarade, prête-moi ton cœur compagnon…» On a entonné le refrain en y mettant tout notre cœur et d’autres voix se sont mêlées aux nôtres, mais pas celles de Marco et Morgane qui se sont rapprochés l’un de l’autre pour continuer à s’entendre par-delà la musique. J’ai regardé Victor qui avait partagé sept ans de ma vie, ma jeunesse pour ainsi dire et ça m’a fait bizarre de réaliser que je me sentais à la fois très jeune encore et déjà vieille, à vingt-cinq ans j’étais déjà loin de la jeune fille de dix-sept et c’était comme si je m’en rendais compte pour la première fois. Je le regardais pleine de reconnaissance pour tout ce qu’il avait apporté à ma vie et songeant un peu niaisement : « Voilà, c’est ça l’amitié véritable, quelque chose de plus important que l’amour qui ne dure pas » et puis je le remerciais aussi intérieurement pour tous les possibles qui s’offraient à moi de nouveau. J’ai pensé « Je suis libre » et en même temps je l’ai ressenti dans mon corps, c’était une sensation vertigineuse comme de quitter la terre ferme pour sauter en parapente, à la fois totalement flippant et grisant. A ce moment-là je me suis dit qu’il fallait que je me calme. Je me suis assise sur le clic-clac, j’ai arrêté de chanter et j’ai respiré. A quinze dans vingt mètres carré l’espace semblait saturé, la petite table basse sur laquelle étaient posés les verres bloquait le passage. Il aurait fallu la contourner et déplacer des chaises, demander à des gens de se lever pour changer la musique, j’ai préféré laisser Youtube décider. J’ai regardé l’heure sur le radio-réveil posé sur le meuble à côté de moi, il était encore tôt. Victor est venu s’asseoir près de moi, de nouveau engagé dans une discussion politique. Au début de notre relation son temps était pris largement par les réunions et autres activités militantes. Je me suis souvenue d’une phrase qu’il avait dite un soir où il était chez moi, je ne sais plus pour quelle raison je déprimais mais il avait renoncé à sa réunion pour rester avec moi et il m’avait dit qu’à défaut de pouvoir changer le monde, il allait déjà essayer de sauver une jeune fille. Cette phrase m’a semblé terriblement triste. En même temps elle exprimait quelque chose de réconfortant, l’idée qu’après tout nous faisions ce que nous pouvions et que c’était déjà beaucoup. Mon regard a capté celui de Marco. En face Simon et Noémie s’embrassaient à pleine bouche. J’ai fixé Marco du regard en essayant de le rendre le moins équivoque possible jusqu’à ce qu’il regarde ailleurs. Un des potes de Marco a sorti un gâteau fait maison de son sac, on a vite compris ce que c’était. Ça m’a réveillée. J’ai quitté le clic-clac et je me suis servi une part généreuse. Je savais qu’il fallait patienter un bon moment avant d’en sentir les effets. Je me suis resservi un verre de Vodka Martini et j’ai regardé les gens autour de moi. Simon et Noémie s’étaient un peu éloignés des autres, ils avaient l’air contrariés. Je les ai écoutés tergiverser pour savoir s’ils allaient partir maintenant. Simon a eu l’air de se décider enfin, il a dit : « Bon moi j’y vais, mais toi tu peux rester hein ! ». D’un air blasé Noémie a répondu qu’elle rentrerait avec lui. Simon a insisté : « Non mais reste, si t’as envie de rester. » Elle a dit : « Non non, je viens » puis elle est venue me dire au revoir avec un sourire forcé, en faisant semblant de vouloir partir.
Je me suis tournée vers Marco au moment où Morgane revenait vers lui, ça m’a fait mal de voir le regard de Marco se poser sur elle avec la même intensité et cette lueur dans les yeux que j’avais cru m’être spécialement dédiée. Je me suis détournée pour ne plus voir ça. Victor a haussé la voix et je l’ai entendu vitupérer contre Céline, Céline avait dû sous-entendre ou carrément affirmer que Victor faisait le jeu du Front National en ne votant pas et Victor était remonté, je le reconnaissais bien là ! Il lui a rétorqué que si elle était conséquente, elle aurait dû voter à droite pour faire barrage au FN, qu’il connaissait par cœur les arguments des gens qui se donnent bonne conscience une fois tous les cinq ans, qu’il fallait être vraiment conne pour rejeter la responsabilité de l’état du monde sur les abstentionnistes alors que précisément, en ne votant pas nous avions refusé de cautionner l’un ou l’autre des candidats mais aussi le système lui-même et cette fausse démocratie. Ça m’a fait plaisir de le voir toujours aussi véhément, fidèle à ses idées. Au fil des années pas mal d’anciens militants avaient déserté nos milieux, changeant parfois radicalement de vie et d’idéaux et j’ai pensé que si un jour Victor lui aussi retournait sa veste, je tomberais de ma chaise et ne m’en relèverait pas.
Morgane est passée devant moi en rigolant et elle m’a dit « Ça y est, ça commence à faire effet ! ». Je ressentais rien de particulier alors j’ai pris une deuxième part, j’avais décidé de profiter de la soirée au maximum, il était hors de question que je reste sur ma faim. Je me suis rapprochée du petit groupe que formaient Victor, Céline, Mat et Cédric. Quand Victor a eu fini de parler Céline a soupiré mais elle n’a pas renchéri. Il y a eu un moment de silence. Puis Cédric a pris la parole en s’adressant à Mat.
— Au fait, faudrait qu’on monte un groupe tous les trois…
— Un groupe ? Mais euh, un groupe politique tu veux dire ?
— Ben… ouais, un groupe politique !
— Mais pourquoi tu veux créer un énième groupe ??
Cédric a regardé Mat d’un air interdit, les yeux embués par l’alcool. Les sourcils froncés, il semblait accomplir un effort de concentration pour tenter de saisir le sens de la question de Mat. Victor et moi avons échangé un regard puis on a commencé à pouffer. Cédric a repris en bafouillant, on voyait que ça lui devenait difficile d’aligner les mots et de clarifier sa pensée.
— Ouais ben… Ouais, y a plein de groupes… c’est vrai ce que tu dis… mais dans ces cas-là, on fait plus rien ! Dans ces cas-là ben… c’est comme si tu disais, y a déjà plein de livres d’écrits alors plus personne va écrire de livres…
On a ri de plus belle, j’en avais les larmes aux yeux et je pouvais plus m’arrêter, j’étais maintenant sûre que le gâteau faisait effet. Je commençais à me sentir tanguer sérieusement, mais c’était une sensation agréable, non seulement mon corps se balançait doucement comme s’il allait presque flotter mais mon esprit semblait s’éloigner puis revenir comme investi d’une vie indépendante. En même temps que cette dissociation mes sensations se faisaient plus précises et c’était une impression très étrange, à la fois de me libérer de la pesanteur de mon corps et de m’y réduire, car lorsque je sentais mon esprit s’échapper ainsi il ne me semblait pas qu’il m’emporte avec lui mais au contraire qu’il me laissait là où j’étais, bien circonscrite dans mon enveloppe charnelle, à le regarder s’éloigner de moi. Jusqu’à présent il n’y avait rien d’angoissant, je ne craignais pas encore de perdre l’esprit tout à fait car tout me semblait excessivement drôle.
Mat s’est mis à rire lui aussi.
— Aaaah mais en fait, tu parles de faire un groupe militant ?
— Bah, militant… oui, enfin, oui, avec des textes politiques !
J’ai explosé de rire, Cédric a tourné son visage vers nous et nous a regardés un instant avec son air circonspect avant de se tourner à nouveau vers Mat.
— Bah si on fait un groupe punk, oui, on fait un groupe politique ! On peut faire un groupe anarchopunk ! De toute façon, musicalement, ce sera simple, parce que moi je sais pas très bien jouer et toi, c’est pas pour te vexer, mais t’es pas un virtuose non plus…
Chaque mot ou mimique de Cédric provoquaient instantanément une nouvelle salve de rires hystériques et irrépressibles, on aurait cru qu’on ne s’arrêterait plus jamais ! La moindre chose entretenait notre euphorie, le monde entier doté tout à coup d’une force désopilante, une gigantesque farce ! Soudain j’ai regardé Victor, au rire de plus en plus convulsif et se tordant littéralement, je l’ai vu comme un miroir de moi-même. Je me suis rappelé la présence de Marco, des autres qui n’avaient pas pris de gâteau, j’ai tenté de nous voir par leurs yeux : je nous ai vus ridicules dans cette outrance, cette exaltation programmée.
— Ah mais tu parles d’un groupe de musique toi ! Je croyais que tu parlais d’un groupe politique !
— Ahhhhh
Une lueur est apparue dans les yeux de Cédric qui commençait tout juste à saisir la méprise. Il avait l’air de quelqu’un qui vient de se réveiller après un rêve étonnant et qui peine à reconnaître le décor de sa chambre.
On a continué de rire mais j’ai commencé à ne plus reconnaître les lieux, j’ai eu le sentiment de me retrouver dans un autre espace-temps que les autres et je devais faire un effort pour rester auprès d’eux, une force invisible me tirant sporadiquement vers le noir et je devais me concentrer, m’accrocher de toutes mes forces au moment présent. J’ai regardé autour de moi, j’ai vu les gens, les choses comme s’ils étaient situés très loin de moi, j’ai fixé les meubles, la table basse, l’écran de télé en me répétant mentalement « C’est ma table, ma télévision, nous sommes dans mon appartement », en luttant pour ne pas être happée par l’obscurité. J’ai regardé Marco et mes amis, je savais qu’ils étaient proches de moi pourtant ils semblaient petits, ils semblaient les personnages d’un film ou d’une autre réalité. Je me suis sentie les quitter et me quitter moi-même, comme si je bataillais contre la mort. Je ne sentais que du vide et du silence dans cet espace vers lequel elle me tirait d’une main puissante. J’étais à bout de force. Morgane et Pierre me faisaient face mais je ne les entendais plus. Je voyais leurs lèvres bouger absurdement. Mon cœur s’est emballé, il battait très vite et je ne suivais plus la cadence. J’ai voulu les prévenir, leur dire que j’étais en train de mourir mais aucun son n’est sorti de ma bouche. A cet instant où j’ai cru sombrer, je n’ai pensé à rien de précis, à rien ni à personne, seulement une vague envie de vivre et de reprendre le contrôle de ma vie. Comme je ne pouvais pas parler mes larmes ont pris le relais sans que je puisse les arrêter, alors on s’est empressé autour de moi, on m’a enlacée et on m’a dit des mots pour me rassurer. On m’a mis un gâteau dans la main en me disant qu’il fallait que je mange mais j’étais incapable de rien faire et je me suis sentie comme une vieillarde infirme, je suis restée sans bouger avec le gâteau dans la main qui menaçait de tomber. Quelqu’un a demandé ce que j’avais pris. On m’a épongé le visage.
Petit à petit la soirée et les conversations ont repris leur cours autour de moi. La vie continuait. Je n’étais pas indispensable. Je suis restée spectatrice. J’avais renoncé à lutter pour reprendre possession de mes moyens. Dès lors j’ai retrouvé le calme. J’avais changé d’état d’esprit du tout au tout. Maintenant je prenais les choses comme elles venaient mais à distance. Je ne m’inquiétais plus de l’avenir. J’ai eu l’impression de vivre une sorte d’expérience métaphysique, je me sentais mûrie, bien au-delà des petites mesquineries de l’existence. Ça n’avait plus la moindre importance que Marco s’intéresse à Morgane, que je ne sache toujours pas ce que j’allais bien pouvoir faire de ma vie et comment sortir du RSA, ou que Victor soit peut-être la seule personne avec qui je pouvais arriver à une telle communion d’esprit. Que je me sente inutile dans un monde d’injustices. J’étais parvenue à des hauteurs d’où je pouvais prendre vraiment conscience de tout ce qui me tracassait auparavant, je faisais une sorte de bilan dépassionné de ma vie, plus rien ne me paraissait vraiment grave. C’était presque une ascèse. C’est alors qu’un phénomène étrange s’est produit. Mes yeux s’étaient fermés, je ne faisais plus d’effort pour les garder ouverts. J’écoutais la voix de mes amis et je me suis rendu compte que la même conversation se déroulait pour la seconde fois, exactement similaire, et que je connaissais sur le bout des doigts toutes les répliques. Je pouvais me les dire mentalement avant qu’elles soient prononcées. C’était comme ces impressions de déjà vu puissance dix, j’en suis même arrivée à me dire, du fond de mon demi-coma, que ma soeur avait peut-être raison avec ses délires de voyantes, je ne voyais pas d’explication très rationnelle à ce qui m’arrivait et je me suis dit qu’après tout les choses étaient peut-être déjà écrites. Ça aurait eu tendance à m’angoisser sévère parce que ça aurait remis en question toute ma philosophie de vie si je n’avais pas été aussi anesthésiée, flottant toujours dans mes hauteurs. Et puis de savoir avant les autres ce qu’ils allaient dire, ça m’a conféré une sorte de supériorité, Victor est tombé de son piédestal, Marco a cessé de me troubler outre mesure et je ne me suis plus comparée à Morgane. J’ai entrouvert les yeux. Elle ricanait, elle gloussait, elle avait l’air bien attaquée aussi et comme ça elle n’avait pas l’air très maligne. J’ai cherché du regard Simon et Noémie avant de me rappeler qu’ils étaient partis tôt. Je n’ai pas su si je les enviais ou s’ils me faisaient de la peine. J’avais un sentiment mitigé sur cette soirée. J’ai entendu Marco raconter, pour la seconde fois, une blague pas drôle et les autres autour s’esclaffer. C’était réglé comme du papier à musique. Ça devenait terriblement ennuyeux. Je pouvais toujours rien faire, qu’attendre que le soirée se termine sans surprises. C’était plutôt décevant. Surtout que le temps s’était comme ralenti et que la soirée n’en finissait pas de se terminer. Je me suis crue coincée dans une boucle temporelle qui se répéterait indéfiniment. C’était comme de revoir un film pour la énième fois, c’était inutile de craindre que les choses dérapent ou d’espérer une issue plus heureuse, ou quoi que ce soit de simplement nouveau. Le problème c’est qu’à ce moment-là, c’est ma vie entière que je considérais ainsi. Je voyais pas trop ce qui pourrait arriver qui soit pas attendu et plus ou moins prévisible, les jeux étaient faits depuis longtemps et fallait pas être grand clerc pour deviner que je ne deviendrais JAMAIS danseuse étoile ou chanteuse lyrique. J’avais pas spécialement rêvé de devenir danseuse étoile ou chanteuse lyrique mais quand-même, savoir que c’était plus possible quoi qu’il arrive ça restait contrariant. J’ai pensé que ce serait exactement ce que je ressentirai quand je n’aurai plus l’âge de faire des enfants, même si j’en voulais pas. Je me suis projetée quinze ans plus tard et c’était la chose à pas faire. Alors que j’avais voulu du changement, sortir de moi-même et devenir en quelque sorte quelqu’un d’autre, je me retrouvais bloquée à l’intérieur de moi, prisonnière de ma carcasse et de mes pensées dépressives, incapable de mouvoir mon corps, d’interagir. C’était plutôt ironique. J’avais conservé malgré toute cette angoisse un soupçon d’autodérision et je me suis demandé comment j’allais pouvoir m’amuser et profiter encore de ma relative jeunesse si même une soirée space-cake était un échec. Et puis je me suis rappelé Victor défoncé et que c’était risible, que tout ça ferait une histoire marrante à raconter et à se remémorer.
J’étais encore la proie de ces impressions et sentiments contradictoires quand j’ai vaguement senti que ça bougeait, que les gens partaient. Marco s’est penché au-dessus de moi, je l’ai pas vu mais je l’ai senti, il m’a souhaité une bonne nuit et il m’a fait un bisou sur la joue. Morgane s’est affalée sur le lit à côté de moi puis j’ai entendu la porte d’entrée claquer et c’était le silence.