Le Marina’s Club

L’enseigne, qui portait le nom de l’établissement : « Marina’s Club », clignotait dans la nuit, perçant l’obscurité de son rose tape-à-l’oeil.
Elle happait le regard à quelques mètres au tournant de la route départementale, qui depuis Angers menait à Ingandes-sur-Loire en passant par ce lieu-dit, Tournebide.
Quelques rues désertes à dix heures du soir. Des maisons tristes.
Et cette lumière qui, au milieu de la solitude et du froid, semblait vous promettre un peu de chaleur.

En approchant, toutefois, les belles promesses déjà perdaient de leurs couleurs. Un bâtiment gris, dont la façade n’augurait rien de bon. La pancarte lumineuse évoquait un bar à hôtesses ; sans elle, on eût dit un quelconque hôtel miteux. Cette combinaison donnait une touche particulièrement glauque à l’ensemble.
Marc, attaché commercial chez Peugeot, était en déplacement professionnel dans la région. Sur les conseils (dont il avait fait mine de se désintéresser parfaitement) de son collègue Pierre, il profitait de l’occasion pour découvrir ce club, poussé malgré lui par une curiosité qu’il n’avait pas soupçonnée jusqu’alors et, peut-être, quelque désir inconscient.
Marc contourna le bâtiment et se gara sur le parking encore vide. Le club venait juste d’ouvrir. Il hésitait maintenant à repartir, tant l’apparence douteuse du lieu, vu de l’extérieur, ne lui inspirait pas confiance, mais il repensa à la description enthousiaste de Pierre, et à celle du site internet. « Une atmosphère chaleureuse dans un décor soigné. » Un lieu idéal pour donner vie à ses fantasmes dans le respect et l’absence de jugement. Des femmes et des hommes sans tabous. Des couples prêts à s’ouvrir. Tout cela dans une ambiance des plus saines car dénuée de honte et de préjugés. Pierre était fin connaisseur, habitué des clubs de Paris et d’ailleurs, profitant des nombreux déplacements que nécessitait son métier pour se tracer une carte de la France libertine, et cette adresse figurait dans son top 10.
Marc respira profondément, détacha sa ceinture et ouvrit la portière. Ses mains tremblaient un peu. Il sentit un creux dans son estomac et une sensation de faiblesse dans tout son corps. Il s’extirpa du véhicule, déplaçant avec un peu de peine ses longues jambes puis dressa son corps grand et mince au milieu de la place déserte.
Il avait choisi parmi les vêtements emportés ceux qui lui paraissaient les moins inadaptés au contexte, car n’osant pas, jusqu’au dernier moment, clairement envisager sa présence en ces lieux, il n’avait pas pris la peine d’en sélectionner spécialement pour cela. Il avait donc opté parmi sa garde-robe de voyage pour la chemise et le pantalon qui faisaient le plus « décontracté », tout en restant d’un style « habillé », puisque des récits de Pierre il avait compris que l’élégance était de mise, et cela même si des vêtements le but était certainement d’être tôt ou tard débarrassé.
Sa chemise crème bien repassée, rentrée dans un pantalon noir strict, sous une veste de costume aux manches légèrement trop courtes mais légèrement trop grande aux épaules, malgré l’absence de cravate, ne lui donnait pas l’air détendu qu’il eût souhaité arborer. Il faut dire que le faciès dont l’avait doté la nature n’aidait pas en ce sens car il y avait, dans son regard fuyant derrière les lunettes et l’expression de son visage encadré de cheveux et de poils déjà grisonnants, un quelque chose qui ne respirait ni l’assurance, ni la tranquillité. Un menton qui fuyait également au bas d’un visage tout en longueur et un nez encombrant, long et fin, complétaient la physionomie de Marc. Il regarda ses pieds : les chaussures en pointe les faisaient paraître immenses.

Malgré la peur qui s’emparait de lui peu à peu et le flot de son imagination lui représentant maintenant une foultitude de scènes des plus inconvenantes, qu’à peine formées dans son esprit il s’ingéniait à chasser, Marc, qui commençait à prendre froid, se dirigea vers l’entrée. Il se dit qu’il était encore temps de faire demi-tour, reprendre la voiture et rentrer sagement à l’hôtel. Mais aussitôt il pensa qu’il était trop tard, car s’il se dégonflait, s’il n’osait affronter ses peurs, toujours le tarauderaient les regrets et la honte d’avoir faibli. Et puis, il fallait satisfaire la curiosité qui le dévorait maintenant.

A trente-cinq ans, Marc n’avait pas une expérience très poussée des femmes, et des hommes encore moins. Un premier amour déçu au lycée lui avait brisé le cœur. Elle s’appelait Olga et après l’avoir dépucelé, elle l’avait jeté comme un malpropre. N’étant déjà pas d’un naturel très sociable, il se renferma encore et mit toute son énergie dans les études. Quelques années plus tard il osa aborder une fille qui suivait le même DUT information-communication option publicité car elle semblait timide envers les hommes autant que lui devenait farouche devant la gent féminine. Son cœur battait la chamade lorsqu’il lui adressa la parole et les heures qui suivirent cet exploit il se sentit léger léger comme une feuille d’arbre ballotée par le vent. Il l’invita au restaurant puis à dîner chez lui et, de fil en aiguille, ils se fréquentèrent et cela dura quelques mois, pendant lesquels il atteint un certain sentiment de sérénité mais au terme desquels Sabine, car elle s’appelait Sabine, lui dit qu’il était trop « plan-plan » pour elle et qu’elle ne trouvait pas avec lui l’épanouissement sexuel qu’elle recherchait. Marc souffrit en silence jusqu’à la fin de leurs études communes et encore une année après elles, après quoi, à force de ne plus la voir il parvint à l’oublier. S’ensuivirent de longues années d’abstinence et de solitude. L’année de ses trente ans il entendit parler de Meetic et, pour trouver l’âme sœur, il décida de s’inscrire sur un certain nombre de sites parmi lesquels lebeguin.com, superencontre.com ou encore moipourtoi.com. Car le temps passait, les années s’accumulaient au compteur et Marc nourrissait des rêves humbles et simples : il souhaitait fonder une famille. C’est ainsi qu’il connut Angèle, avec qui il partageait la passion des chats et des bandes dessinées et dont il rencontra les parents. Malheureusement Angèle révéla à la longue divers troubles nerveux et comportementaux que ne mentionnait pas sa fiche sur lebeguin.com et qui effarouchèrent Marc. Plutôt que de subir la jalousie maladive et particulièrement infondée d’Angèle (car en réalité Marc pensait assez peu aux autres femmes) il choisit la fuite. Cet échec le dégoûta durablement des sites de rencontre et il décida de ne plus chercher à forcer le destin, et laisser les hasards de la vie le mener peut-être un jour au grand amour. Pour satisfaire une libido peu développée mais tout de même existante, il se contenta d’expédients somme toute assez banals, à savoir des vidéos cochonnes et quelques téléphones roses. Sa vie de célibataire s’écoulait donc depuis cinq ans sans joies ni malheurs excessifs, et si le Bonheur lui semblait encore lointain, il se disait parfois qu’il fallait apprécier la simplicité et le caractère routinier de sa vie car, en même temps qu’ils le privaient des emballements de la passion, ils le protégeaient du stress qui accompagne souvent une existence plus riche d’imprévus et de prises de risques en tous genres. Il vivait par ailleurs avec ses deux chattes qui lui apportaient beaucoup de réconfort. Toutefois, il lui arrivait quelquefois de repenser avec un peu de nostalgie à la tarte Tatin de la mère d’Angèle, les dimanches après-midi au coin du feu.

Marc jeta un coup d’œil sur sa droite et un coup d’œil sur sa gauche comme pour vérifier qu’il ne serait pas pris en faute. Ce qui était parfaitement ridicule puisqu’il ne connaissait personne dans cet endroit paumé, toujours désert au demeurant. Puis il se dirigea vers l’entrée. Les sentiments les plus contradictoires se bousculèrent en lui tout au long de ce court trajet, l’angoisse et le désir, le dégoût et l’attrait s’augmentant réciproquement et laissant place par moments à une irrépressible envie de rire devant l’aspect de cet établissement et l’absurdité de la situation (alors il réprimait de petits gloussements qui lui semblèrent tout à fait déplacés) tant et si bien qu’il eut le temps de changer d’avis à peu près quarante fois, mais pourtant ses jambes continuaient d’avancer régulièrement et le menèrent tout naturellement devant la porte.
« Sonnez avant d’entrer. » Ces mots étaient inscrits sur une plaque au-dessous de la sonnette et Marc obéit à cette injonction en appuyant sur le bouton. Bientôt un bruit retentit, qui l’avertit que la porte était ouverte. D’ici, on ne pouvait rien voir de l’intérieur et en ouvrant cette porte, Marc eut le sentiment de pénétrer dans un monde à part et mystérieux. Il se retrouva dans une sorte de sas, et toute envie de ricaner aussitôt disparût. A sa droite, une sorte de guichet derrière lequel un homme bedonnant et joufflu apparût, la soixantaine bien tassée, protégé par une vitre. L’homme lança à Marc un regard en biais avant d’annoncer le tarif pour hommes seuls : quatre-vingt euros. La physionomie peu avenante et peu propice à émoustiller de cet homme refroidirent Marc en même temps qu’il fût soulagé d’avoir passé le cap du sas, et d’être admis en ce lieu moyennant quatre-vingt euros. De ses mains légèrement tremblantes il saisit son portefeuille dans sa poche et compta huit billets de dix euros qu’il tendit à l’homme avec une pointe de regret, espérant qu’il en aurait pour son argent, sans savoir exactement ce qu’il attendait.

Un bruit d’ouverture se fit entendre à nouveau et au moment de pousser la seconde porte, Marc se sentit faiblir. Il ne pouvait plus maintenant reculer. Un nœud dans l’estomac et les jambes flageolantes, il franchit bravement cet entre-deux pour pénétrer enfin à l’intérieur du club proprement dit.
D’abord il fut ébloui par les lumières. Une piste de danse occupait la plus grande partie de l’espace. Une musique entraînante résonnait, dont le clignotement des spots marquait visuellement le rythme, mais la piste était vide. Il fut tout de suite envoûté par cette richesse visuelle et cette amplitude sonore. Tout autour de la piste de danse, l’agencement de tables et de fauteuils qui semblaient moelleux – il eut envie aussitôt de s’y enfoncer – créait une atmosphère cosy. A gauche était le bar.
Passé ce premier moment d’émerveillement, Marc se rendit compte qu’il n’était pas seul. Derrière le comptoir se tenait une femme aux formes généreuses, valorisées par une tenue fort légère et, de l’autre côté, assis sur un haut tabouret, un homme seul, torse nu, le bas du corps recouvert seulement d’une serviette blanche, et l’épaule droite de quelques chiffres tatoués, formant probablement la date de naissance d’une personne chère. Il surprit le coup d’œil de cet homme à l’âge indéterminé (il semblait approcher la quarantaine, mais ce pouvait être aussi un homme plus jeune, marqué déjà par la vie et son travail quotidien) qui le jaugeait, mais quand leurs regards se croisèrent, celui-ci détourna les yeux qu’il fixa sur son verre de bière. Le gérant qui avait fait entrer Marc alla se placer derrière le comptoir aux côtés de la femme. Il n’y avait personne d’autre.
Marc avança vers la taulière. De près, il réalisa qu’elle approchait aussi la soixantaine. Elle était fort ridée. Elle s’adressa à lui d’une voix rauque en lui adressant un sourire racoleur.
— Vous venez pour la première fois ?
— Oui, bredouilla Marc.
Il eut peur de rougir en sentant le regard de l’autre client se poser à nouveau sur lui. Par ailleurs il n’aimait pas les manières ni le ton de cette femme qu’il trouvait vulgaires, et pour tout dire, dignes d’une maquerelle.
« Suivez moi que je vous fasse visiter », fit-elle sans se départir de son sourire commerçant.
Il obéit.

D’abord elle le fit entrer dans les vestiaires qui se trouvaient à droite du bar et lui attribua une serviette. Il serait libre d’évoluer en habits à l’étage, cependant s’il voulait accéder à la partie sauna, il devrait retirer ses vêtements et porter, ou non, une serviette. Marc s’imagina déambuler dans le club une serviette autour des hanches ou, pis encore, les attributs à l’air. Cette perspective lui semblait pour le moment cocasse.
Il suivit la femme dans les escaliers qui menaient à l’étage. A droite, un long couloir présentait une enfilade de chambres. Marc fut encore une fois ébahi par l’atmosphère chaleureuse du lieu. Un tapis rouge et soyeux étouffait le bruit des pas tandis que sur les murs diverses peintures représentaient les joyeux ébats de corps à demi nus. Des abats-jour au plafond tamisaient la lumière des ampoules et la réchauffaient. Marc se sentit comme dans un rêve. Il écoutait religieusement les explications de la femme qui lui paraissait maintenant moins vulgaire.
Les chambres étaient de trois types, selon leur porte. Certaines comportaient un verrou, d’autres un entrebâilleur, d’autres encore ne présentaient pas de porte du tout. Ainsi tous les degrés d’intimité ou d’exhibitionnisme pouvaient-ils être satisfaits. Marc trouva cette configuration ingénieuse, bien que tout cela resta pour lui encore très abstrait. La femme lui indiqua d’un geste la dernière chambre qui, lui dit-elle, possédait un écran de télévision, mais ils n’y entrèrent pas.
Ils remontèrent le couloir et tournèrent cette fois à gauche. Une porte s’ouvrit et on entendit des gémissements féminins de type pornographique, de plus en plus forts. Marc eut envie de se boucher les oreilles, s’apercevant que le son et qui plus est le son seul, le mettait plus mal à l’aise que l’image. Il regrettait à cet instant d’être là, trouvant soudain fort désagréable autant qu’inconvenant d’être le témoin auditif des ébats de parfaits inconnus. Mais bientôt la femme ouvrit une autre porte et alors il se trouva devant un écran gigantesque et l’image d’un sexe d’homme dressé et actif, rendu plus énorme encore par l’usage du gros plan, s’imposa à son regard. Au même moment le volume sonore augmenta et il se sentit agressé de toutes parts. Bien que la provenance filmique de ces bruyantes manifestations de plaisir le rassura, leur ampleur inhabituelle et la présence d’un tiers les rendaient plus obscènes. Par chance, la femme ne s’était pas arrêtée là, et il s’empressa de la suivre pour atteindre une autre porte au fond.

La salle SM.
Il lui sauta aux yeux aussitôt : l’imposant pilori en bois. Un large trou pour la tête, et, de chaque côté, deux petits trous pour les poignets. Dans un coin au fond, devant un rideau rose, une sorte de hamac en cuir noir suspendu au plafond par des chaînes, et muni de poignées. Marc reçut cette vision dans un mélange de fascination et d’effroi. Il se sentit mal et pourtant ses yeux revenaient se fixer malgré lui sur ces étranges instruments de torture.
Au fond de la pièce il y avait encore une porte.
« Et là-bas, c’est le fumoir… » lui dit la femme en la désignant d’un geste vague avant de rebrousser chemin.

Un peu plus tôt, tandis que Marc conduisait en direction du club, Mélanie se préparait. C’est une très jeune femme de dix-neuf ans. Elle fréquente depuis trois ans un garçon plus âgé et plus expérimenté, David. Ils sont en week-end près d’Angers. David lui a proposé de l’emmener en club, ça n’était pas prévu et il a fallu se rendre en ville pour acheter des vêtements. Mélanie a aidé son ami à choisir un pantalon et une chemise. Elle le trouve très classe. Pour elle-même elle a choisi une robe moulante et elle se contemple dans le miroir de l’hôtel, la robe est courte et elle admire ses jambes recouvertes d’un collant noir assez transparent. A travers le miroir elle croise le regard de David, allongé nonchalamment sur le lit, les bras croisés sous sa tête. Il attend qu’elle ait fini de se préparer. Il trouve cette situation très excitante, ce que Mélanie ne manque pas de remarquer. Elle va chercher sa trousse à maquillage et pendant une quinzaine de minutes elle peint ses yeux et sa bouche, s’y reprenant à plusieurs fois pour appliquer l’eye-liner, frottant ses lèvres lascivement pour y étaler le rouge sombre, vérifiant régulièrement l’attention de David et faisant différents essais jusqu’au moment où elle est vraiment satisfaite et alors elle se tourne vers lui avec un sourire plein d’assurance.
« On y va ? »

En sortant de l’hôtel, Mélanie a l’impression d’être déguisée, de jouer un rôle qui l’amuse beaucoup. Mais dans la voiture, alors que David lui décrit les clubs où il est allé, une sorte de dégoût affleure.
— Tu vas voir ! L’ambiance de ces lieux… Regarder son partenaire en pleine action avec d’autres… C’est incroyable ce que ça peut décupler la libido !
— Oui, enfin moi, tu sais, je suis difficile. Ça m’étonnerait bien que je trouve quelqu’un qui me convienne.
David a perçu une pointe de mauvaise humeur dans le ton. Il tourne la tête et reconnaît l’expression renfrognée de son amie, lèvres pincées et regard noir.
« Enfin, de toute façon, un dimanche soir dans un bled paumé à côté d’Angers, y aura sûrement que des vieux dégueulasses… »

Lorsque David et Mélanie pénétrèrent dans le club, l’homme tatoué était toujours le seul client accoudé au bar. Mélanie lui jeta un rapide coup d’œil et fut surprise de trouver là un homme encore jeune. Elle le jugea « pas mal » et pensa que c’était plutôt bon signe.
Quand ils entrèrent dans le vestiaire, Marc qui venait tout juste d’enrouler une serviette autour de ses hanches manqua de la laisser tomber, la remonta de justesse en rougissant légèrement, et sans accorder un regard aux nouveaux arrivants, s’empressa de quitter le vestiaire, sa besace à la main.
Il se dirigea vers le bar pour se commander une bière. L’autre client venait d’entamer une nouvelle pinte. Involontairement le regard de Marc tomba sur un petit écran situé entre eux deux et posé sur le comptoir – il ne l’avait pas encore remarqué. Des images muettes défilaient en continu. « Ah, le ton est donné ! » se dit Marc avec un petit gloussement intérieur. Il détourna le regard mais il commençait à se sentir plus à l’aise. La nonchalance de l’homme, qui ne devait pas en être à sa première visite, et le naturel avec lequel les tauliers vaquaient à leurs affaires achevaient de dédramatiser la situation. Marc en conçut un sentiment de satisfaction.
Tout à coup, il vit l’homme se tourner vers le vestiaire et ses yeux, braqués dans cette direction, se mettre à briller.

Mélanie suivait David. La serviette qui l’entourait cachait sa poitrine, laissant les jambes visibles jusqu’à mi-cuisses. Elle était grande, élancée, altière. Ses longs cheveux châtains tombaient sur ses épaules nues. La façon un peu gauche qu’elle avait de maintenir la serviette qui menaçait de tomber, en la retenant sous l’aisselle, était charmante.
Mélanie sentit immédiatement le regard de l’homme. Elle sentit que ce regard la suivait tandis qu’elle traversait la pièce derrière David et se dirigeait vers le sauna. Au lieu de la gêne qu’elle avait craint de ressentir à s’exhiber devant des inconnus, elle se prit à imaginer sur quelles parties de son corps les yeux de l’homme s’attardaient, et un frisson de plaisir les parcourut une à une. Elle les sentait dans son dos, sur ses fesses, sur ses cuisses, elle se sentit en pleine possession de ses pouvoirs de séduction. Elle eut envie que David le remarque, mais il marchait droit devant lui.

L’homme attendit quelques secondes, avala le reste de sa bière d’un trait puis se dirigea à son tour vers le sauna.
Marc se retrouva seul au bar. Il avait peur de paraître collant en imitant l’autre client, et se demandait comment il est d’usage d’aborder les gens en ces lieux, s’il fallait leur parler, faire des présentations, demander la permission de se joindre à eux verbalement ou simplement par des regards, des gestes, tâter le terrain… Il redoutait sa maladresse et se promit de ne rien entreprendre avant d’avoir bien observé les us et coutumes de ce club. Aussi prit-il son verre et alla t-il s’installer dans l’un des confortables fauteuils qui entouraient la piste de danse. Il s’avachit quelque peu et laissa son dos s’enfoncer dans la mousse moelleuse, croisant les jambes. Il cherchait à paraître détendu, mais il sentit que son attitude était trop relâchée, si bien qu’il décroisa les jambes et se redressa. L’impression familière de ne pas être à sa place, de se sentir irrémédiablement décalé l’envahit. Sa présence ici lui sembla tout à coup absurde. Il n’était simplement pas fait pour cela. Pas fait pour s’amuser. Pas fait pour se laisser aller. Toujours la même barrière mentale le maintenait à distance des événements. Il lui faudrait beaucoup de bières pour s’en défaire. Et même ivre, il n’était pas sûr de pouvoir se fondre naturellement dans le décor. Effectuer naturellement les bons gestes. Prononcer naturellement les bons mots. Il songeait sérieusement à fuir, mais la première bière commençait à faire effet et, bientôt, une douce torpeur paralysa ses membres. Son regard qu’il laissait errer autour de lui découvrit un petit écran, suspendu au-dessus du comptoir. Une caméra filmait l’entrée du club. « Tiens, je vais guetter l’arrivée des clients », se dit-il. Il était vingt-trois heures trente.

L’homme aux chiffres tatoués ouvrit la porte du sauna. C’était une pièce étroite, et la sensation d’exiguïté rendait plus suffocante encore la chaleur sèche qui se dégageait du poêle et s’abattit sur lui. David et Mélanie étaient assis, seuls, sur l’une des deux banquettes en bois. A peine cinq ou six personnes auraient pu tenir dans la pièce. Ils avaient ouvert leur serviette, Mélanie reposait la tête contre le mur, la poitrine soulevée légèrement en avant. Instinctivement, elle ramena les bras autour de sa taille. On eût dit qu’elle voulait cacher sa poitrine, mais son geste provoqua l’effet l’inverse : le regard de l’homme s’attarda un court instant sur les seins ronds.
Il alla s’asseoir sur l’autre banquette. Mélanie lui jeta un regard en coin. Il était assez petit, assez costaud, les cheveux coupés en brosse. L’homme s’installa confortablement, écarta un peu les jambes, mais garda la serviette fermée autour de sa taille.
Après quelques secondes d’un silence entrecoupé seulement des soupirs que leur arrachaient par moment la température montante, l’homme parla.
— Ça fait plaisir de croiser des jeunes !
David lui adressa un sourire retenu. Mélanie ne tourna pas le visage mais ses yeux rapidement l’effleurèrent. Elle sentait des gouttes de sueur dégouliner sur son ventre.
L’homme avait un parler franc et direct, avec un accent caractéristique. Mélanie pensa qu’il devait être un travailleur manuel.
— Moi c’est Cédric.
Mélanie et David se présentèrent laconiquement. Mélanie évitait de le regarder trop, mais sans même s’en rendre compte, elle lui jetait des coups d’œil réguliers qui trahissaient un intérêt grandissant.
— C’est la première fois que vous venez ?
— Oui, répondit David.
— Ah, vous allez voir, c’est pas mal. Vous allez voir le jacuzzi ! Moi c’est la quatrième fois que je viens.
Mélanie aimait le ton un peu rude, le côté baraqué, à l’opposé du corps et des manières de David. Elle entrevit une suite possible.
— Vous faites quoi dans la vie ?
David hésita avant de répondre.
— Je suis enseignant-chercheur. En biologie.
— Enseignant-chercheur ! s’exclama Cédric. Ah ouais ! Eh ben ! Moi je travaille dans le bâtiment.
David se leva, il versa de l’eau sur le poêle et une nouvelle vague de vapeur sèche envahit la pièce.
Mélanie baissa les yeux et regarda son propre corps. Elle s’était déjà habituée à sa nudité. Elle sentit une chape de chaleur autour de son corps qui l’enveloppa agréablement, la fatigua agréablement, elle eut envie de caresser sa peau pour en faire tomber le liquide.
David se leva de nouveau, il dit : « Je reviens » et quitta la pièce.
Mélanie jeta un regard vers Cédric. Il ne la regardait pas. Elle se demanda si elle lui plaisait. Puis il s’adressa à elle sans la regarder.
— Et sinon, vous venez ici dans quel but ?
Mélanie ne s’y attendait pas.
— Euh… c’est David qui m’a proposé. Il m’a parlé du sauna et du hammam…
— Oui, moi aussi j’adore ça le sauna.
David rouvrit la porte, laissant entrer dans la pièce un peu d’air frais, et retourna s’asseoir à côté de Mélanie.
La température remonta rapidement. Bientôt le corps entier de Mélanie dégoulina, son rythme cardiaque s’accéléra et une vague de chaleur plus précise se fit sentir entre ses cuisses.
Cédric se tourna vers David.
— Je peux vous offrir un verre ?

Sur l’écran de surveillance, Marc vit entrer un homme seul d’une cinquantaine d’années. Puis, un peu plus tard, un autre homme un peu plus jeune. Puis un autre d’une trentaine d’années. Puis un couple arriva, d’une soixantaine d’années. « Rien de bien folichon » pensa Marc. Il les suivit d’un œil distrait lorsque l’homme et la femme, qui portait un manteau de fourrure (et il ne put s’empêcher de penser par-devers lui : « pute à fourrure ! »), passèrent devant lui pour entrer dans le vestiaire. Les hommes s’étaient dispersés dans d’autres pièces. Il était à nouveau seul dans le bar. La taulière lança un disque, un tube jazzy et dansant retentit, rendant par contraste l’image de la piste de danse vide plus triste encore. Tout cela commençait à lui filer le bourdon. Il but une gorgée du mojito qu’il venait de commander. Puis la femme sortit du vestiaire. Elle avait revêtu un bustier rouge et noir et une jupette assortie. La jupe était suffisamment courte pour révéler le string au-dessous lorsqu’elle passa devant lui. Marc releva les yeux aussitôt. Un serre-tête complétait la panoplie. La femme suivit l’homme qui l’accompagnait et s’assit au bar d’une façon provocante et parfaitement assumée. Elle jeta autour d’elle un regard offensif qui s’arrêta évidemment sur Marc, puisqu’il n’y avait personne d’autre. Celui-ci s’empressa de baisser les yeux en faisant mine de consulter son téléphone, redoutant un fâcheux malentendu. Il respira mieux lorsqu’il vit du coin de l’œil la femme se détourner. C’est à ce moment là que Mélanie, David et Cédric réapparurent et se dirigèrent vers le bar. Le regard de Marc se figea sur le visage de la jeune fille. Elle avait un air discret et grave qui semblait la préserver de la vulgarité ambiante. Elle ne lança pas un regard autour d’elle. Il dut se faire violence pour empêcher ses yeux de demeurer fixés sur elle tandis qu’ils commandaient à boire. Elle ne prenait pas part à la conversation des deux hommes. Elle regardait ses compagnons mais elle semblait surtout plongée en elle-même. Il y avait une expression très adulte dans son visage encore juvénile. Il se demanda vaguement s’il était mal de se laisser émouvoir par une fille aussi jeune. Puis il se dit qu’elle avait l’air bien plus dégourdie que lui.

Cédric paya les bières et proposa au couple de s’installer dans les fauteuils. C’était la première fois qu’il parvenait à établir un contact réel en club. Cependant il n’arrivait pas à envisager précisément l’issue de cette rencontre car, depuis quinze ans qu’il vivait avec sa femme, il ne l’avait encore jamais trompée. Une pointe de remords le piqua à la pensée de sa fille aînée atteinte d’une rhino-pharyngite carabinée, et de sa femme qu’il avait laissée s’en occuper seule, prétextant une soirée chez un collègue. En même temps que le taraudaient ces pensées, il tentait de faire plus ample connaissance.
— Vous avez pas d’enfants ? demanda t-il au couple, en ne regardant que David.
— Nan.
— Moi non plus. J’ai trente ans et je suis célibataire. Oh bah c’est pas pressé…
Bientôt il fut à court d’idées et il profita d’un moment de silence pour s’excuser et se rendre au vestiaire. Il voulait vérifier que sa femme ne l’avait pas appelé. Par acquit de conscience, il rédigea un texto : « Tout se passe bien ? Soirée pépère. Rentre dans 1 ou 2 heures max ». Il vérifia que le message était bien envoyé et alors seulement il put concentrer ses pensées sur Mélanie.

Marc continuait d’observer Mélanie qui était assise face à lui, à quelques mètres. Le couple n’avait pas échangé un mot depuis que Cédric s’était levé. Une fois seulement Mélanie avait souri à David, mais il ne pouvait pas savoir si David lui avait rendu son sourire. En tout cas, elle ne l’avait plus regardé. Marc se prit à imaginer leur vie. Il se demanda s’ils se connaissaient depuis longtemps et s’ils vivaient ensemble, s’ils s’aimaient… Vu l’écart d’âge, il pensa qu’ils devaient se connaitre depuis peu. Elle n’était probablement qu’une de ses nombreuses conquêtes. Il profitait certainement de leur jeunesse et de leur candeur pour les mener dans ces lieux de débauche. Sale tombeur pervers, pensa t-il offusqué.
A ce moment-là Cédric sortit du vestiaire et retourna auprès du couple. Marc l’envia. Il se sentait plus seul ici que chez lui. Il regrettait son ordinateur, ses deux chattes et son vieux canapé-lit qui grinçait. Il les vit se lever et se diriger vers l’escalier qui menait à l’étage. Alors il repensa aux chambres d’en haut, à la volupté et à la sensualité qui s’en dégageaient et qui l’avaient tout à l’heure envoûté. Mais il n’osât pas les suivre. Ces pensées lui avaient redonné de l’ardeur, cependant la présence et le regard de Mélanie le troublaient et il décida de pénétrer plutôt dans l’autre partie du club. D’abord, il alla déposer sa besace au vestiaire.

Mélanie, David et Cédric étaient entrés dans le fumoir. Un homme et une femme se trouvaient là, qui les saluèrent cordialement. Ils étaient nus et fumaient. L’homme, qui se présenta sous le nom de Farid, pouvait avoir trente-cinq ans, la femme quelques années de plus. Elle était mince, pâle, et ses joues étaient creuses.
Mélanie et ses compagnons s’assirent, David au milieu. Cédric sortit une cigarette de son paquet et l’alluma. Il tendit le paquet à David qui déclina l’offre. Mélanie avait gardé sa serviette autour d’elle, cachant sa poitrine. Cédric et David conservaient la leur autour de la taille.
Farid les aborda. Il était plein d’assurance.
— C’est la première fois que vous venez ?
— Nan, moi je viens ici de temps en temps. C’est sympa ici, répondit Cédric.
Farid regarda les deux autres.
— Et vous ?
— Moi c’est la première fois, répondit Mélanie.
David hésita.
— Moi je suis déjà allé en club, mais pas ici.
— Ah ouais, où ça ? demanda l’homme, beaucoup plus volubile.
— A Paris.
— Ah ouais, à Paris ! J’y suis allé moi aussi ! Le Château des Lys, tu connais ? Là-bas, je peux te dire, ça rigole pas. Comment c’est grand… Y a trop de monde ! L’hallu ! Ici y a pas grand monde en semaine. Même le week-end des fois y a pas grand monde.
— Nous on a pas grand chose… enchaîne Cédric en lançant un regard à David. C’est un peu la misère ici. Vous à Paris vous devez avoir trop de choix.
— Bah sur Angers, t’as que ça, reprend l’autre. Sinon t’as l’autre club, là, mais c’est un truc de pédés…
— Ah ouais nan ça y a pas moyen.
— C’est clair ! Ha ha.
— T’imagines pas, toi ! Tu te fais draguer par des tarlouzes.
— C’est clair… C’est pas ouvert qu’aux pédés, mais obligé tu te fais guedra par des keums.
— Rien que d’y penser ça me dégoûte…
— Tu m’étonnes…
Un silence s’installe. David et Mélanie gardent les yeux baissés. Farid regarde Mélanie.
— Par contre, deux filles… c’est mignon.

A l’entrée du jacuzzi, Marc s’immobilisa un instant. La lumière tamisée, bleuâtre, les effluves de vapeur, le son régulier et soporifique des bulles l’enchantaient. Les murs étaient enduits de chaux et des motifs colorés décoraient les bords du bassin. La pénombre adoucissait les contours des corps nus. On se serait cru dans quelque conte oriental.
Marc entra dans l’eau chaude et une sensation de bien-être se répandit aussitôt dans tout son corps. Il alla s’adosser à l’un des rebords. Il ferma les yeux et sentit l’eau bouillonner contre sa peau. Quand il les rouvrit il remarqua le couple enlacé contre le bord opposé et, à leur droite, un homme seul. Du côté de Marc se trouvaient deux autres hommes et un autre couple : une femme très grosse, et un monsieur grand et maigre. L’homme en face de lui jetait des regards en biais en direction du couple enlacé. Le couple s’étreignait de plus en plus fougueusement et Marc remarqua le manège de l’homme qui imperceptiblement se rapprochait, les fixant maintenant d’un regard trouble et qui semblait plein d’attente. Par moments la femme jetait un bref coup d’œil dans sa direction et alors un vague sourire se dessinait sur les lèvres du voyeur et ses yeux brillaient un peu plus. De l’autre côté du bassin, le même manège s’opérait. Marc observait les deux couples et ces trois hommes qui se ressemblaient. Ils avaient le même regard avide. Leurs mouvements avaient la même lenteur. Le même désir et la même inquiétude de déplaire se lisaient sur leurs traits. L’homme en face de lui était maintenant tout près du couple. Les légers remous de l’eau laissaient deviner le mouvement de sa main sous la surface, sa bouche s’entrouvrit davantage, et à mesure qu’il se rapprochait, son regard se fit presque implorant. Lorsqu’il fut tellement près qu’il eut pu les toucher, la femme se détacha de l’homme, et tournant le dos au voyeur, elle saisit la main de son amant et l’entraîna hors du jacuzzi.

Dans le fumoir, Cédric et son acolyte angevin venaient d’entamer leur deuxième cigarette. L’amie de Farid avait disparu. Celui-ci adressa un sourire complice à Mélanie et lui dit :
— Tu sais, ma copine m’a dit qu’elle te trouvait très jolie.
Mélanie lui répondit d’un regard peu avenant.
— Ah…
— Si jamais tu aimes les filles…
Il y eut un blanc, durant lequel on n’entendit plus que l’expiration des fumeurs et les reniflements de Cédric. Puis le silence fut rompu par le retour de la copine en question, qui retourna s’asseoir à côté de Farid. Celui-ci se tourna vers les trois autres, comme saisi d’une idée géniale.
— Hé ! Si on jouait à Action ou vérité ?
Cédric rit.
David tourna la tête, évitant le regard de Farid.
— Je reviens, dit David à Mélanie, et il quitta la pièce.
— Vas-y ! dit Cédric à Farid. Pourquoi pas !
Farid se tourna vers son amie.
— Action ou vérité ?
— Euh… Action.
Il fit mine de réfléchir quelques secondes.
— Les deux filles, vous vous embrassez !
Mélanie jeta un coup d’œil à Cédric. Il suivait la scène avec intérêt. Alors elle se leva lentement et vint s’asseoir à côté de la femme. Farid se leva et s’installa sur le banc en face. Mélanie ferma les yeux et elle sentit la langue de la femme tourner mécaniquement autour de la sienne. Les regards des deux hommes pesaient sur elle. Elle posa une main sur le sein de la femme. Lorsqu’elles eurent fini elle se leva aussitôt et retourna s’asseoir à côté de Cédric, plus près de lui cette fois.
Farid était en train de s’exclamer :
— Ah, c’était beau ! C’était très beau les filles !

Marc continuait de se relaxer dans le jacuzzi, à défaut de se laisser émoustiller par le spectacle du couple qu’il restait, et des deux hommes qui s’en rapprochaient dangereusement. Il avait fermé les paupières et, la tête reposant en arrière sur le rebord du bassin, tentait de faire le vide en lui. Il aspirait à une forme d’oubli. Dans son esprit pourtant l’image de la jeune fille se dessinait sporadiquement, inaccessible et douloureuse, mais précise. Il tenta de se concentrer sur les sensations de son corps, réelles et immédiates. Mais loin de chasser l’image de la jeune fille, elles la rappelaient sans cesse, car il en faisait maintenant l’incarnation de la douceur, de la délicatesse et de la volupté. Sans aucun doute, l’éclat de ses yeux clairs ne pouvait qu’être le signe d’une grande sensibilité. Son corps gracile, celui d’un grand raffinement. Il était persuadé qu’elle pouvait le comprendre. Il ne pouvait rien concevoir de mauvais, de bas et de médiocre émanant d’elle. Si seulement il osait l’approcher… Puis il se rappela qu’elle était trop belle pour lui. Alors il pensa à son rendez-vous de lundi, avec son boss. Il serait content de lui. C’était une maigre consolation.
Alors qu’il parvenait presque à ne plus penser à rien, il perçut un grand mouvement et un bruit d’eau et ouvrit les yeux. La forte femme traversait le bassin, suivie de son gringalet d’homme. Arrivée à hauteur de Marc, elle se tourna vers lui, lui adressant un sourire conquérant et une œillade sans équivoque. A sa suite, l’homme lui lança un regard entendu et profondément bienveillant. Cependant, Marc, que l’on avait superbement ignoré jusqu’alors, se demanda s’il s’agissait bien d’une invitation. Invitation qu’il n’était de toute façon pas prêt à accepter car il avait été pris malgré lui d’un sentiment de panique devant cette grosse femme au regard vorace, et se représentait maintenant écrasé, étouffé sous ses énormes seins et le regard satisfait de son amant.

Un peu plus tard, Marc commençait à se refroidir et il décida de se rendre au sauna. En sortant du jacuzzi, il tomba nez à nez avec Mélanie, David et Cédric qui se dirigeaient vers le hammam, du côté opposé. Il n’osa pas la regarder et baissa la tête instinctivement, maudissant sa timidité. Il se promit néanmoins de se rendre dans le hammam, après un court passage dans le sauna.

Le hammam était vide. Cédric s’assit à côté de Mélanie, et David sur l’autre banc, en face d’eux. Pendant un certain temps, personne ne parla, personne ne fit le moindre geste. Puis Cédric leva doucement son bras droit et l’approcha de Mélanie et, la main suspendue en l’air l’espace de quelques secondes, demanda :
— Je peux ?
La jeune fille acquiesça silencieusement.
La chaleur du hammam était plus douce, moins éprouvante que celle du sauna. La vapeur nimbait et semblait séparer leurs corps d’un voile qui rendrait la scène à venir moins crue.
Il posa sa main sur la cuisse de la jeune fille qui entrouvrit lentement les jambes tandis qu’il laissait glisser sa main jusqu’à son sexe. Ils n’avaient pas échangé un regard et, hormis ce mouvement de la main et des jambes, ils n’avaient pas bougé. Mélanie restait immobile le dos collé au mur, les mains reposant sur le banc de chaque côté de son corps. Elle savait que David les observait attentivement, mais elle ne le regarda pas. Elle resta ainsi sans mouvement pendant que l’homme d’abord l’effleurait, puis, lorsqu’il accentua peu à peu la pression de son doigt, David vit sa poitrine se soulever davantage et plus longuement à chaque inspiration.
Il les contemplait, assis côte à côte, leurs yeux, fixés droit devant eux ou baissés, ne se croisant jamais, quelques centimètres de vide séparant les deux corps qui ne se rencontraient qu’en un point unique. A mesure que le désir montait en lui de la voir ainsi offerte à un autre, de la voir comme il ne la voyait jamais lorsqu’il était son amant, un sentiment de jalousie qu’il n’avait encore jamais ressenti le submergea progressivement, physiquement, le transperçant de ses pointes. Ce qu’il avait toujours su, qu’un autre, aussi bien que lui-même, pouvait lui donner du plaisir, qu’il n’était même pas besoin qu’elle l’aime pour cela, se concrétisait tout à coup dans cette image, devant ses yeux.
Cédric fit un mouvement et quitta le banc pour s’agenouiller devant Mélanie. Il enfonça son visage entre ses cuisses. Elle détourna le visage comme pour le soustraire au regard de David. Celui-ci alors se leva et s’approcha d’elle. Il posa une main sur ses seins, commença de les caresser. Mais sa présence la gênait, il lui semblait que son regard s’interposait entre son plaisir et elle, l’éloignant de l’homme. Un sentiment de culpabilité se mêlait à son désir. David prit la main de Mélanie et l’amena vers son sexe dressé. Elle referma sa main autour et le branla un instant, essayant d’y trouver du plaisir. Elle entendit la porte s’ouvrir et la retira brusquement. Cédric à son tour se détacha d’elle.
Marc referma la porte et s’assit dans un coin de la pièce, à distance respectueuse. Il avait entraperçu la scène, et se sentait un élément perturbateur, malvenu. Se faisant violence, il regarda Mélanie et grimaça un sourire, qu’elle ne remarqua pas ou fit semblant de ne pas remarquer.
David se sentit anéanti lorsque Mélanie, avant de se lever pour quitter la pièce, lui murmura à l’oreille :
— S’il te plait, j’aimerais être un peu seule avec lui…

Marc resta un moment dans le hammam, seul.
Puis il retourna au bar, décidé à boire un dernier verre avant de s’en retourner à l’hôtel.
Il était maintenant une heure du matin. Le club s’était rempli. Une dizaine de couples et d’hommes seuls occupaient les fauteuils disposés en cercle. Au centre, la piste de danse restait désespérément vide. Chaque table, avec les fauteuils qui l’accompagnaient, formaient à leur tour autant de petits cercles autour de la piste, isolant chaque couple des autres couples et des hommes seuls. Cette vision frappa Marc. Le silence qui régnait derrière la musique accentuait le sentiment de solitude. Il n’y avait pas de conversations en cours. Les gens simplement attendaient. Après qu’il eut commandé son verre, Marc choisit une table parmi celles encore inoccupées, rejoignant l’assemblée silencieuse et clairsemée.

David s’était éclipsé en sortant du hammam. Sans se tourner vers elle, Cédric proposa à Mélanie d’entrer dans le jacuzzi. Ils s’assirent côte à côte sur l’un des rebords, séparés toujours par un espace de même largeur. Trois ou quatre hommes se tenaient aux quatre coins du bassin. D’un œil discret, Mélanie guettait les réactions, les mouvements de Cédric. Il avait fermé les yeux et les traits tendus de son visage trahissaient une vie intérieure à laquelle elle n’avait pas accès. Ces paupières baissées et l’attitude entière de l’homme, rentré en lui-même, maintenant entre elle et lui cet espace, lui semblait figurer une distance infranchissable, que nul rapprochement physique ne pourrait annuler. Il lui sembla aussi que lui seul pouvait décider. Elle attendit. Elle le vit ouvrir les yeux. Il semblait se réveiller, redécouvrant l’espace autour de lui. Puis il sembla se rappeler sa présence et, sans pourtant que son regard s’attarde sur elle, il tendit un bras et l’amena à lui. Leurs visages n’avaient jamais été aussi proches mais déjà il avait refermé les yeux. Il l’attira contre son sexe dur. Sur ses traits dans la lumière vaporeuse elle lisait le désir. Parce qu’il avait les yeux fermés elle pouvait le regarder à loisir, car en même temps qu’il lui dérobait son regard, il livrait au sien les moindres mouvements de son visage. Il vint en elle très doucement. Ses mouvements s’accordaient à la sérénité du lieu, aux lumières ténues, au bruit de l’eau qui les berçait. Cela dura longtemps. Mélanie devinait la présence de plus en plus proche d’un homme qui les observait, mais alors que celle de David d’être familière était un obstacle, le regard de l’inconnu augmentait son désir. A travers lui elle se voyait. Et plus elle était à la fois hors d’elle-même, consciente du regard de l’autre, plus ses sensations se faisaient précises. La lenteur, la régularité des mouvements, aussi bien de l’homme qui venait en elle, que de celui qui approchait, en retardaient l’issue. Elle regardait Cédric, scrutant le nez droit, les lèvres épaisses, légèrement entrouvertes, les dents qu’elles laissaient entrevoir, le menton mal rasé. Il y avait de la sévérité et quelque chose de viril dans le bas du visage. Peu à peu elle reconnut en lui un autre homme. La ressemblance la frappait maintenant. Elle comprit confusément que ce n’était pas pour David qu’elle était venue ici, mais pour cet homme à qui elle le raconterait, et dont le souvenir recommençait à la hanter. Et alors qu’elle sentait son désir décupler jusqu’à devenir douloureux, il ouvrit les paupières et pour la première fois la regarda dans les yeux. Ses yeux troubles, d’un bleu tirant vers le gris, brillèrent étrangement et ses lèvres esquissèrent un sourire. Ils se regardaient maintenant. Mais ce n’était plus seulement lui qu’elle voyait. Et c’était un autre qu’à travers lui elle tentait vainement d’atteindre.

Marc les vit réapparaître et traverser la salle. Il constata l’absence de David. Il ne voulait rien imaginer. Pourtant il ne put s’empêcher de se retourner à demi et de la suivre des yeux lorsqu’ils passèrent devant lui et montèrent l’escalier.
Quand il s’en détourna, ils étaient là, assis devant lui : la grosse femme blonde qui paraissait maintenant obèse et l’homme fluet. Ils ne portaient que leur serviette, mais la femme tenait son sac à main sur ses genoux. Ils souriaient. Dans la lumière plus vive du bar il pouvait mieux les observer. La femme devait avoir quarante ans, mais l’obésité lissait ses traits. L’homme était beaucoup plus vieux. Il avait un visage émacié criblé de rides. Marc pensa qu’il pouvait bien avoir soixante-dix ans.
C’est elle qui parla la première.
— Vous êtes d’Angers ?
Le ton était d’une amabilité extrême.
— Oh non, je suis seulement de passage. Je repars demain. Demain soir.
— Venez chez moi demain midi ! Je fête l’anniversaire de mon fils. Vous êtes le bienvenu.
Son sourire semblait figé sur ses lèvres.
L’homme approuva.
— Oui, venez !
Décontenancé, Marc bredouilla un début de réponse.
La femme l’interrompit.
— Nous voudrions vous proposer d’échanger avec nous. Si vous n’avez pas d’amie, ça n’est pas grave.
— Oui, ajouta l’homme. Nous n’avons aucun tabou.
L’homme avait prononcé cette phrase en détachant bien les syllabes, avec une insistance presque inquiétante. Ils continuaient de le fixer en souriant, attendant sa réponse.
D’un geste gauche et saccadé, Marc ouvrit sa besace et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Son téléphone indiquait deux heures.
— Il est tard. Je dois rentrer.
— Oh, quel dommage, soupira la femme.
Elle échangea un regard avec son ami.
— Vous passerez demain, n’est-ce pas ? Je vous laisse mon numéro.
Elle sortit de son sac un portefeuille et de son portefeuille une carte de visite sur laquelle elle griffonna un numéro puis qu’elle lui tendit.
— A demain alors ?
— Euh… oui… peut-être, balbutia Marc en se levant.

Mélanie montait l’escalier derrière lui. Ils n’avaient pas échangé plus de quelques mots mais, sans raison apparente, elle le trouvait profondément sympathique. Sa pudeur, sa discrétion la touchaient. Elle lui était reconnaissante de lui épargner des paroles superflues.
Ils marchaient dans le couloir qui donnait sur les chambres. Il s’arrêta devant l’une d’entre elles, qui fermait à clef.
— Celle-là ? demanda t-il.
— Oui, répondit-elle doucement.
Le cœur de Mélanie s’emballait, elle sentait ses battements précipités et une timidité grandissante mêlée d’audace. Elle entra dans la chambre à sa suite. Il referma la porte et poussa le verrou. La pièce était étroite, carrée. Elle ne contenait qu’un grand matelas, très épais, qui occupait presque tout l’espace et qui était recouvert d’un tissu sombre et soyeux. Leurs regards se croisèrent brièvement. Il posa la main sur elle et elle se laissa tomber à quatre pattes sur le lit. Il entra en elle violemment, donnant libre cours à son désir jusqu’alors contenu. Elle se tourna pour le regarder. Elle entrevit encore le visage de l’autre, obsédant. Elle pensa aussi à David. Mais il n’y avait plus ce sentiment d’un clivage en elle, à coucher avec un inconnu. A ce moment elle l’aimait. Son corps fut pris de tremblements. Elle laissa des larmes s’échapper de ses yeux et couler sur ses joues autour de son sourire.

Mélanie descendit la première. Elle trouva David à l’entrée du vestiaire, habillé, prêt à partir. Elle ne dit rien. Il la suivit dans le vestiaire. Quand elle eut fini de se vêtir, Cédric entra. C’est à David qu’il s’adressa.
— Vous partez déjà ?
Il lui serra la main.
— Peut-être à une prochaine fois alors.
Il fit la bise à Mélanie.
Elle avait cru percevoir de la déception dans sa voix mais le regard de Cédric était fuyant de nouveau et son visage impénétrable. Elle voulut lui parler sans savoir quoi dire. Un sentiment d’urgence la saisit, elle se demanda si elle pouvait lui laisser son numéro, si cela se faisait, mais déjà David avait ouvert la porte et elle le suivit sans rien dire.

Après s’être arraché aux griffes de l’étrange couple, Marc se précipita dans le vestiaire au moment où David en sortait. Chacun évita le regard de l’autre.
Marc se rhabilla en vitesse, pressé de se retrouver en sécurité dans sa chambre d’hôtel. Une immense fatigue s’était abattue sur lui.
Il refit en sens inverse le chemin parcouru quelques heures plus tôt, et ouvrant la deuxième porte, se retrouva brutalement dans le froid et le noir de la nuit. Tournant le dos au club il marcha jusqu’à la voiture. Une pluie très fine commençait de tomber et lui mouillait le cou désagréablement. Nulle lumière ne l’attirait plus.
Cinq ou six voitures étaient garées maintenant à côté de la sienne. Il s’assit au volant, mit le moteur en marche, et sortit de sa poche la carte de visite. Au-dessus du numéro de téléphone était écrit le prénom de la femme, Nathalie. Il chiffonna la carte dans sa main et s’apprêtait à la jeter quand, tout à coup, il se ravisa. Il la défroissa, sortit son portefeuille de sa besace et la glissa à l’intérieur.

Un peu plus tard David et Mélanie montèrent dans leur voiture sans échanger une parole.
David conduisait. Il alluma la radio. Dans l’obscurité il ne remarqua pas que Mélanie pleurait.

Charlotte Cayeux

Koji Wakamatsu : cinéma, sexe et politique

Koji Wakamatsu naît au Japon en 1936, il y meurt en 2012. Il est issu d’un famille paysanne pauvre. A dix-huit ans, il quitte la ferme et son village natal pour se rendre à Tokyo. Il y travaille d’abord comme apprenti pâtissier mais suite à une bagarre avec un collègue, il démissionne. Il enchaîne alors les petits boulots, devient livreur de journaux, travaille dans un atelier de confection de biscuits – d’où il démissionne également, révolté par les conditions de travail – puis sur des chantiers, avant de rejoindre un clan de yakuzas dans le quartier de Shinjuku. Il passe cinq mois en maison d’arrêt. Insoumis devant l’attitude des gardiens, on le transfère au quartier disciplinaire. A sa sortie de prison, il recontacte un producteur pour qui il avait travaillé comme agent de sécurité sur des plateaux de tournage, et obtient un poste d’assistant de production pour la télévision.

Ces quelques lignes biographiques inscrivent d’emblée la trajectoire de Wakamatsu du côté de la révolte. Révolte contre les inégalités sociales, directement vécues, révolte contre l’autorité et ses symboles. Son rapport au cinéma y sera profondément lié :

(…) Je ne pouvais toujours pas accepter de voir fanfaronner les policiers en uniforme. J’eus l’envie d’écrire un roman pour me venger, mais au bout de dix pages je n’avais déjà plus rien à raconter. Je pensai alors au cinéma. J’étais loin de vouloir devenir réalisateur, mais l’idée était de gagner suffisamment d’argent pour produire un film dans lequel les flics crèveraient à la pelle. (1)

Wakamatsu travaille donc comme assistant de production, jusqu’à ce que l’agent d’un acteur lui propose de réaliser lui-même un film. Il refuse d’abord, on le convainc, et il tourne ainsi son premier film, Doux piège, en 1963, avec pour seule contrainte de « montrer quelques filles nues ». Le film – l’histoire de deux détenus qui prennent la fuite lors d’un transfert – est un succès, les propositions s’enchaînent et c’est ainsi que la carrière de réalisateur de Wakamatsu est lancée, se situant d’emblée dans le genre « pinku eiga », cinéma érotique japonais alors en train de naître.

Ce cinéma pink est souvent assez soft, se contentant de montrer quelques filles dénudées, sans que la dimension érotique soit forcément centrale dans les films. Il est aussi soumis au tabou très fort de la pilosité, aussi les parties génitales ne sont-elles jamais montrées. Wakamatsu sera considéré comme l’un des chefs de file du pinku eiga, mais si ses films répondent aux exigences d’un cinéma d’exploitation réclamant son quota d’érotisme et de violence et diffusé essentiellement dans les petites salles spécialisées, il saura manier ce cinéma comme une arme, se revendiquant « cinéaste activiste », et créant d’une certaine façon le pinku politique.

En 1965, Wakamatsu fonde sa société de production, la Wakamatsu Production. La même année, il réalise Les Secrets derrière le mur, qu’il considère comme son premier film personnel, et qui est la première réalisation de la Wakamatsu Production en tant que sous-traitant. A partir du film suivant, Quand l’embryon part braconner, sa société produit seule ses films et il réalise en totale indépendance.
Commence alors une longue période extrêmement prolifique. Durant les années soixante et soixante-dix, il aura réalisé une centaine de films, trente-sept entre 1966 et 1969, soit une dizaine par an, souvent tournés en quatre ou cinq jours, avec peu de préparation et un budget restreint, dans une démarche proche du DIY.
Malgré ce rythme de production et le peu de moyens dont il dispose, ce qui frappe d’emblée dans les films de Wakamatsu, c’est la composition extrêmement soignée de chaque plan. Ils appartiennent au cinéma d’exploitation mais se rapprochent aussi d’un cinéma qu’on pourrait qualifier d’avant-garde, influencé par la Nouvelle Vague et multipliant les expérimentations formelles.

1971 marque une date importante dans la carrière de Wakamatsu puisque deux de ses films, Les Anges violés et Sex Jack, sont projetés à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes.
En 1976, il est producteur exécutif sur L’Empire des sens de Nagisa Oshima dont il est aussi co-scénariste.
Dans les années 80 il abandonne le pinku eiga, devenu à ses yeux un genre trop « respectable », revendiquant un cinéma réellement underground :

(…) le cinéma pink doit rester dans l’ombre. Ce genre de trucs se tourne et se regarde en cachette, voilà pourquoi je parle de guérilla. Pourtant des critiques sans cervelle ont chanté les louanges des pinku eiga et celui-ci a fini par acquérir de la respectabilité. Depuis, ça ne m’intéresse plus. Ces foutus films, je pourrais les tourner même les yeux fermés. Mais quand c’est un type sans aucune ambition qui s’y colle, ça n’a aucun intérêt. Il y a sans doute dans le lot quelques réalisateurs qui font de bons films, mais le genre a été fini à partir du moment où tout le monde s’est mis à en faire l’éloge. Le pink doit rester dans l’ombre et c’est au milieu du mépris et des insultes que naissent des œuvres de qualité. C’est dans ces conditions qu’on peut tout oser et réaliser des films extravagants.
(2)

La dimension politique des films de Wakamatsu, au-delà du mode de fabrication lui-même, est souvent explicite dans leurs sujets. Les personnages de militants politiques y sont nombreux, comme le groupe de jeunes révolutionnaires de Sex Jack, l’ancien activiste mis sur écoute dans La Saison de la terreur, ou les groupuscules d’extrême-gauche qui s’entredéchirent dans L’Extase des anges. Dans Running in madness, dying in love, le récit d’une passion amoureuse s’ancre dans un contexte de révolte politique, le film s’ouvrant sur des images d’affrontement entre la police et des manifestants, puis sur l’altercation entre un militant et son frère policier. La femme du policier tue accidentellement son mari, puis s’enfuie avec l’activiste qui devient son amant.
Dans tous ces films, énergie sexuelle et élan révolutionnaire sont profondément liés. Dans Sex Jack, le groupe d’étudiants activistes réfugiés dans un appartement copulent sauvagement en scandant des slogans révolutionnaires. Dans La Saison de la terreur, l’ancien militant a délaissé le combat politique pour une vie de débauche, la pulsion sexuelle venant d’une certaine façon compenser l’inaction militante. Dans Running in madness, si l’intrigue amoureuse se développe par la suite de façon autonome sans plus se référer à des revendications militantes, la passion charnelle prend corps dans un contexte de lutte politique et d’opposition au pouvoir.
En 1971, Wakamatsu réalise Armée rouge/FPLP : Déclaration de guerre mondiale, sur les mouvements de résistance palestiniens. Il tourne dans différents camps d’entraînement au Liban, en Syrie et en Jordanie, partageant la vie quotidienne de ces commandos. C’est une expérience décisive dans le parcours de Wakamatsu, et c’est l’année suivante qu’il réalise L’Extase des anges, son film pink le plus directement politique.
L’un de ses derniers films datant de 2007, United Red Army, décrit la création du groupuscule d’extrême-gauche japonais, l’Armée rouge unifiée, le régime de terreur que certains de ses membres instaurèrent peu à peu à l’intérieur du groupe puis son arrestation par les forces de l’ordre.

Dans de nombreux films des années soixante et soixante-dix, Wakamatsu met en scène l’oppression politique et sexuelle des femmes. « La libération de l’homme ne passera jamais par l’asservissement de la femme », voilà le discours sous-jacent de ces films, tel que le formule Jean-Pierre Bouyxou dans la préface au film Violence sans raison, dans l’un des quatre coffrets DVD édités par Blaq Out en 2010 et regroupant une quinzaine de films du cinéaste.

Dans certains films, les femmes victimes de la domination masculine y deviennent les représentantes du peuple face au pouvoir. C’est explicite dans son premier film indépendant, Quand l’embryon part braconner, dans lequel un chef de rayon, à la suite d’un flirt avec l’une de ses employées, la séquestre et la torture. La symbolique est évidente, le rapport d’asservissement d’ordre sexuel se développe à partir d’un rapport de domination patron/employée déjà existant.

Comme beaucoup de films de Wakamatsu, Quand l’embryon part braconner se présente sous la forme d’un huis-clos oppressant, et comme souvent aussi, l’idée du film naît du décor. En 1966, pendant une période de pluies fréquentes rendant difficile un tournage en extérieurs, Wakamatsu, pour des raisons d’abord économiques, a l’idée de tourner un film entièrement dans son appartement. C’est à partir du lieu que lui vient l’idée du film. Il fait alors appel à Masao Adachi, scénariste d’extrême-gauche avec qui il travaille régulièrement. Le film sera tourné en cinq jours, pendant lesquels Wakamatsu impose à son équipe de rester enfermée, comme ses personnages, à l’intérieur de l’appartement.
Le personnage masculin est obsédé par le fantasme du retour au ventre maternel, à l’état de fœtus, le film s’ouvrant sur une citation du livre de Job : « Périsse le jour où je suis né. Pourquoi ne suis-je pas mort dans le ventre de ma mère ? ». Il est aussi obsédé par deux femmes que son employée lui rappelle : sa mère suicidée et son ex-femme qui l’a quitté, enceinte d’un autre parce qu’il ne voulait pas enfanter à son tour. Comme les personnages de voyeurs récurrents chez Wakamatsu – celui des Secrets derrière le mur, qui épie ses voisins au moyen d’une longue-vue et que le regard des femmes rend impuissant, ou celui des Anges violés, qui ne parvient lui aussi à sortir de son impuissance que par l’assassinat – il est incapable d’une relation sexuelle normale, incapable de jouir sans recourir à la violence, les coups de fouet se substituant à l’acte sexuel.
Face à lui, un personnage de femme insoumise. Elle refuse de se laisser acheter par son patron qui lui propose de l’argent, se révolte et se libère en assassinant son tortionnaire. Mais au-delà des violences infligées par cet homme, c’est plus largement de son statut de femme et d’employée, dans une société patriarcale et capitaliste, qu’elle prend conscience.
Incompris, le film fait scandale au festival du film expérimental de Knokke-le-Zoute en Belgique, où des spectateurs, jugeant qu’il dégrade la femme, manifestent devant l’écran. Il ne sortira en France qu’en 2007, subissant une interdiction aux moins de dix-huit ans.

L’année précédente, en 1965, Wakamatsu, sollicité par une société de production mais ne disposant que d’un budget restreint, avait inscrit l’action des Secrets derrière le mur à l’intérieur d’une cité HLM, et principalement de deux appartements. L’idée du film était née là aussi du lieu, de ces cités-dortoirs modernes aux formes identiques, des vies étriquées dans ces grands ensembles.
Le personnage principal, Makoto, un jeune étudiant, passe le plus clair de son temps à observer ses voisins à l’aide d’une longue vue. Cette configuration et le thème du voyeurisme qui s’y rattache renvoient à un certain nombre de films construits sur le même schéma : on pense évidemment au Fenêtre sur cour d’Hitchcock, réalisé en 55, et au film de Kieslowski, Brève histoire d’amour, réalisé en 88.

Makoto épie. Une femme, en particulier, qui reçoit régulièrement son amant, ancien militant communiste qui maintenant boursicote, en cachette de son mari. Une autre femme aussi, qui vit seule et a pour habitude de laisser tomber ses sous-vêtements sur le balcon de la première, tentant désespérément d’établir un contact. La profonde solitude de la vie moderne et son manque d’horizon, symbolisés autant que fabriqués par le paysage carcéral de cité-dortoir, l’évolution des personnages entre leurs quatre murs et ces tentatives ratées de créer du lien sont le propos central du film.
Makoto l’étudiant ne peut jouir des femmes qu’à distance, protégé par un instrument. Le sexe n’est pas déconnecté du politique, pour preuve certains symboles très appuyés : lorsque Makato se masturbe devant des photos érotiques que jouxte un article de presse sur les politiciens corrompus, ou lorsque le couple fait l’amour devant un portrait de Staline. Ce couple symbolise la fin des idéaux communistes et la résignation.
Le personnage de la femme infidèle, Mme Yamabé, représente les humiliations et les aspirations des femmes du Japon des années 60. Elle désire profondément travailler mais son mari ne l’y autorise pas, et se trouve malgré elle confinée à l’espace domestique. La passion qu’elle voue à son amant n’est pas même une échappatoire tant elle est tournée vers le passé et ses échecs (celui de la révolution et du communisme), marquée par la guerre (la femme se complait à caresser la cicatrice de l’homme, stigmate d’Hiroshima, symbole de leurs idéaux pacifistes) et empreinte d’une forme de culpabilité (l’ancien militant communiste opposé à la guerre joue en bourse, s’enrichissant grâce à la guerre du Viêt Nam).
Parallèlement à la claustration subie de la femme, il y a l’enfermement volontaire de Makoto, qui délaisse ses études malgré les remontrances de sa famille, et se complait à vivre ses désirs par procuration, à distance, en convoquant un ailleurs fantasmé. Hormis sa mère qu’on voit peu, la seule femme qu’il côtoie est sa sœur, à l’égard de qui l’attitude de Makoto se réduit à une curiosité un peu malsaine et méprisante. Deux évènements liés à la sœur viendront dérégler la mécanique du désir voyeuriste et solitaire, provoquant l’agression de la sœur puis le meurtre de Mme Yamabé. D’une part, l’irruption du dehors sous la forme d’un jeune homme qui rapporte le sac à main oublié par la sœur, et la découverte que celle-ci n’est plus vierge. D’autre part, une scène de douche, qui n’est pas sans évoquer celle de Psychose, et dont le montage abolit la distance entre le voyeur et son objet : Makato épie sa sœur qui se douche et alors que, du point de vue de l’espace réaliste, derrière la vitre il ne peut pas avoir vu, une suite de plans subjectifs en contre-champs sur le corps nu de la sœur suggère l’inverse. Mathieu Capel analyse ainsi cette séquence :

Cette courte séquence bouleverse ainsi le monde de Makoto. En oblitérant l’espace du vestiaire, elle réduit la distance entre voyeur et épiée. Jusque là, la petite longue-vue lui permettait d’annuler cette distance néanmoins essentielle. Il faut pouvoir rester loin, caché, et l’opportunité de déjouer cet écart nourrit sans nul doute l’acte voyeuriste en en libérant la jouissance – il en garantit aussi l’innocuité. Or, ici, on ne surmonte pas volontairement la distance : c’est la distance qui s’annule d’elle-même. L’espace dès lors ne s’offre plus dans son étendue, mais se contracte brusquement. Et à trop s’approcher le voir le cède fatalement au toucher, l’œil à la main, la masturbation au viol. (3)

Makoto cependant doit se protéger du regard de l’autre, aussi lui est-il nécessaire de bander les yeux de ses victimes. Mais même alors la pénétration s’avère impossible : des légumes servent d’instruments au viol de la sœur, des coups de ciseaux dans la poitrine se substituent à celui de Mme Yamabé.
La participation des Secrets derrière le mur au festival de Berlin en 1965 provoque une fois de plus un scandale, certains japonais s’offusquant de voir un tel film représenter leur pays.

Autre film parlant de la condition féminine, Va, va, vierge pour la deuxième fois, tourné en 1969, qui épouse la structure simple d’un Rape & Revenge. Une jeune fille est violée sur le toit d’un immeuble par une bande de voyous. Un jeune homme a assisté au viol impuissant. Les deux jeunes gens se lient, et le garçon, dont on apprend qu’il a lui-même été violenté, venge la jeune fille en tuant ses agresseurs.
Bien qu’il se déroule en extérieur, sur les toits de la Wakamatsu Production, ce film n’en dégage pas moins une sensation de huis-clos oppressant : les personnages paraissent enfermés dans ce décor unique malgré l’absence de murs. Précédant son ami, la jeune fille trouvera d’ailleurs la mort, son plus grand désir, en se jetant du haut du toit.

Les films de Wakamatsu sont libres dans leur forme autant que dans leurs sujets et s’affranchissent d’une narration classique pour se permettre de nombreuses audaces formelles. Dans ce film notamment, les dialogues et la façon dont ils sont dits, en s’éloignant du quotidien, créent de la poésie. Les mots y trouvent une résonance particulière. La musique baigne le film de son lyrisme, contribuant à l’installer dans un climat non-réaliste. Une certaine langueur émane de cette errance sur les toits, qui ne suit pas vraiment de construction dramatique. Le noir et blanc très stylisé, avec des blancs éclatants, parfois déréalisants, contribue à l’atmosphère onirique. Wakamatsu n’a pas les moyens de tourner ses films sur pellicule couleur, mais l’apparition ponctuelle de la couleur, durant quelques plans seulement, sert d’argument publicitaire aux exploitants. Au-delà de cette dimension commerciale, les passages du noir et blanc à la couleur qu’on retrouve dans de nombreux films sont souvent très beaux. Dans celui-là, la couleur intervient lorsque le garçon amène son amie devant les cadavres des hommes et des femmes qui l’ont violé et qu’il a ensuite assassinés. Elle surgit de manière agressive, le rouge du sang saturé à l’excès, irréaliste, produisant un effet de choc et transformant la scène en vision cauchemardesque. S’ensuit un flash-back, en couleur toujours, qui nous donne à voir le viol collectif subi par le jeune homme, puis une partouze qu’il regarde à distance, puis le meurtre – second rape & revenge à l’intérieur du film. La violence de ces scènes est accrue par la violence et l’artificialité des couleurs vives. Le traitement de ces scènes d’orgie exclut heureusement tout érotisme. La caméra, fixe, filme les corps à une certaine distance, sans participer aux ébats. Les visages satisfaits des hommes et des femmes y sont parfaitement grotesques.

Les contraintes budgétaires n’empêchent pas un bon réalisateur d’avoir des idées. Le style de Wakamatsu se caractérise par ces partis pris de réalisation forts, qui contrebalancent l’aspect fauché de ses films. Quand l’embryon part braconner multiplie les effets : surimpressions, flous, cadrages à l’envers matérialisant la folie du personnage masculin. Ces films relèvent ainsi à la fois d’un cinéma formaliste, au découpage précis et maîtrisé et aux cadres soignés, et d’un cinéma d’exploitation réalisé dans l’urgence, avec les moyens du bord. C’est cette double dimension, le regard aiguisé du cinéaste qui compose ses plans, et cette fièvre qui lui fait enchaîner les tournages dans des conditions toujours précaires, la spontanéité qui en découle, qui en font tout le charme.

Le cinéma de Wakamatsu peut être abordé par de nombreux biais tant il est riche par le nombre des productions, les questions qu’il pose et les genres qu’il aborde. Dans Naked Bullet (1969), Wakamatsu s’attaque au film de yakuza, tout en y injectant une dose de cinéma pink. Shinjuku Mad (1970) est un thriller qui se déroule dans les milieux de la pègre. Running in madness, dying in love (1969) s’apparente à un road-movie et La vierge violente (1969 encore, année la plus prolifique durant laquelle il réalise onze films), avec sa touche un peu surréaliste et son érotisme en plein air, n’est pas sans évoquer le cinéma de Jean Rollin.
Malgré la diversité des sujets et des genres, un même souffle libertaire traverse les films de ce réalisateur qui à travers eux voulait appeler à la révolution, tout en constatant les échecs et les limites des mouvements radicaux. « Mon ennemi, disait-il, c’est tout ce qui incarne le pouvoir et l’autoritarisme. Quand je me trouve face à cela, mon esprit se révolte, ma nature profonde de paysan remonte à la surface. Alors je me mets à chanter tout seul dans mon coin, et quand cela ne me suffit pas, je chante à pleins poumons. Voilà ce qu’est à mon sens mon œuvre cinématographique. Inconsciemment, j’ai fait de tous mes films des hymnes à la révolte. » (4)

(1) WAKAMATSU Koji, « Je me souviens », in « Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte », éditions IMHO, p.123
(2) Ibid., p.170/171
(3) CAPEL Mathieu, « Evasion du Japon : cinéma japonais des années 1960 », Les Prairies Ordinaires, p.199
(4) « Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte », op. cit., p.56

Ceux qui peuvent mourir

Ceux qui peuvent mourir
2017 – 18′ – fiction

Zoé, quinze ans, intègre un pensionnat. Les élèves y jouent et suivent les cours le regard éteint, apathiques ; la violence des surveillants transparaît derrière leur masque obséquieux. Zoé rencontre Marie et comprend à quoi les élèves sont destinés.

un film de Charlotte Cayeux
avec : Zoé Garcia, Lilas Richard, Julie Cayeux, Olivier Ruidavet, Pascal Le Corre, Patrice Tépasso
produit par respiro productions en coproduction avec Athalie

Projections :

- Mercredi 13 décembre 2017, soirée de courts-métrages « L’Abra fait court« , Paris 20è
- Mardi 21 novembre 2017 au Festival du Film Court de Villeurbanne, dans le cadre d’une carte blanche à la Maison du Film
- Avant-première mardi 05 septembre 2017 aux Cinq Caumartin, Paris 9è, 19h30

Nassara

Nassara, 2016
15′
Scénario et réalisation : Charlotte Cayeux
Production : Boureima Nyber Nikiema
Avec : Boureima Ouedraogo, François Fillastre, Roger Tapsoba, Roger Zongo, Abiba Lankoandé

Equipe technique :

assistant réalisateur : Nyber Nikiema Boureima
chef opérateur : Moussa Mohamed Ouedraogo
assistant opérateur : Kevin Tiemtoré
électricien : Afah Mini Soungalo
ingénieur du son : Halassane Sanfo
perchmen : Madi Kiemdé, Emmanuel Ouiya
scripte : Aoua Koussoubé Ouedraogo
maquillage : Cécile Tiendrebeogo
décorateur : Aboubacar Nana
montage image : Charlotte Cayeux
montage son et mixage : Laure Montagnol
étalonnage : Gurvan Hue

Sélections :

11/2017 : Muestra Internacional de cortometraje solidario y sensiblización de Ciudad Real (Espagne)
11/2017 : SMR13 International Independent Film Festival (France) – Prix Meilleur Acteur
10/2017 : Festival Protesta, hors compétition (Espagne)
09/2017 : Festival de cine de los Derechos Humanos Cineotro (Chili)
09/2017 : Festival Visualízam Audiovisual & Mujer (Espagne)
09/2017 : Festival Cinemabrut (Paris)
08/2017 : Charlie Chaplin Comedy Film Festival (Irlande)
07/2017 : Festival Internacional de cine y video Kayche’ Tejidos Visuales (Mexique)
06/2017 : NCF Short Festival (France)
06/2017 : Caribbean Film Festival & Market (Bahamas)
06/2017 : River Film Festival (Italie)
05/2017 : Near Nazareth Festival (Israël)
05/2017 : Lady’s First International Film Festival (Irlande)
05/2017 : Best Shorts on Moviescreenpro (USA)
04/2017 : Dawson City International Short Film Festival (Canada)
04/2017 : Festival International du Film Panafricain de Cannes (France)
03/2017 : Festival Solo para cortos (Espagne)
01/2017 : First Friday Film Festival (Kansas City, USA)
12/2016 : 12 Months Films Festival (Roumanie) – Prix : Screenwriter of the Month
12/2016 : Mediterranean Film Festival (Italie)
12/2016 : Chhatrapati Shivaji International Film Festival (Inde)

Autres diffusions :

16/09/2016 : projection au Holy Holster, Paris 11è
15/09/2016 : projection à la Capela, Paris 10è, dans le cadre du festival H264
26/09/2016 : diffusion sur Télé Bocal

Une scène

« Presque, Léa, c’était presque ça ! »

Le visage d’Antoine Guillemin, jusqu’ici concentré, s’est animé brusquement après le mot « Coupez ! ».

Antoine Guillemin est cinéaste. Il cherche le geste vrai, traque le détail juste, poursuit une image fuyante ; c’est un travail de longue haleine. Au fil des répétitions, on peut l’observer tantôt silencieux, l’œil fixe, les traits du visage tendus par l’attention soutenue, l’expression immobilisée par l’idée fixe qui le travaille ; tantôt volubile, la voix haute et le geste ample. A certains moments, la concentration du visage se relâche imperceptiblement : c’est la dixième fois que l’actrice joue la scène, et on dirait qu’elle stagne. D’autres fois, la surprise fait briller son regard, fugitivement, car très vite est acquise comme une évidence la nouveauté et il faut chercher mieux, ne pas se contenter : un geste auquel il ne s’attendait plus.
Parfois, la parole d’Antoine jaillit et se déverse à flots ininterrompus, comme une certitude. Alors il porte la voix, articule les syllabes, appuie les mots essentiels, explique. Mais il arrive également que le doute s’empare de lui : alors le débit de la voix s’alentit, le volume baisse, des silences ponctuent les phrases. Et, à l’intérieur de ce schéma qui alterne le silence et le bruit, d’infimes variations. Elles révèlent le travail en cours, le processus de création, la fragilité de l’échange.

Face à Antoine il y a Léa, la jeune actrice. Elle est pleine d’entrain à l’idée de jouer. Elle a l’enthousiasme de la jeunesse qui voit l’avenir devant elle, et confiance en ses possibilités. Elle s’est présentée à lui rieuse, légère, pressée de s’adonner au plaisir du jeu, des répétitions. Il a hésité : elle est jolie, comme le veut le personnage. Elle est fraîche, elle sera travailleuse ; peut-être trop lisse, trop frivole ? Ou trop appliquée ? Il a un doute mais prend le risque, conduit par une intuition favorable.

C’est une scène muette. Quelques gestes, seulement, qui s’enchaînent. Des gestes qu’elle a répétés en boucle. La première fois, elle leur a donné un sens spontané, mais creux : elle était une fille, dans un bar, qui boit une bière. Une fille comme beaucoup d’autres filles dans les cafés, qui s’amuse, parfois s’ennuie, qui est toute à l’instant présent. Et puis, pour surmonter les idées toutes faites, porter un regard vierge sur le personnage, il a fallu retrancher : reproduire l’enchaînement des gestes, sans intention préalable, sans fioritures, de la façon la plus mécanique, à la manière de Jean Renoir. Elle répète ces gestes qui ne sont plus que des mouvements dénués de sens, de vie : prendre le verre, l’amener à ses lèvres, en boire une gorgée, le reposer, s’essuyer les lèvres de la main, regarder dans le vide, fixer un point en direction duquel sourire, c’est-à-dire, imprimer aux lèvres un mouvement vers le haut, détourner le regard, un instant, en replaçant une mèche de cheveux derrière l’oreille, et, de nouveau, regarder vers ce point, et sourire. Tenter de ne pas donner une signification, une portée aussi réduite soit-elle à ces gestes est un travail difficile. Un processus de dénudation qui consiste à se dépouiller un à un des oripeaux de l’émotion.
A la fin, après avoir reproduit la scène une dizaine de fois, Léa n’exprime presque plus rien. Mais même alors, il y a un résidu de quelque chose, d’un désir, à peine perceptible, dont Antoine Guillemin renonce à la défaire.

Et puis, sur le vide relatif, peu à peu, on peut construire le personnage.
Antoine Guillemin n’a pas encore donné à lire le scénario à Léa. Par bribes, il lui livre quelques informations sur le personnage, la situation. Une jeune fille, dans un bar. Qui multiplie les aventures. Ce soir-là, une fois de plus, elle partira avec un garçon qui la drague. Pour l’instant, elle est seule, bien qu’entourée, accoudée au comptoir. Il y a beaucoup de bruit : de la musique, assez fort, du rock’n'roll, quelque chose d’entraînant, d’énergique. Les gens parlent, rient, assez nombreux pour qu’on ne puisse qu’avec difficulté suivre l’une ou l’autre des conversations qui se tiennent.
Elle est là, juchée sur un haut tabouret, parmi un petit groupe de personnes qui font cercle. Mais à ce moment-là, elle s’est détachée de la conversation, on dirait qu’elle s’est abstraite du groupe. Il y a un contraste frappant entre sa présence et celle des autres.

Mais, pour le moment, Antoine et Léa se trouvent dans une chambre aménagée en salle de répétition, il n’y a ni bar, ni musique, et personne d’autre qu’eux et le caméraman. Pour l’actrice et le cinéaste, il s’agit d’imaginer une scène qui probablement ne prendra véritablement vie qu’au montage. Pendant le tournage, on triche, on imagine encore. Léa est assise sur une chaise, à côté d’un bureau ; elle dispose d’un verre et de ce qu’elle saisit peu à peu du personnage.

Dans un premier temps, se concentrer sur un aspect du personnage : l’assurance, la séduction. Ne l’envisager d’abord que comme une fille consciente de son pouvoir de séduction. Léa rejoue la scène plusieurs fois, le temps d’intégrer son rôle, qu’il justifie chaque geste. Chacun de ses mouvements exprime une sensualité assumée. La façon qu’elle a de passer la main sur ses lèvres, d’un geste alangui, et de laisser retomber le bras, de le laisser prendre son élan et, tout à coup, se retenir un peu, puis redescendre progressivement, comme s’il prenait conscience de son poids, de sa présence au monde, à l’espace autour d’elle. Et puis, le regard un peu trouble lorsqu’elle aperçoit l’homme hors-champ, dont on ne saura rien, qui n’est peut-être qu’une représentation de la virilité, et le sourire qui s’épanouit et se rétracte avec une lenteur envoûtante. Il y a du pouvoir dans ce regard qui fixe l’autre droit dans les yeux, et l’entraîne.

Mais ce n’est pas elle, Anna, le personnage à qui Antoine a donné vie à l’intérieur d’un scénario, et qu’il s’agit maintenant de faire exister en chair et en os. Elle n’a pas un caractère aussi tranché, ses attitudes ne sont pas univoques. Derrière l’assurance, on pressent la tristesse ; derrière la séduction, le sentiment peut-être d’être méprisée. C’est cela qui a besoin d’être nuancé, qui fait coïncider des sentiments d’apparence contradictoires, qui intéresse Antoine. Alors, geste après geste, il faut retravailler, instiller le doute, la gravité dessous ce qui paraissait anodin. Ne pas reposer le verre simplement ; attendre un peu, un instant seulement, la main enveloppant toujours le verre déjà reposé. Exprimer une fatigue du corps, une difficulté à peine palpable à enchaîner les gestes. Quand elle s’essuie les lèvres, suspendre le mouvement, comme un équilibre précaire, le corps prêt à basculer d’un côté ou de l’autre : continuer ou s’effondrer.
Le sourire : pas un franc sourire de triomphe, mais un sourire qui contienne aussi de la mélancolie, dont la séduction soit à la fois victoire et démission.
Geste après geste, le personnage se transforme, change de couleur, se complexifie. Il y a l’assurance affichée, et une fragilité plus enfouie, qui se décèle si l’on y prend garde, si l’on observe attentivement. Il y a quelque chose d’infime qui nous dit qu’il se joue, dans ce jeu de séduction, un drame sans éclat et sans bruit.

Anna commence à exister. Et puis, Léa rejoue la scène, en entier. Sa durée s’est étirée. Léa lui imprime un rythme nouveau, fait d’attentes, d’hésitations, d’une certaine pesanteur. Antoine imagine le plan, la caméra fixe et, au moment où Anna porte la main à ses lèvres, un zoom avant, et le visage de Léa en gros plan. Et puis, de nouveau, le cadre s’immobilise, jusqu’à la fin. Il entend les bruits diégétiques, la musique, les voix, qui diminuent après le zoom, et en même temps qu’un gros plan du visage, c’est un gros plan sonore dans lequel résonnent, tout à coup, les soupirs d’Anna, le bruit des cheveux qu’elle effleure, le contact de la peau en une caresse fugitive.

« C’était vraiment bien, c’était ça ! »
Antoine s’étonne de la justesse de Léa qui l’a devancé, qui a eu l’intuition de ce qu’il cherchait. Il est sûr, maintenant, qu’elle sera Anna. Anna et Léa se confondent dans son imaginaire comme une certitude, et c’est à une seconde naissance de son personnage qu’il assiste.

La répétition est finie, Léa quitte le rôle d’Anna et reprend celui d’une jeune actrice de bonne volonté flattée d’avoir été choisie parmi tant d’autres. Il s’est passé beaucoup de choses pendant ces quelques heures, Antoine en ressort affermi dans ses convictions de cinéaste. Il garde aussi, ténue au fond de lui, une amertume légère de sentir Anna disparaître derrière Léa, se réfugier de nouveau au fond de son esprit. Il sait que lorsqu’elle en ressortira, ce sera pour intégrer une nouvelle prison - celle du film.

Charlotte Cayeux

Salope

On avait commencé la soirée dans un café du XIème, Mat, volubile, parlant de lui, Julien faisant des blagues douteuses, Pierre écoutant, silencieux et souriant. A minuit Mat déjà saoul nous enjoint de le suivre, commençant de hausser la voix, chassé par le patron pour l’avoir provoqué sûrement d’une remarque déplacée – une mauvaise habitude – et je les suis sans vraiment le vouloir mais comme toujours malgré moi attirée. On se retrouve une fois de plus à la Cantada, ouverte jusqu’au petit matin. Mat m’apporte un verre que je n’ai pas demandé. Nous voilà de nouveau installés autour d’une table, sans grand chose à nous dire. Par moments l’un d’entre eux prononce une phrase qui retombe vite dans un silence fatigué. Je remarque les traits tirés de Pierre, le teint grisâtre de Julien, Mat lance des regards aux quatre coins de la salle. Autour de nous c’est une ambiance tapageuse, la musique envoie ses décibels, le martèlement des basses et son rythme effréné, les couleurs criardes me blessent les yeux et les allées et venues incessantes des clients du bar à l’arrière-salle et de l’arrière-salle au bar achèvent de m’étourdir. Pierre se met à parler. Je n’écoute pas, je le laisse à son monologue. J’évite son regard. Les conversations me fatiguent. Maintenant je laisse mon esprit vagabonder sans plus tenter de le fixer nulle part. Le flou m’envahit. Puis Mat me tape sur l’épaule et m’entraîne sur la piste de danse. Au moment où je me lève je sens ma tête qui tourne, le décor pencher dangereusement, je suis Mat en équilibre instable, je me laisse guider, je n’ai plus envie de décider de rien. Je m’en remets aux autres et aux évènements. Je me laisse submerger par la musique, les lumières. Mes sens s’aiguisent à mesure que mon esprit s’engourdit. Je laisse les vibrations pénétrer dans ma chair, les pulsations dans mon cœur, je sens chaque endroit de mon corps avec plus d’acuité. Je me réconcilie avec lui. Mes bras et mes jambes suivent la cadence, je n’ai pas besoin de leur dire quoi faire. Souvent j’ai senti mes membres me trahir. Souvent je les ai sentis vivre d’une vie indépendante, mais d’une vie amoindrie, engoncés. Cette nuit il n’y a plus de frontière et je ne fais qu’un avec moi-même. Je ne pense à rien d’autre qu’à la sensation de mon corps. Mat me sourit. Ses yeux s’éclairent. Nous dansons de conserve, en harmonie avec les autres corps. Je n’ai plus la moindre défiance envers ces inconnus, j’oublie ce qui nous sépare, ce qui nous éloigne, je ne sens que nos sensations communes. Par moments je croise des regards qui s’attardent sur moi un instant, je m’offre à eux, prenant plaisir à leur frôlement. Une sorte de voile léger m’enveloppe et me protège du monde alentour. Un sentiment de puissance sourde m’étreint. J’occupe l’espace. Je lui impose ma présence. Je me déploie avec plus de largeur, d’ampleur dans les mouvements. Bientôt je me contorsionne au rythme de la musique qui s’emporte, pliant sous ses heurts, m’étourdissant, me laissant habiter par les soubresauts et les sonorités de la musique. Puis elle s’estompe et les mouvements de mon corps s’alanguissent. Je reviens à la réalité du lieu. Je jette un regard autour de moi. Je croise le sien. Je reçois l’intensité de son désir, je ne peux pas y échapper. La musique reprend mais je me dirige vers le bar, troublée par ce regard. La fatigue de la danse s’abat d’un coup sur moi. Je m’assois. Je commande un verre. Il m’a suivie. Il se rapproche. J’avale le shot. Sans que je le regarde je sens ses yeux sur moi. Il cherche à capter mon regard. Je prend conscience plus intensément de mon corps de mon visage. Je m’offre à lui. Je prends plaisir à être vue. Je le laisse approcher de moi, m’effleurer. Je sais exactement ce qui va se passer. Je me sais libre de laisser les choses se dérouler, ou non. J’attends que ça arrive.
Je n’ai pas bien conscience de la façon dont cela se passe mais me voilà tout d’un coup dans les bras de l’homme, embrassée par l’homme, me livrant à corps perdu à son étreinte et à sa bouche, consciente d’être livrée en même temps aux regards, y prenant un plaisir extrême. Mat m’a vue. Je referme les yeux. Puis le voilà tout près de moi. Je m’écarte un peu pour reprendre mon souffle, Mat en profite pour m’attirer à lui, m’arracher aux bras de l’homme, me mettre en garde contre son air louche et mon degré d’alcoolémie. Je n’ai que faire de ses conseils. Je me détourne de lui pour commander un autre verre. Puis je jette un œil en arrière, et je vois l’homme, il discute avec une fille. A distance je perçois la lueur lubrique dans son regard. Il ne me plait pas. Il a l’air d’un type prêt à tout. Je cherche mes amis. Une sensation légèrement nauséeuse me dissuade de me lever. Le voilà qui revient vers moi. Il me dit de le suivre, je décline sans conviction. Il insiste. Il pose ses mains sur moi. Je sens son haleine de bière. Je le suis.
Il ouvre la porte et le froid s’abat sur moi, brisant d’un coup la douce torpeur qui m’enveloppait à l’intérieur. Dehors les choses apparaissent plus crûment, plus laides, sans le secours du bruit et des lumières artificielles. Dehors le jeu de séduction ne cache plus le vulgaire appétit, je sens ses mains qui palpent, sa langue qu’il enfonce dans ma bouche, le contact d’un corps étranger. Je le laisse faire. J’aime être désirée. Il me presse de le suivre, il a un bar non loin d’ici, nous y serons tranquilles. Je ne veux pas. Il insiste. J’hésite. Il se fait plus pressant. Je n’ai pas le temps de réfléchir qu’il m’entraîne dans une rue parallèle et je le suis sans volonté, c’est tellement simple de suivre.
Il me fait entrer dans son bar. J’entends le bruit métallique du rideau qui redescend automatiquement derrière moi. La lumière s’allume, éclairant une petite salle, quelques tables, un bar de quartier simple et sobre. Je me retourne face au rideau baissé, le regard arrêté, mon horizon soudain rétréci à ces quatre murs et à cet homme que je ne connais pas, à son objectif. Il a mis de la musique et nous a servi deux bières. J’avale quelques gorgées. Le voilà sur moi de nouveau. Alors qu’il m’embrasse je sens la nausée me reprendre, un dégoût de l’alcool et de l’homme me submerge, de plus en plus fort, je vais vomir, je demande où sont les toilettes. Il ne veut pas me lâcher. Il se colle à moi davantage. Je lui dis que je vais vomir. Il me regarde méchamment. Il dit que je mens. Le voilà qui parle des femmes. Son contact et ses mots m’écoeurent, je le repousse, je pars à la recherche des toilettes, il me suit et alors que je me penche sur la cuvette pour vomir il est toujours là derrière moi, ses mains tentant de me ramener à lui, et je dégueule sous le regard de ce type, je vomis mon dégoût de ses mains et de son sexe, de son regard qui me méprise, de son désir, de moi-même objet de son désir, de son mépris.
Je me redresse, je titube, je passe devant lui en évitant son regard et ses mains, je retourne dans la salle chercher mon sac et mes affaires avec l’envie de m’enfuir au plus vite, respirer dehors, marcher dans les rues, me retrouver seule. Mais il me suit. Il se colle à moi de nouveau. Je lui dis que je me sens mal et que je veux rentrer chez moi. Alors je vois la haine dans son regard, une haine immense qui grandit et qui me paralyse, il me dit : maintenant que tu es là, tu ne crois quand-même pas que tu vas repartir comme ça, et je prends conscience que je suis enfermée, je sens l’espace se refermer autour de moi, ma tête tourner de plus en plus, il dit que je suis une salope.
Confusément j’entrevois la suite. Je pense qu’il va me violer, jouissant de me contraindre, et je vois déjà luire dans son regard le plaisir de me voir sans défense. Je vois sa haine et son désir ne faire qu’un. J’ai peur d’avoir mal. Mon corps ne m’appartient pas il est moi, je n’existe pas en dehors de lui, toute atteinte à mon corps est une atteinte à mon être. Je sens cela confusément, sans le formuler, je n’ai jamais autant senti cela.
Des secondes, des minutes passent il est là face à moi me fixant de son regard plein de menaces il parle et je n’entends plus les mots qu’il prononce, je le vois trépigner, grimacer de colère, je vois un petit homme impuissant qui veut posséder, dominer. Brutalement il m’agrippe. Me voilà écrasée par ses bras qui m’enserrent, écrasée par ces quatre murs qui m’entourent, prisonnière de mon corps. Une peur vague et un dégoût profond, précis m’envahissent.
Puis j’entends au-dehors des gens qui marchent, des gens qui parlent, et je me rappelle qu’il y a de la vie encore dans les rues de Paris. Alors je me mets à frapper, de toutes mes forces, sur le rideau métallique, dans un bruit assourdissant qui couvre sa voix qui m’ordonne d’arrêter, et ses yeux furibonds maintenant lancent des éclairs, j’y réponds en frappant plus fort et c’est lui ainsi que j’assomme.
Alors il me saisit le poignet et me traîne jusqu’au fond du bar, derrière les toilettes, et je me vois livrée à lui, à sa haine qui décuple ses forces, incapable de m’y soustraire, mais soudain il ouvre une porte et me pousse dehors, et avant de la refermer, « Allez, tire-toi, salope », me crache ces mots à la figure.
Je me retrouve dans une rue de Paris déserte, aux premières lueurs de l’aube, le corps engourdi par le froid.
Je marche une heure, à toute vitesse, avant de m’écrouler sur mon lit.
Je me réveille avec un goût amer dans la bouche, et l’odeur persistante de son haleine.

Charlotte Cayeux

Contre le temps

Dans le couloir elle avance, impatiente et inquiète. La femme qui est venue la chercher marche devant elle d’un pas sûr, les clefs de son trousseau s’entrechoquant à chaque pas. Son regard s’abîme dans le mouvement des hanches larges, serrées par l’uniforme. Peu à peu, elle prend conscience de son propre corps noyé dans des vêtements trop grands, son visage nu sans maquillage. Elle tente de se calquer sur son rythme mais elle parvient difficilement à maintenir constant l’écart entre elles, et souvent elle doit redonner de l’élan à son corps.
Elle revoit le sourire discret que la femme lui a adressé en la laissant sortir. Que ce moment soit arrivé est encore une idée abstraite, imprécise.
Dans les couloirs chaque bruit résonne, celui de leurs pas, des portes qu’on referme, des voix plus lointaines dans la monotonie des murs blancs, parvenant jusqu’à elle comme à travers un brouillard.
Elle a attendu longtemps, comptant les jours puis ne les comptant plus, puis les comptant de nouveau.
Lorsqu’elles arrivent il est là. C’est une image familière et étrange à la fois. Une sensation aiguë lui traverse le ventre et le reconnaissant sans le reconnaître vraiment, elle détourne aussitôt le regard.
La femme repart. Elle entend le bruit sec de la porte qui claque dans son dos et tout à coup réalise qu’elle se trouve seule avec lui, dans la pièce close mais offerte aux regards, troublée par cette proximité soudaine et le silence qui s’installe.
Elle traverse l’espace étroit jusqu’à la chaise vide, qui lui paraît immense. Maintenant elle est assise en face de lui, de l’autre côté de la table. Elle n’a pas senti le regard d’un homme depuis longtemps et ce regard d’abord la blesse. Elle entend le bruit de pas se rapprochant, de part et d’autre le son de voix étouffées. La sienne sort sans force, étranglée. Elle s’excuse. Ici on n’a pas droit au maquillage…
Derrière la vitre elle voit apparaître un visage de femme sans expression. Elle reçoit son coup d’oeil machinal. La lumière vive du néon réfléchie sur les murs trop clairs, trop lisses lui fait mal comme au sortir d’un long sommeil, et ne sachant sur quoi reposer son regard, elle le pose enfin sur lui qui ne la regarde plus. Quand il tourne le visage vers elle de nouveau et grimace un sourire elle voit dans son regard mieux que dans un miroir ses propres cernes, les rides qui se sont accentuées autour de la bouche, les années qui semblent s’être abattues sur elle. Elle se voit dans ses yeux qu’il détourne par gêne, par pudeur, elle voit qu’elle a changé.
Il commence à parler. Il parle de l’avocat, des gens qui vont témoigner, il y a leur voisine infirmière qui n’a rien remarqué et qui peut témoigner, le rapport du psychiatre. Des enquêtes complémentaires vont avoir lieu. Il sera entendu une troisième fois. Ses parents bien sûr ont été convoqués, son frère, la petite amie de son frère, quelques amies ont été contactées. On ne sait pas combien de temps ça peut prendre. Il faut être patient. Plus que ses paroles les inflexions de sa voix, familières, la rassurent.
Il se tait de nouveau, et son regard la fuit ne trouvant pas de refuge dans la pièce aux murs nus, l’espace vide autour de la table. Elle ne réalise pas bien encore qu’il est là, physiquement. Elle pourrait le toucher mais à la place d’une vitre il y a entre eux ce qu’il s’est passé et dont ils ne parleront pas.
Elle l’observe. Il ne s’est pas rasé depuis plusieurs jours. Elle remarque la barbe et les cheveux gris par endroits, plus nombreux. Elle remarque maintenant certains traits plus marqués le regard moins vif qu’autrefois. La chemise qu’elle lui avait offerte. Une vieille veste un peu usée, de l’époque d’avant sa grossesse. Des souvenirs surgissent par bribes qui s’interposent entre elle et le moment présent, le mouvement des feuilles bruissantes au-dessus d’elle, cela se passe quelques semaines avant, elle est allongée dans l’herbe les yeux grands ouverts, elle se souvient de la pureté des couleurs, il n’y a pas alors d’inquiétude en elle, et puis une autre image, l’étonnement dans son regard, il se tient à quelques mètres d’elle, l’horreur ensuite, et l’impuissance. Elle les chasse de son esprit.
Elle voit ses mains larges, rassurantes. Elle le regarde assis devant elle, sa présence sûre. Ici elle ne voit pas d’hommes. Il essaie de sourire. Elle sent ses yeux s’arrêter sur elle, se fixer sur son visage puis descendre le long de son corps dont on devine à peine les formes et à mesure que ses yeux le parcourent elle sent une à une différentes parties de son corps reprendre vie.
Il voit sa poitrine soulever légèrement le pull à mesure que sa respiration se fait plus lente et plus profonde. Il se penche en avant, effleure sa main. Elle répond doucement à la pression des doigts en jetant un regard furtif par-dessus son épaule.
Puis elle pose sa main sur le bras de l’homme, l’amène vers elle. Le bruit des pas de nouveau qui approchent. Une femme et des enfants passent. Le plus jeune ralentit et jette un regard curieux dans leur direction. Il l’attire vers lui. Elle regarde l’enfant la regarder, son air insolent. Il se détourne à l’appel de sa mère. Lorsqu’il a disparu elle se laisse aller contre lui. Elle reconnaît son odeur. Elle aime le contact rugueux de la barbe contre sa joue. Elle ferme les yeux. Elle entend les pas venir vers eux, réguliers. Elle les ouvre. Elle se détache un peu de lui. Elle devine son regard à travers la vitre. Le bruit des pas s’affaiblit avec une lenteur agaçante, obsédante. Elle l’embrasse. Elle ferme les yeux. Le premier contact de leurs langues. Elle l’embrasse brièvement, avec avidité, avant de s’arracher à lui de nouveau, haletante.
Elle lui parle à voix basse d’une voix enrouée. Pour des gestes « déplacés », les visites pourraient être suspendues des semaines, des mois…
Elle a rejeté son corps contre le dossier de la chaise et elle essaie de lui sourire, la table entre eux figurant et accentuant la distance. Elle se voudrait douce et réconfortante.
Elle sait l’heure qui tourne et la précarité de ce moment et les mots pourtant ne lui viennent pas. Elle en assemble, construit des phrases intérieurement qui restent coincés dans sa gorge. Entre le moment où ils se forment dans son esprit et celui où elle tente vainement de les prononcer il y a ce laps de temps pendant lequel elle réalise leur insuffisance et toute parole lui semble dérisoire.
Elle y renonce.
Elle reconnaît le sourire enfantin aujourd’hui voilé et elle sent le désir augmenter, plus fort à mesure qu’elle entend les pas se rapprocher, encore, décuplé par la crainte. D’un mouvement brusque il rapproche sa chaise, contournant la table. Elle sent bientôt les doigts l’effleurer sous la jupe, timidement. Son corps se crispe sous la caresse. Elle ne bouge pas, ne l’encourage pas plus qu’elle ne le repousse, paralysée par des sentiments contraires, craignant de le perdre trop longtemps pour un bonheur fugace.
La main de l’homme se pose maintenant avec plus d’assurance et remonte lentement le long de sa cuisse. Elle baisse les yeux et tente d’oublier un instant la laideur qui l’entoure et la présence, à quelques mètres, de l’étrangère. Mais le bruit des pas s’obstine et alors que les doigts délicatement se faufilent sous le tissu elle demeure à l’affût, l’œil rivé à la vitre et l’oreille aux aguets. Les sens en alerte, épiant le moindre signe d’une interruption imminente, elle le sent avec une acuité que la menace exacerbe.
Elle le fixe maintenant des yeux, scrutant ses moindres expressions, la lueur du regard sombre et la bouche entrouverte. Elle entend son souffle proche. Et puis elle sent peser sur elle un autre regard et tout à coup elle est là, en face, l’observant, d’urgence elle doit se ressaisir, elle tente de cacher son trouble, calmer sa respiration, persuadée qu’elle est en train de lire la faute sur son visage mais déjà elle est repartie.
Elle est prise alors d’une envie impérieuse de le toucher et elle se serre contre lui le visage dans son cou, protégeant ses yeux de la lumière toujours trop vive. En cherchant à se détacher de lui elle aperçoit la montre à son poignet et calcule le temps qu’il leur reste : treize minutes. Un instant son regard demeure fixé sur le mouvement de l’aiguille. Elle finit par percevoir son bruit léger. Elle sent le bras de l’homme l’attirer à lui. Elle renonce à lutter. Il pose ses mains sur elle. Elle garde les yeux braqués en direction de la vitre. Il saisit la sienne. Bientôt elle le sent dur et impatient. Le doigt de l’homme s’introduit en elle brutalement, creusant dans son ventre une vague de plaisir presque douloureux. Leurs gestes sont précis. Comme l’aiguille qui continue de scander les secondes. Leur mouvement rapide accentue la lenteur implacable des pas. Elle refrène ses soupirs, le bruit de sa respiration. Le plaisir qu’elle ressent est plus vif d’être menacé, endigué. Elle tressaille. Elle surprend le tremblement de ses lèvres. Il a un mouvement vers l’arrière, relevant la tête et prenant une inspiration plus grande, saccadée. Elle aperçoit de nouveau les aiguilles pressantes. Elle regarde sa bouche qui s’entrouvre, se déforme. Elle accentue la pression de sa main, guettant l’effet de son geste dans les mouvements de ses lèvres, les variations de son regard, l’écho de ses propres sensations, puis de nouveau la vitre, un bref regard en arrière. Les gestes s’accélèrent, les battements de cœur, le souffle court, les battements dans ses tempes qui résonnent par-dessus le martèlement des pas, de plus en plus forts. Une moiteur le long des côtes. Sa peau luisante. La lumière tombant du plafond. Ses lèvres. Les yeux dans les yeux. Elle détourne le regard. Retient sa respiration. Réprime un cri. Accélère.
Au moment où elle se sent presque sur le point de jouir la sonnerie retentit, agressive et sans appel.
A peine a t-elle le temps de reprendre ses esprits et une tenue décente qu’on a ouvert la porte, qu’elle le voit s’en aller.
Elle attend là, quelques minutes, un moment apaisée, avant qu’on lui ouvre à son tour.
Et déjà tout cela, vécu dans la précipitation, semble nimbé du voile du souvenir. Et déjà les détails qu’elle s’efforce de fixer pour les nuits à venir semblent lui échapper.

Charlotte Cayeux

A Gun for Jennifer et le Rape & Revenge

Naissance d’un genre

Plus qu’un sous-genre du film d’auto-défense, tel qu’il se développera surtout dans les années 70, le Rape & Revenge recouvre tous les films mettant en scène la perpétration d’un viol puis sa vengeance, soit par un tiers (souvent le mari ou le père), soit par la victime elle-même (le cas le plus fréquent) voire par un groupe de femmes.
Le premier film répertorié dont le récit fonctionne sur ce schéma est un western américain de John Sturges, Le dernier train de Gun Hill, réalisé en 1959. L’année suivante le réalisateur suédois Ingmar Bergman (figure majeure du « cinéma d’auteur ») réalise La Source, film moyenâgeux dans lequel un riche paysan venge sa fille violée et tuée par des bergers en les assassinant. Le récit de Bergman inspirera à Wes Craven dix ans plus tard La dernière maison sur la gauche, dans le registre cette fois du film d’horreur. Autant dire que le R&R est investi par tous les genres cinématographiques, films d’auteur ou d’exploitation. A signaler dans le domaine du fantastique le peu connu mais superbe Kuroneko (The Black Cat, 1968), film japonais de Kaneto Shindo dans lequel une femme et sa belle-fille violées et assassinées par des samouraïs renaissent pour se venger sous la forme d’esprits-chats.

Par la suite, dans les années 70 et 80 surtout, le R&R prolifère dans le cinéma d’exploitation en tant que sous-genre du film d’auto-défense. Les plus emblématiques de cette vague de films étant Thriller : a cruel picture (aka They Call Her One Eye), réalisé en 1973 par Bo Arne Vibenius et Day of the woman (connu aussi sous les titres I spit on your grave et Œil pour œil), réalisé en 1978 par Meir Zarchi.
Day of the woman apparaît comme l’archétype de ce genre de films, son récit étant entièrement resserré autour des deux événements que sont le viol et la vengeance. Après une première partie introductive qui nous montre l’arrivée dans un village de Jennifer, écrivaine venue se ressourcer à la campagne, et sa première rencontre avec certains des hommes qui la violeront, la deuxième partie nous impose quatre scènes de viol successives, et la troisième se concentre sur les actes de vengeance de Jennifer qui torture et assassine un à un ses agresseurs. La sobriété du récit (très concentré également dans le temps et dans l’espace) est doublée d’une sobriété de la mise en scène assez frappante. Pas de musique, très peu de dialogues, très peu de gros plans, et des scènes de violence qui s’étirent sans artifices. On notera que les actes de la partie « vengeance » sont traités visuellement (et en termes de durée) de la même façon que les scènes de viol, le film les renvoyant dos à dos et montrant l’horreur de la façon la plus crue.

En 1981, Abel Ferrara investit le R&R dans un cinéma un peu plus mainstream avec L’Ange de la vengeance. Comme Day of the woman et un certain nombre d’autres films du genre, le film de Ferrara interroge le rapport des femmes à leur féminité et au désir qu’elles inspirent, puisque cette féminité qui les met en danger est précisément l’arme qu’elles utiliseront pour attirer les hommes et exercer leur vengeance.
Dans L’Ange de la vengeance, Thana utilise les codes les plus stéréotypés de la séduction féminine, se déguisant sous un maquillage et des tenues outrancières afin de provoquer et piéger les hommes, qu’elle percevra bientôt tous comme des agresseurs potentiels. Dans Day of the woman, les trois parties du récit correspondent aussi à une évolution du corps de Jennifer. Au début du film, il est mis en valeur dans sa féminité et son adhérence à l’environnement : lors de la scène à la station-service où elle rencontre pour la première fois plusieurs de ses agresseurs, son attitude (elle va et vient tranquillement pour se dégourdir les jambes, avec des gestes souples, souriant en voyant les deux hommes qui jouent comme des enfants et discutant d’un ton jovial mais ferme) et son apparence physique (robe d’été légère et courte, cheveux coiffés à l’arrière, rouge à lèvres vif et chaussures à talons…) expriment une assurance calme et une sensualité épanouie. Dans la deuxième partie du film le corps de Jennifer est réellement mis en scène comme celui d’une bête traquée, la métaphore de la chasse étant d’emblée suggérée par le contexte de la forêt, la présence du groupe d’hommes et le piège qu’ils tendent à Jennifer (métaphore qui est d’ailleurs traitée de façon littérale dans La Traque de Serge Leroy (1975), excellent film français qui met en scène un personnage féminin traqué par un groupe de chasseurs après avoir été violé par deux d’entre eux). La corpulence de l’actrice, grande et maigre, et ses longs cheveux défaits accentuent cette impression d’un corps sauvage contrastant avec le corps sophistiqué de la première partie. La façon dont elle traîne son corps en sang après les deux premiers viols la rapproche aussi de la figure du zombie. Dans la troisième partie, c’est le retour au corps sophistiqué du début avec les conséquences de ce qui s’est passé entre temps : c’est maintenant un corps volontairement aguicheur qu’exhibe Jennifer (comme le suggère ce geste d’entortiller une mèche de cheveux dans une attitude fortement séductrice, et cette expression de froid calcul, lorsqu’elle vient chercher à la station-service le meneur qui subira sa vengeance), consciente des pouvoirs qu’il lui procure, dans le but d’appâter ses agresseurs.

On retrouve aussi dans le film de Ferrara comme dans Thriller une figure récurrente du genre : le personnage de la femme muette (comme celle du Lady Snowblood de Toshya Fujita (1973), qui n’est pas à proprement parler un R&R mais s’en rapproche et a inspiré à Tarantino l’héroïne de Kill Bill) figurant l’impossibilité d’un dialogue avec l’agresseur et créant une tension supplémentaire. Privées de la parole et physiquement assujetties, doublements impuissantes, leur révolte ne pourra prendre qu’une forme particulièrement violente.

A Gun for Jennifer, cri de rage féministe

S’inscrivant dans cette tradition du R&R, A Gun for Jennifer voit le jour en 1996. Et c’est sans doute le plus viscéralement féministe. La raison principale en est que, s’il a été co-écrit et réalisé par son compagnon Todd Morris, l’idée part de l’expérience de strip-teaseuse de Deborah Twiss, actrice principale, productrice et co-scénariste du film, et de son dégoût profond :

Il y a quelques années, j’ai perdu un bon job dans la restauration car je n’arrêtais pas de partir pour pouvoir répéter une pièce. J’ai donc dû trouver rapidement un autre job qui me procure assez d’argent pour vivre à New-York et soit assez flexible par rapport à mon emploi du temps d’actrice. Un ami m’a alors parlé de ce bar à strip-tease. De l’extérieur, le strip-tease semblait un travail facile qui résoudrait mes problèmes financiers. Mais les six premiers mois ont été un cauchemar. Je pleurais tous les matins avant d’aller au bar, et tous les soirs en rentrant. Je ne pouvais croire que la plupart des hommes dans le club soient aussi dégoûtants. Ils semblaient venir là uniquement pour harceler et avilir les danseuses. Peut-être avaient-ils besoin d’un exutoire aux frustrations causées par leur travail ou leur vie de famille mais pour moi, il semblait qu’ils détestaient simplement les femmes. Je voulais vraiment partir mais j’avais trop besoin d’argent. Et je me disais que si les autres femmes (qui dansaient depuis plus longtemps que moi) pouvaient le faire, alors je le pouvais aussi. Mais pendant une nuit particulièrement glauque ce connard m’a dit quelque chose de vraiment dégoûtant et j’ai craqué et couru dans le vestiaire en sanglotant. Je n’ai pas pu m’arrêter de pleurer jusqu’à ce que je m’imagine partant avec un gang de femmes en colère pour traquer les connards comme ce type et leur donner une terrible leçon. J’en ai parlé à Todd en plaisantant, mais il a pensé que c’était une bonne idée de film.(1)

Faire ce film est donc un besoin véritable, une façon de se venger elle-même et ses consœurs par le recours à la fiction, une catharsis. Deborah Twiss écrit une première version du scénario un peu trop bavarde (elle vient du théâtre) reprenant cette idée d’un gang de femmes vengeresses et ce contexte qu’elle connaît bien d’un bar à strip-tease. Todd Morris retravaille le scénario en élaguant un peu les dialogues, apportant le personnage de la femme flic et l’aspect policier.

Après avoir tué son mari qui la battait, Allison (Deborah Twiss) quitte l’Ohio et débarque à New-York. Peu de temps après son arrivée, elle est victime d’une agression dans la rue. Un groupe de femmes surgit et se jette sur les agresseurs, empêchant le viol de justesse. Elles tuent deux des hommes. L’une d’entre elles tend son arme à Allison et l’enjoint d’abattre le dernier agresseur. Allison d’abord refuse puis finit par tirer. S’étant rebaptisée Jennifer, elle intègre la bande de vigilantes qui castrent et tuent des violeurs, et dont le QG est le bar à strip-tease dans lequel elles travaillent. De son côté, une femme-flic, Billie Perez, mène l’enquête, pressentant que les meurtres qui s’enchaînent sont le fait d’un groupe de femmes vengeresses et se heurtant à l’incrédulité et aux préjugés machistes de ses collègues hommes, de plus en plus tiraillée entre sa fonction de flic et son statut de femme.
Dans un court article consacré au film à sa sortie, et après en avoir salué l’humour, la radicalité et le côté disons spontané (« du cadrage approximatif au jeu à l’emporte-pièces des acteurs »), un journaliste de Libération regrettera l’alliance finale entre la flic et le groupe de femmes :

Toutes ces excellentes choses étant dites, on peut cependant discuter le dénouement de A Gun for Jennifer, qui semble célébrer la sainte alliance entre la fliquesse et les justicières, sous le prétexte un peu mince qu’elles sont toutes des femmes biologiques. Ce qui est assez con pour tout le monde, très insultant pour les femmes et révoltant pour les folles (et autres radicales). (2)

Point de vue plutôt sympathique, mais si le film interroge la notion de justice, mettant en parallèle vengeance et punition légale, je ne pense pas qu’il préconise en réalité ni la vengeance individuelle, ni le recours à la police. Ses auteurs en tout cas avaient plutôt le désir de montrer que « la violence a de terribles conséquences » (celle que subissent les femmes en l’occurrence), et Deborah Twiss espérait que le spectateur se dise après avoir vu le film qu’on ne peut combattre la violence par la violence, la prison ou la peine de mort n’étant que des produits de la violence, et que la seule « solution » véritable réside dans l’éducation. (3)

Armé de ce scénario sorti des tripes, et après un an et demi d’écriture, le couple devra mener un véritable parcours du combattant et attendre encore trois ans pour le réaliser.
Lors d’une de ses nuits de strip-teaseuse (en 1993), Deborah Twiss fait la connaissance d’un client qui lui offre à boire et lui pose des questions sur sa vie. Mise en confiance par cet homme apparemment très sympathique, elle finit par évoquer son projet de film. L’homme travaille pour une grande société japonaise qui souhaite justement investir dans le cinéma. Il revient quelques semaines plus tard et lui apprend que la société en question est intéressée par le projet. Et puis il signe un premier chèque de 10.000 dollars. Todd Morris rencontre l’homme qui lui inspire confiance. C’est en plein milieu du tournage que Twiss et Morris découvrent que l’argent donné par ce mystérieux donateur est de l’argent détourné à la société japonaise, qui les poursuit en justice et menace de les envoyer en prison. S’ensuit six mois de bataille juridique qu’ils devront financer avec l’argent mis de côté pour la post-production. Finalement et de façon particulièrement ironique, Deborah Twiss devra retourner travailler dans le bar à strip-tease pour finir le film.

Avec sa réalisation un peu amateure et son économie de moyens, Todd Morris cherche à retrouver l’esprit des séries B des années 70. Un style brut, sans fioritures, qui colle bien à l’aspect « crade » de son sujet et d’où émane une certaine authenticité. D’où le choix par exemple de tourner en 16 mm avec peu d’éclairages pour obtenir une image un peu granuleuse, et une relative liberté d’improvisation laissée aux actrices (aspirantes comédiennes non professionnelles, à l’exception de Benja Kay qui joue la flic).
Todd Morris est influencé par ses lectures de romans policiers et par un certain nombre de flics de séries : Kojak, Baretta, Starsky et Hutch… L’idée est de reprendre les codes du film noir traditionnel en les inversant : donner les rôles principaux à des femmes, aussi fortes et violentes si ce n’est beaucoup plus que les habituels anti-héros masculins.
A noter que l’acteur qui interprète le lieutenant Rizzo est un ancien flic et qu’il apporte une certaine véracité dans la représentation de la police.

En-dehors de cet aspect policier, A Gun for Jennifer se distingue d’un R&R plus classique par la dimension collective de la vengeance et par la représentation d’un groupe de femmes organisées à la façon d’un groupe militant. Cette union de femmes bafouées se regroupant pour se débarrasser de leurs oppresseurs confère au film une dimension politique évidente, alors que dans beaucoup d’autres la vengeance est affaire individuelle. On notera aussi parmi les cibles principales du groupe des politiciens et des hommes d’affaire, bref des violeurs friqués et représentants du pouvoir.
La B.O du film est composée principalement de morceaux de groupes punk/hardcore DIY féminins comme Tribe 8, Fifth Column ou Sincola, pour la plupart des groupes de female power sortis par le label new-yorkais GIRLY ACTION. La musique est très présente et infuse au film son énergie punk avec notamment la performance du groupe lesbien Tribe 8, l’un des premiers groupes « queercore », dans la séquence du concert auquel assistent Jennifer et ses copines et où la chanteuse arbore un faux phallus qu’elle coupe devant une foule de spectatrices en transe.
Le film se termine sur la mention « Long live indie film » suivie d’un A cerclé.

Malgré son appartenance à un cinéma underground, A Gun for Jennifer fera parler de lui à sa sortie, y compris dans des journaux mainstream (Libé, Les Inrocks…). Le côté cathartique fonctionne à merveille dans les festivals où le public réagit et applaudit avec enthousiasme. Et si les distributeurs américains sont trop frileux pour ce film provocateur et violent, il sera distribué à l’étranger et notamment en France où il est diffusé en salles pendant dix-huit semaines, distribution assez exceptionnelle au regard de la production du film.

Éthique et esthétique

Le R&R comme tous les films d’auto-défense pose des questions d’ordre éthique. Par son exaltation de la vengeance comme acte libérateur, il peut frôler assez vite un discours totalement réactionnaire, voire pire, autour des notions de punition, de peine de mort et de l’idée d’une justice individuelle suppléant à une justice d’État trop « laxiste ». La figure du violeur, détestable s’il en est et généralement détachée de toute individualité (le violeur n’intervient dans le film qu’en tant que violeur) est aussi propice à cristalliser la haine des spectateurs. Je pense par exemple au Boulevard de la mort de Tarantino, où la figure du sale type permet une adhésion du spectateur à la vengeance sans la moindre distance. Quand en plus ça se veut fun et qu’il manque la sincérité, on frôle vite l’abject. Des films comme Sympathy for Lady Vengeance de Park Chan-Wook (où l’on a affaire à un tueur d’enfants) virent carrément à la torture décomplexée.

Éthique et esthétique sont toujours liées et quelque soit le sujet du film, c’est son point de vue (à travers le récit mais aussi les choix de cadrage) qui le rend ou non acceptable.
Day of the woman constitue un bon exemple sur l’importance du point de vue, en particulier dans la représentation du viol, certains choix de cadrage permettant d’éviter l’obscénité.
La première scène de viol alterne gros plans des visages du violeur et de Jennifer, plans rapprochés avec les deux personnages dans le cadre et quelques plans des deux autres personnages masculins qui participent au viol en maintenant la femme immobile. Les corps n’étant filmés en plans larges qu’avant et après le viol, celui-ci ne risque pas d’être érotisé. A l’opposé de son effet habituel, le champ-contrechamp semble exprimer ici l’annulation de tout échange possible entre l’homme et la femme. Le découpage ne privilégie pas le point de vue de l’un ou de l’autre mais figure la séparation radicale. Les plans sur les deux autres « participants » renforcent l’horreur de la scène, posant la question de la responsabilité et du passage à l’acte (et à la barbarie) : on perçoit à leur expression gênée qu’ils ont encore un semblant de conscience, pourtant ils participent à la scène et prendront plus tard chacun leur tour la place du violeur. La figure en particulier de Mattew, le garçon un peu débile que les autres veulent déniaiser et qui est le « prétexte » initial au viol collectif, est primordiale. Il n’a pas encore perdu toute conscience des actes auxquels il prend part et les plans sur lui durant les scènes de viol apportent un point de vue extérieur qui en rend l’atrocité plus palpable.
Pendant le deuxième viol, la présence floue du meneur à l’arrière plan dans certains plans, jouissant ostensiblement de la scène, crée une distance indispensable, faisant écho à notre position de spectateur et interrogeant les processus de représentation et d’identification. Les plans sur ce personnage ne sont pas suivis de plans sur ce qu’il voit, ce qui empêche heureusement toute identification au désir de l’homme.
Puis Mattew prend à son tour la place du violeur. Pendant un certain temps le visage de Jennifer est totalement effacé par le montage, ce qui correspond à son évanouissement dans le récit. Les gros plans inquiétants sur le visage de Mattew, en contre-plongée déformante et filmés du point de vue de Jennifer, correspondent donc au point de vue qu’elle « aurait » sur son agresseur. Le spectateur s’en rend compte a posteriori lorsqu’un des hommes la réveille en lui versant de l’alcool sur la bouche. Pour la première fois alors son  visage est filmé, et au moment même où elle ouvre les yeux, Mattew se retire impuissant. C’est donc de nouveau l’impossible échange de regards qui est mis en scène.
Dans la quatrième et dernière scène de viol, Jennifer pour la première fois s’adresse à son agresseur (Stanley cette fois) en invoquant sa pitié. Jennifer s’affirme comme individu, prenant l’homme à parti en tant qu’individu responsable pouvant choisir de participer ou non au viol collectif. Ce qui se passe après cette prise de parole de la femme, c’est une crise de violence de Stanley qui va provoquer la désapprobation des autres hommes y compris du meneur. Or ce qui crée ce malaise général, ce n’est pas la violence à l’égard de Jennifer, malmenée sans scrupules depuis déjà un certain temps, mais la perte de contrôle sur lui-même du personnage de Stanley, qui rompt avec l’insouciance affichée jusqu’alors par l’ensemble des hommes et révèle une fissure, dément l’apparence de toute-puissance.
Parce que le point de vue permet ce discours sur les rapports de domination, et même si le choix de filmer des scènes de viol de façon aussi crue est toujours discutable, elles ne tombent pas dans une complaisance obscène.

Si par exemple Baise-moi, le film de Virginie Despentes et Coralie Trinh-Ti, est une catastrophe, c’est d’abord qu’il est foncièrement mal réalisé, que les actrices sont incroyablement mal dirigées, et qu’il lui manque la distance nécessaire à son sujet. Mais aussi son ambiance trash, avec l’emprunt là aussi de musiques punk et l’utilisation d’une esthétique porno (combinaison d’images crues et d’éléments qui déréalisent les scènes comme la musique ou l’éclairage) annihile tout recul critique et amoindrit en même temps l’impact de la violence.

A Gun for Jennifer manie pour sa part l’humour noir, sans que cela atténue en rien son âpreté et sa virulence. Le côté provocateur assumé s’affirme dès l’affiche représentant le corps d’une femme, une main protégeant sa poitrine, l’autre tenant un revolver, avec écrit : « Dead men don’t rape ». Le film est aussi volontairement outrancier : la caractérisation       des personnages assez sommaire, les dialogues brut de décoffrage, les situations (comme les scènes d’émasculation ou la messe noire, point culminant en termes d’horreur, pendant laquelle une jeune femme est mangée vivante) grotesques. Mais il réussit sur tous les tableaux, et la distance salutaire qu’apporte l’humour noir n’altère en rien sa violence et sa force.
Celui de Jennifer devant être à peu près équivalent à celui de Baise-moi, on voit que ce n’est pas fondamentalement une question de budget…

On voit aussi que tout choix d’écriture et de mise en scène est affaire de morale.

(1) Interview par Jesse Nelson : www.exhumedfilms.com
(2) « « A Gun for Jennifer », un petit film américain grand-guignolesque et déconnant. Féminisme, tendance sécateur. » par Gérard Lefort, Libération, 1998
(3) Renegade Sisters – Girl Gangs on film, Creation Books, 1998

Amer et le giallo

En 2010 sort Amer, que l’on présente un peu partout comme un « giallo ». Sans en être un à proprement parler, l’influence est évidente et les rapports entre le film et le genre passionnants. Si la connaissance du giallo offre un certain nombre de clefs pour appréhender Amer, le film propose à son tour une vision personnelle du genre que d’une certaine façon il renouvelle.

D’abord employé en référence à la couverture jaune des romans policiers italiens, le terme « giallo » a donné son nom à tout un sous-genre du cinéma d’horreur qui s’est développé dans un espace-temps assez limité : dans les années soixante et soixante-dix principalement, en Italie exclusivement (parfois en co-productions avec la France, l’Allemagne, l’Espagne ou les Etats-Unis).
La particularité du giallo est d’associer une intrigue policière, dans l’héritage du whodunit (contraction de l’expression « Who has done it ? », type de roman policier basé sur une énigme initiale, des indices jalonnant le récit et la révélation finale de l’identité du coupable) et des scènes de meurtre esthétisées et souvent fortement érotisées. Il puise donc à la fois dans le genre policier et le film d’horreur, double influence qui fait du giallo un genre bien spécifique.
Le giallo est assez méconnu en France mais aussi en Italie (on n’en connaît généralement que les films de Dario Argento) et mis à part quelques articles publiés ici et là dans des revues de cinéma, il faut attendre 2011 pour que paraisse en français un premier ouvrage conséquent consacré au genre (1).
Ces films possèdent un charme unique lié à l’époque, à l’Italie et à ce mélange de suspense et d’horreur. Le jeu avec les fantasmes et le voyeurisme des spectateurs et les préoccupations commerciales donnent lieu à un certain nombre de productions souvent assez complaisantes et peu ambitieuses, dont les réalisateurs travaillent à la chaîne (s’essayant indifféremment à différents genres, giallo, poliziottesco ou western…). On compte un peu moins d’une soixantaine de films, dont la plupart ne se trouvent qu’en DVD d’occasion (2) ou en téléchargement dans des versions souvent non sous-titrées et de mauvaise qualité. Quelques cinéastes se démarquent cependant par la qualité de leur mise en scène ou leur influence dans l’évolution du genre, parmi lesquels Mario Bava, Dario Argento, Lucio Fulci et le moins célèbre Sergio Martino.

Le giallo naît en 1963 avec La fille qui en savait trop de Mario Bava, un film de facture relativement classique dans lequel l’intrigue policière est ponctuée de séquences angoissantes et oniriques. L’année suivante, Bava réalise Six femmes pour l’assassin et radicalise le genre dans ce qui sera une de ses dimensions principales : l’exploration des pulsions sexuelles et morbides à travers une mise en scène érotique et horrifique. Il crée avec ce film une esthétique visuelle non réaliste à travers l’éclairage et l’utilisation des couleurs, qui influencera un certain nombre de gialli mais aussi des films d’Argento qui n’en sont pas comme Suspiria.

En 1970, L’oiseau au plumage de cristal, premier giallo de Dario Argento, reprend et met en place un certain nombre de codes qui réapparaîtront dans de nombreux gialli et dans la plupart des siens : la voix androgyne entendue à travers le téléphone et les gants noirs du tueur dont on ne voit pas le visage, les crimes à l’arme blanche, l’enquête menée par un détective improvisé témoin du premier meurtre, la référence dès le titre à un animal (3)… Ces éléments récurrents participeront à créer un style et une identité forte au genre. Argento introduit également le thème du souvenir obsessionnel, l’image vue et mal interprétée dont dépend la résolution de l’intrigue et qui de ce point de vue situe le film dans l’héritage du célèbre Blow up d’Antonioni (thème qui interviendra dans d’autres gialli et qui sera transposé dans le champ auditif en 1983 par un des films influencés par le genre : La maison de la terreur de Lamberto Bava, fils de Mario, également influencé par le Blow out de Brian de Palma).

Les gialli d’Argento sont certainement les plus aboutis du point de vue de la mise en scène, avec une maîtrise particulière des mouvements de caméra et de l’utilisation de la musique. La célèbre scène de course-poursuite avec le chien dans Ténèbres, son long travelling en vue subjective accompagné de la musique des Goblin, précédant l’entrée de l’assassin dans l’appartement où il sévira, sont de vrais moments de virtuosité technique et cinématographique extrêmement efficaces dans la montée de la tension.
Perversion Story et Le venin de la peur, deux films de Lucio Fulci, constituent sans doute pour leur part les gialli les plus érotiques (dans un registre différent, sa Longue nuit de l’exorcisme étant peut-être le plus dérangeant par son âpreté).

Certaines thématiques reviennent régulièrement dans ces films. Beaucoup de gialli mettent en scène des personnages névrosés évoluant dans un milieu bourgeois et dont se révèlent les penchants les plus pervers. C’est le cas dans plusieurs films de Sergio Martino : Toutes les couleurs du vice, dans lequel le personnage principal joué par Edwige Fenech va participer à d’étranges messes noires, ou L’étrange vice de Mme Wardh. On retrouve ce milieu bourgeois dépravé dans Le venin de la peur de Lucio Fulci, dans lequel Carol Hammond (jouée par Florinda Bolkan) est fascinée et obsédée par sa voisine aux mœurs dissolues.

Le traumatisme à l’origine de la psychose du tueur est un autre thème qui revient régulièrement. Il est souvent révélé dans le dénouement des films à l’aide de flash-back, comme dans Torso de Sergio Martino ou Profondo Rosso, de façon souvent assez grossière. Plus globalement, le thème de l’enfance et de ses résurgences et l’image d’une innocence perdue contrastant avec l’horreur revient dans de nombreux films, notamment à travers la figure de la poupée, comme celle de Profondo Rosso, et à travers la musique (les comptines ou motifs musicaux évoquant l’enfance comme c’est le cas dans Profondo Rosso, ou la très belle musique composée par Ennio Morricone pour Mio caro assassino de Toni Valerii – par ailleurs assez décevant).
Bien souvent aussi, le dénouement du giallo révèle une machination purement vénale – on pourrait ainsi classer les films en fonction des motivations du tueur, psychopathe mû par un traumatisme de l’enfance ou froid calculateur – comme c’est le cas dans La queue du scorpion de Sergio Martino.

Le giallo par sa représentation de meurtres à l’arme blanche annonce le slasher. On en trouve des éléments constitutifs plus précis dans certains films. Le dernier giallo réalisé par Sergio Martino en 1973, Torso, le préfigure par certains aspects un an avant Black Christmas de Bob Clark (considéré comme le premier slasher véritable), aussi bien par son cadre narratif (un groupe d’étudiantes s’étant réfugiées dans une maison de vacances à la suite de mystérieux meurtres seront les proies d’un tueur psychopathe), certains codes visuels typiques (notamment le masque du tueur) et certains motifs (les ébats sexuels des personnages qui se feront assassiner, le personnage de la survivante, etc.). Un giallo antérieur, La baie sanglante de Mario Bava, réalisé en 1971, peut être considéré également comme un pré-slasher : alors que dans Torso la survivante découvre en se réveillant le corps de ses camarades assassinées, le spectateur n’ayant pas assisté à ces meurtres (ce qui fait aussi l’originalité du film), dans le film de Bava les personnages réunis dans la baie se font assassiner devant la caméra les uns après les autres. La ressemblance de Vendredi 13 avec La baie sanglante à ce niveau-là est frappante.

Au-delà des années soixante-dix et de l’Italie (Ténèbres d’Argento marquant sans doute en 1982 la fin du giallo authentique), il est plus juste de parler de post-giallo à propos de films influencés par le genre, comme Pulsions de Brian De Palma, le sublime – et inclassable – Santa Sangre de Jodorowsky (le producteur du film Claudio Argento, frère de Dario, ayant apporté l’influence giallesque), et certains films d’horreur comme Angoisse de Bigas Louna ou Bloody Bird de Michele Soavi.

Amer, premier long-métrage franco-belge écrit et réalisé par le couple Hélène Cattet/Bruno Forzani après cinq courts-métrages expérimentaux et autoproduits, se confronte au giallo de façon beaucoup plus directe en même temps qu’il le subvertit. Il est tourné en 2008, les cinéastes disposant d’un budget très modeste de 700 000 euros (pas évident de trouver des financements en France, qui ne brille pas par son cinéma de genre, mais le film a obtenu l’aide de la communauté française de Belgique, du département des Alpes Maritimes ainsi qu’un pré-achat Canal +), d’une équipe réduite d’une vingtaine de personnes et de 39 jours de tournage (4). Les réalisateurs adaptent leur mise en scène à ce contexte financier en privilégiant les plans fixes, et préparent leur tournage avec une rigueur étonnante en tournant une version préliminaire du film (entier) de façon à appréhender tous les problèmes techniques. Ils font partie de ces cinéastes qui improvisent très peu voire pas du tout sur le tournage, tous les plans étant envisagés de façon très précise dès l’écriture du scénario.

En réalité, Amer est et n’est pas un giallo. S’il en reprend la dimension la plus forte, celle d’une fascination sexuelle et morbide qu’il sublime dans une mise en scène sensorielle, son caractère expérimental l’éloigne en même temps du genre. En réduisant la narrativité au profit d’une approche plus formelle, il met en effet de côté tout l’aspect policier du giallo. Pas de réelle intrigue, pas de dénouement. D’une certaine façon Amer transcende le genre en reprenant certains de ses codes (les fameux gants noirs, la lame de rasoir, les plans subjectifs du point de vue du tueur qui nous font prendre conscience du danger avant la victime, les musiques empruntées à différents gialli, la baignoire qui est un décor de meurtre récurrent, les couleurs vives et les plans monochromes…) en-dehors d’un cadre narratif classique, décuplant ainsi leur force évocatrice.

Amer se divise en trois parties correspondant à trois périodes de la vie d’Ana : il nous fait suivre un moment de son enfance, de son adolescence puis de sa vie d’adulte, nous plaçant dans son point de vue du début à la fin. La première partie nous fait partager l’angoisse d’Ana enfant dans un univers clos – une villa familiale – de plus en plus inquiétant. Elle y est confrontée à la mort (par la présence effrayante et fascinante dans une des pièces de la maison du cadavre de son grand-père que surveille une inquiétante vieille femme voilée de noir), et à la sexualité en surprenant les ébats de ses parents. La seconde met en scène à l’adolescence l’épanouissement de la sensualité d’Ana et la découverte du désir qu’elle suscite, l’attitude de prédateurs des hommes en même temps que son pouvoir sur eux. Dans la troisième partie, la plus giallesque, Ana adulte revient dans la maison de son enfance où elle sera poursuivie par un mystérieux homme masqué.
En s’affranchissant des règles du récit classique, et des codes narratifs propres au giallo en particulier, Amer se donne la possibilité d’expérimenter la matière filmique pour traduire avec une intensité étonnante les sensations d’Ana. La vue, l’ouïe et la sensation de la matière y sont exacerbés. Le montage extrêmement travaillé, très découpé, l’utilisation fréquente de très gros plans (en particulier des yeux : ceux d’Ana qui guette autour d’elle les signes d’une présence inquiétante, mais aussi les regards menaçants de sa mère puis des hommes qui la dévisagent) créent un cinéma de la matière, très incarné, presque sans paroles. Dans cette absence de paroles – dans la première partie, la voix de la mère qui parle souvent un italien non traduit devient elle-même pure matière sonore, dans la troisième la seule question adressée par Ana au chauffeur de taxi prend un caractère particulièrement angoissant de n’être précédée et suivie d’aucun mot – le moindre bruit prend de l’importance : bruits de portes qui grincent, soupirs suggérant une présence fantomatique, voix étouffées à travers les cloisons… La sensation tactile est aussi très présente tout au long du film : le vent qui s’engouffre sous la jupe d’Ana, les plantes qui s’accrochent à sa peau et à ses vêtements lorsqu’elle revient dans la villa laissée à l’abandon, le bruit que font les vêtements de cuir, l’eau qui envahit la baignoire et immerge peu à peu le corps d’Ana dans une des séquences les plus érotiques… Tous ces éléments visuels et sonores nous plongent avec une intensité rarement atteinte dans les sensations du personnage.

Détachés de leur contexte narratif habituel, les codes visuels ou musicaux du giallo sont ici sublimés dans une approche qui les renvoie au fantasme et à la sensation purs.
Ce qui n’en fait pas pour autant un film gratuitement formaliste car l’influence du giallo comme la dimension expérimentale sont les prismes à travers lesquels Cattet et Forzani interrogent la sexualité et le désir féminins.

Si le giallo met souvent en scène les corps féminins du point de vue de l’homme désirant, Amer rend compte des émotions d’Ana face à l’étalage de force et de virilité. Dans la séquence où elle se retrouve seule face à une dizaine de motards, la succession de gros plans sur les yeux, les cous des motards, les jambes arquées sur les motos, les bottes en cuir, les bouches mâchant du chewing-gum, la sueur dégoulinant sur la peau, une main qui essuie du cambouis, une boucle d’oreille ou un bras tatoué nous place dans le point de vue de la jeune femme désirée et désirante. Il émane de ces plans une sensualité forte. Le fait que les hommes ne soient jamais filmés des pieds à la tête et que l’utilisation du gros plan empêche de les individualiser renvoie à une dimension fétichiste du désir et du cinéma, et exalte pour une fois le sex-appeal masculin. Le découpage de la séquence et la position des corps dans l’espace (les plans sur les motards alternant avec des plans d’Ana qui avance sous le regard fixe des hommes) traduisent le trouble et l’ambivalence des émotions d’Ana, mélange de peur et d’attirance, que révèlent tous ses gestes : celui de replacer une mèche de cheveux derrière l’oreille, lorsqu’elle se retrouve tout à coup confrontée au regard de ces hommes, geste de pudeur et de coquetterie ; celui qu’elle a plusieurs fois de placer son chapeau devant son sexe comme pour se protéger de la convoitise des hommes, mais attirant du même coup les regards à cet endroit, ou de retenir sa jupe que le vent soulève. Dans la troisième partie du film la figure de l’homme est aussi fortement sexualisée. Dans la séquence du taxi ou pendant la tentative de fuite d’Ana sont mis en valeur les éléments de virilité : il y a une dimension érotique évidente dans le cuir, la force qui émane des corps masculins, la rudesse qu’expriment les visages ainsi que dans l’arme du tueur. Si ces éléments proviennent du giallo, aucun ne s’était attaché à retranscrire de cette façon les sensations de la victime et l’attrait sexuel de l’homme. Le rapport ambigu à la mort, à la sexualité et à la souffrance est ici lié au statut de femme d’Ana. Cette troisième partie met aussi en scène une certaine confusion fantasmatique des genres et des identités : dans le plan qui suit la séquence la plus horrifique du film, pendant laquelle la caméra se focalise sur les larmes de l’homme torturé (passant de potentielle menace à victime), les yeux d’Ana sont filmés en gros plan comme ceux de l’homme juste avant et on ne les différencie pas immédiatement. On la découvre ensuite portant elle-même des gants de cuir. Globalement, le découpage de toute cette partie du film crée une incertitude forte quant au positionnement des corps dans l’espace et au statut des trois personnages. La mise en scène en faisant perdre au spectateur ses repères traduit l’égarement psychique du personnage et l’ambiguïté de ses fantasmes.

Amer apporte un point de vue inédit pour le genre : par sa mise en scène érotique de la virilité et par la description intense et précise de sensations féminines.
En ce sens, il a pour moi sa place parmi les films de femmes – pas si nombreux – s’attachant à mettre en scène un point de vue féminin sur le désir et abordant frontalement la sexualité féminine, comme le font certains films de Jane Campion (on retrouve des thématiques proches et une approche subjective et sensuelle dans In the cut), Pascale Ferran (Lady Chatterley étant un des rares films où le désir d’une femme pour un homme est traduit avec autant de force), Chantal Akerman (Je tu il elle et sa scène de sexe lesbien, qui propose une manière autre de filmer la sexualité), Catherine Breillat (de façon parfois très intellectualisante, plus subtile dans 36 fillette) ou Judith Cahen (La révolution sexuelle n’a pas eu lieu, malheureusement moins connu). Amer se démarque par la force de son introspection.

Hélène Cattet et Bruno Forzani ont réalisé en 2012 un fragment de l’ABC of death, O is for Orgasm, court-métrage de 3’33 où l’on retrouve en condensé un certain nombre des caractéristiques d’Amer. Il met en scène en-dehors de tout récit les sensations sexuelles d’une femme, reprenant une fois encore différents éléments du giallo : gants noir, lame, fantasmes sado-masochistes. Ce court-métrage explore à son tour les liens mystérieux entre plaisir et douleur.
Leur deuxième long-métrage, L’étrange couleur des larmes de ton corps, est sorti cette année, également influencé par le giallo. Il en reprend les codes de façon plus directe encore, par son cadre narratif – un homme de retour chez lui constate la disparition de sa femme, il y a donc cette fois un embryon d’intrigue que le film ne développe pourtant pas, se focalisant à nouveau sur l’aspect fantasmatique –, la présence de la voix androgyne typique, etc. Paradoxalement, l’absence d’une enquête véritable m’a davantage déconcertée dans ce film où le contexte initial en laissait supposer une. Le style développé par les deux réalisateurs dans Amer et leurs courts-métrages – très gros plans, montage nerveux, couleurs psychédéliques, richesse de l’univers sonore dans lequel chaque son se détache des autres et prend une résonance particulière… – y est radicalisé.

Charlotte Cayeux

Autre survivance du giallo en France, le court-métrage L’œil du hibou écrit et réalisé par Tanneguy O’Meara et sorti en 2013. On y retrouve de nombreux éléments giallesque – le cadre : un immeuble bourgeois et ses grands escaliers ; le contexte narratif : un homme assiste par hasard au meurtre d’une femme mais il y a méprise sur l’identité de la victime ; les éléments visuels typiques : gants noirs, arme blanche,… ; l’onirisme créé par la musique, les couleurs non réalistes, les mouvements de caméra fluides et amples à la Argento ; la référence à l’animal. Ce film tend moins vers l’expérimental que les réalisations de Cattet et Forzani mais se concentre lui aussi sur l’esthétique giallesque davantage que sur la narration, assez floue. Alors que dans les gialli véritables les scènes de meurtres oniriques prennent un certain relief en se détachant d’une narration plus réaliste, ces néo-gialli cherchent à explorer au maximum les possibilités esthétiques du giallo, l’onirisme gagnant l’ensemble des films, et faisant l’économie de l’aspect whodunit (même si le mystère de l’identité reste présent comme thème).
La démarche est réjouissante et la réalisation de ce court-métrage de 30 minutes, produit par la jeune société Elma Productions, assez réussie.

(1) Panorama Cinéma, Vies et morts du giallo : de 1963 à aujourd’hui, Canada, 2011
(2) L’éditeur français Neo Publishing qui n’existe malheureusement plus en a édité une dizaine.
(3) En 1971 sortent : Le chat à neuf queues, L’iguane a la langue de feu, Journée noire pour un bélier, Un papillon aux ailes ensanglantées, Quatre mouches de velours gris, La queue du scorpion, La tarentule au ventre noir.
(4) Voir l’interview des réalisateurs et du producteur d’Amer dans Metaluna n°6 (version fanzine)