Salope

On avait commencé la soirée dans un café du XIème, Mat, volubile, parlant de lui, Julien faisant des blagues douteuses, Pierre écoutant, silencieux et souriant. A minuit Mat déjà saoul nous enjoint de le suivre, commençant de hausser la voix, chassé par le patron pour l’avoir provoqué sûrement d’une remarque déplacée – une mauvaise habitude – et je les suis sans vraiment le vouloir mais comme toujours malgré moi attirée. On se retrouve une fois de plus à la Cantada, ouverte jusqu’au petit matin. Mat m’apporte un verre que je n’ai pas demandé. Nous voilà de nouveau installés autour d’une table, sans grand chose à nous dire. Par moments l’un d’entre eux prononce une phrase qui retombe vite dans un silence fatigué. Je remarque les traits tirés de Pierre, le teint grisâtre de Julien, Mat lance des regards aux quatre coins de la salle. Autour de nous c’est une ambiance tapageuse, la musique envoie ses décibels, le martèlement des basses et son rythme effréné, les couleurs criardes me blessent les yeux et les allées et venues incessantes des clients du bar à l’arrière-salle et de l’arrière-salle au bar achèvent de m’étourdir. Pierre se met à parler. Je n’écoute pas, je le laisse à son monologue. J’évite son regard. Les conversations me fatiguent. Maintenant je laisse mon esprit vagabonder sans plus tenter de le fixer nulle part. Le flou m’envahit. Puis Mat me tape sur l’épaule et m’entraîne sur la piste de danse. Au moment où je me lève je sens ma tête qui tourne, le décor pencher dangereusement, je suis Mat en équilibre instable, je me laisse guider, je n’ai plus envie de décider de rien. Je m’en remets aux autres et aux évènements. Je me laisse submerger par la musique, les lumières. Mes sens s’aiguisent à mesure que mon esprit s’engourdit. Je laisse les vibrations pénétrer dans ma chair, les pulsations dans mon cœur, je sens chaque endroit de mon corps avec plus d’acuité. Je me réconcilie avec lui. Mes bras et mes jambes suivent la cadence, je n’ai pas besoin de leur dire quoi faire. Souvent j’ai senti mes membres me trahir. Souvent je les ai sentis vivre d’une vie indépendante, mais d’une vie amoindrie, engoncés. Cette nuit il n’y a plus de frontière et je ne fais qu’un avec moi-même. Je ne pense à rien d’autre qu’à la sensation de mon corps. Mat me sourit. Ses yeux s’éclairent. Nous dansons de conserve, en harmonie avec les autres corps. Je n’ai plus la moindre défiance envers ces inconnus, j’oublie ce qui nous sépare, ce qui nous éloigne, je ne sens que nos sensations communes. Par moments je croise des regards qui s’attardent sur moi un instant, je m’offre à eux, prenant plaisir à leur frôlement. Une sorte de voile léger m’enveloppe et me protège du monde alentour. Un sentiment de puissance sourde m’étreint. J’occupe l’espace. Je lui impose ma présence. Je me déploie avec plus de largeur, d’ampleur dans les mouvements. Bientôt je me contorsionne au rythme de la musique qui s’emporte, pliant sous ses heurts, m’étourdissant, me laissant habiter par les soubresauts et les sonorités de la musique. Puis elle s’estompe et les mouvements de mon corps s’alanguissent. Je reviens à la réalité du lieu. Je jette un regard autour de moi. Je croise le sien. Je reçois l’intensité de son désir, je ne peux pas y échapper. La musique reprend mais je me dirige vers le bar, troublée par ce regard. La fatigue de la danse s’abat d’un coup sur moi. Je m’assois. Je commande un verre. Il m’a suivie. Il se rapproche. J’avale le shot. Sans que je le regarde je sens ses yeux sur moi. Il cherche à capter mon regard. Je prend conscience plus intensément de mon corps de mon visage. Je m’offre à lui. Je prends plaisir à être vue. Je le laisse approcher de moi, m’effleurer. Je sais exactement ce qui va se passer. Je me sais libre de laisser les choses se dérouler, ou non. J’attends que ça arrive.
Je n’ai pas bien conscience de la façon dont cela se passe mais me voilà tout d’un coup dans les bras de l’homme, embrassée par l’homme, me livrant à corps perdu à son étreinte et à sa bouche, consciente d’être livrée en même temps aux regards, y prenant un plaisir extrême. Mat m’a vue. Je referme les yeux. Puis le voilà tout près de moi. Je m’écarte un peu pour reprendre mon souffle, Mat en profite pour m’attirer à lui, m’arracher aux bras de l’homme, me mettre en garde contre son air louche et mon degré d’alcoolémie. Je n’ai que faire de ses conseils. Je me détourne de lui pour commander un autre verre. Puis je jette un œil en arrière, et je vois l’homme, il discute avec une fille. A distance je perçois la lueur lubrique dans son regard. Il ne me plait pas. Il a l’air d’un type prêt à tout. Je cherche mes amis. Une sensation légèrement nauséeuse me dissuade de me lever. Le voilà qui revient vers moi. Il me dit de le suivre, je décline sans conviction. Il insiste. Il pose ses mains sur moi. Je sens son haleine de bière. Je le suis.
Il ouvre la porte et le froid s’abat sur moi, brisant d’un coup la douce torpeur qui m’enveloppait à l’intérieur. Dehors les choses apparaissent plus crûment, plus laides, sans le secours du bruit et des lumières artificielles. Dehors le jeu de séduction ne cache plus le vulgaire appétit, je sens ses mains qui palpent, sa langue qu’il enfonce dans ma bouche, le contact d’un corps étranger. Je le laisse faire. J’aime être désirée. Il me presse de le suivre, il a un bar non loin d’ici, nous y serons tranquilles. Je ne veux pas. Il insiste. J’hésite. Il se fait plus pressant. Je n’ai pas le temps de réfléchir qu’il m’entraîne dans une rue parallèle et je le suis sans volonté, c’est tellement simple de suivre.
Il me fait entrer dans son bar. J’entends le bruit métallique du rideau qui redescend automatiquement derrière moi. La lumière s’allume, éclairant une petite salle, quelques tables, un bar de quartier simple et sobre. Je me retourne face au rideau baissé, le regard arrêté, mon horizon soudain rétréci à ces quatre murs et à cet homme que je ne connais pas, à son objectif. Il a mis de la musique et nous a servi deux bières. J’avale quelques gorgées. Le voilà sur moi de nouveau. Alors qu’il m’embrasse je sens la nausée me reprendre, un dégoût de l’alcool et de l’homme me submerge, de plus en plus fort, je vais vomir, je demande où sont les toilettes. Il ne veut pas me lâcher. Il se colle à moi davantage. Je lui dis que je vais vomir. Il me regarde méchamment. Il dit que je mens. Le voilà qui parle des femmes. Son contact et ses mots m’écoeurent, je le repousse, je pars à la recherche des toilettes, il me suit et alors que je me penche sur la cuvette pour vomir il est toujours là derrière moi, ses mains tentant de me ramener à lui, et je dégueule sous le regard de ce type, je vomis mon dégoût de ses mains et de son sexe, de son regard qui me méprise, de son désir, de moi-même objet de son désir, de son mépris.
Je me redresse, je titube, je passe devant lui en évitant son regard et ses mains, je retourne dans la salle chercher mon sac et mes affaires avec l’envie de m’enfuir au plus vite, respirer dehors, marcher dans les rues, me retrouver seule. Mais il me suit. Il se colle à moi de nouveau. Je lui dis que je me sens mal et que je veux rentrer chez moi. Alors je vois la haine dans son regard, une haine immense qui grandit et qui me paralyse, il me dit : maintenant que tu es là, tu ne crois quand-même pas que tu vas repartir comme ça, et je prends conscience que je suis enfermée, je sens l’espace se refermer autour de moi, ma tête tourner de plus en plus, il dit que je suis une salope.
Confusément j’entrevois la suite. Je pense qu’il va me violer, jouissant de me contraindre, et je vois déjà luire dans son regard le plaisir de me voir sans défense. Je vois sa haine et son désir ne faire qu’un. J’ai peur d’avoir mal. Mon corps ne m’appartient pas il est moi, je n’existe pas en dehors de lui, toute atteinte à mon corps est une atteinte à mon être. Je sens cela confusément, sans le formuler, je n’ai jamais autant senti cela.
Des secondes, des minutes passent il est là face à moi me fixant de son regard plein de menaces il parle et je n’entends plus les mots qu’il prononce, je le vois trépigner, grimacer de colère, je vois un petit homme impuissant qui veut posséder, dominer. Brutalement il m’agrippe. Me voilà écrasée par ses bras qui m’enserrent, écrasée par ces quatre murs qui m’entourent, prisonnière de mon corps. Une peur vague et un dégoût profond, précis m’envahissent.
Puis j’entends au-dehors des gens qui marchent, des gens qui parlent, et je me rappelle qu’il y a de la vie encore dans les rues de Paris. Alors je me mets à frapper, de toutes mes forces, sur le rideau métallique, dans un bruit assourdissant qui couvre sa voix qui m’ordonne d’arrêter, et ses yeux furibonds maintenant lancent des éclairs, j’y réponds en frappant plus fort et c’est lui ainsi que j’assomme.
Alors il me saisit le poignet et me traîne jusqu’au fond du bar, derrière les toilettes, et je me vois livrée à lui, à sa haine qui décuple ses forces, incapable de m’y soustraire, mais soudain il ouvre une porte et me pousse dehors, et avant de la refermer, « Allez, tire-toi, salope », me crache ces mots à la figure.
Je me retrouve dans une rue de Paris déserte, aux premières lueurs de l’aube, le corps engourdi par le froid.
Je marche une heure, à toute vitesse, avant de m’écrouler sur mon lit.
Je me réveille avec un goût amer dans la bouche, et l’odeur persistante de son haleine.

Charlotte Cayeux