Le Marina’s Club

L’enseigne, qui portait le nom de l’établissement : « Marina’s Club », clignotait dans la nuit, perçant l’obscurité de son rose tape-à-l’oeil.
Elle happait le regard à quelques mètres au tournant de la route départementale, qui depuis Angers menait à Ingandes-sur-Loire en passant par ce lieu-dit, Tournebide.
Quelques rues désertes à dix heures du soir. Des maisons tristes.
Et cette lumière qui, au milieu de la solitude et du froid, semblait vous promettre un peu de chaleur.

En approchant, toutefois, les belles promesses déjà perdaient de leurs couleurs. Un bâtiment gris, dont la façade n’augurait rien de bon. La pancarte lumineuse évoquait un bar à hôtesses ; sans elle, on eût dit un quelconque hôtel miteux. Cette combinaison donnait une touche particulièrement glauque à l’ensemble.
Marc, attaché commercial chez Peugeot, était en déplacement professionnel dans la région. Sur les conseils (dont il avait fait mine de se désintéresser parfaitement) de son collègue Pierre, il profitait de l’occasion pour découvrir ce club, poussé malgré lui par une curiosité qu’il n’avait pas soupçonnée jusqu’alors et, peut-être, quelque désir inconscient.
Marc contourna le bâtiment et se gara sur le parking encore vide. Le club venait juste d’ouvrir. Il hésitait maintenant à repartir, tant l’apparence douteuse du lieu, vu de l’extérieur, ne lui inspirait pas confiance, mais il repensa à la description enthousiaste de Pierre, et à celle du site internet. « Une atmosphère chaleureuse dans un décor soigné. » Un lieu idéal pour donner vie à ses fantasmes dans le respect et l’absence de jugement. Des femmes et des hommes sans tabous. Des couples prêts à s’ouvrir. Tout cela dans une ambiance des plus saines car dénuée de honte et de préjugés. Pierre était fin connaisseur, habitué des clubs de Paris et d’ailleurs, profitant des nombreux déplacements que nécessitait son métier pour se tracer une carte de la France libertine, et cette adresse figurait dans son top 10.
Marc respira profondément, détacha sa ceinture et ouvrit la portière. Ses mains tremblaient un peu. Il sentit un creux dans son estomac et une sensation de faiblesse dans tout son corps. Il s’extirpa du véhicule, déplaçant avec un peu de peine ses longues jambes puis dressa son corps grand et mince au milieu de la place déserte.
Il avait choisi parmi les vêtements emportés ceux qui lui paraissaient les moins inadaptés au contexte, car n’osant pas, jusqu’au dernier moment, clairement envisager sa présence en ces lieux, il n’avait pas pris la peine d’en sélectionner spécialement pour cela. Il avait donc opté parmi sa garde-robe de voyage pour la chemise et le pantalon qui faisaient le plus « décontracté », tout en restant d’un style « habillé », puisque des récits de Pierre il avait compris que l’élégance était de mise, et cela même si des vêtements le but était certainement d’être tôt ou tard débarrassé.
Sa chemise crème bien repassée, rentrée dans un pantalon noir strict, sous une veste de costume aux manches légèrement trop courtes mais légèrement trop grande aux épaules, malgré l’absence de cravate, ne lui donnait pas l’air détendu qu’il eût souhaité arborer. Il faut dire que le faciès dont l’avait doté la nature n’aidait pas en ce sens car il y avait, dans son regard fuyant derrière les lunettes et l’expression de son visage encadré de cheveux et de poils déjà grisonnants, un quelque chose qui ne respirait ni l’assurance, ni la tranquillité. Un menton qui fuyait également au bas d’un visage tout en longueur et un nez encombrant, long et fin, complétaient la physionomie de Marc. Il regarda ses pieds : les chaussures en pointe les faisaient paraître immenses.

Malgré la peur qui s’emparait de lui peu à peu et le flot de son imagination lui représentant maintenant une foultitude de scènes des plus inconvenantes, qu’à peine formées dans son esprit il s’ingéniait à chasser, Marc, qui commençait à prendre froid, se dirigea vers l’entrée. Il se dit qu’il était encore temps de faire demi-tour, reprendre la voiture et rentrer sagement à l’hôtel. Mais aussitôt il pensa qu’il était trop tard, car s’il se dégonflait, s’il n’osait affronter ses peurs, toujours le tarauderaient les regrets et la honte d’avoir faibli. Et puis, il fallait satisfaire la curiosité qui le dévorait maintenant.

A trente-cinq ans, Marc n’avait pas une expérience très poussée des femmes, et des hommes encore moins. Un premier amour déçu au lycée lui avait brisé le cœur. Elle s’appelait Olga et après l’avoir dépucelé, elle l’avait jeté comme un malpropre. N’étant déjà pas d’un naturel très sociable, il se renferma encore et mit toute son énergie dans les études. Quelques années plus tard il osa aborder une fille qui suivait le même DUT information-communication option publicité car elle semblait timide envers les hommes autant que lui devenait farouche devant la gent féminine. Son cœur battait la chamade lorsqu’il lui adressa la parole et les heures qui suivirent cet exploit il se sentit léger léger comme une feuille d’arbre ballotée par le vent. Il l’invita au restaurant puis à dîner chez lui et, de fil en aiguille, ils se fréquentèrent et cela dura quelques mois, pendant lesquels il atteint un certain sentiment de sérénité mais au terme desquels Sabine, car elle s’appelait Sabine, lui dit qu’il était trop « plan-plan » pour elle et qu’elle ne trouvait pas avec lui l’épanouissement sexuel qu’elle recherchait. Marc souffrit en silence jusqu’à la fin de leurs études communes et encore une année après elles, après quoi, à force de ne plus la voir il parvint à l’oublier. S’ensuivirent de longues années d’abstinence et de solitude. L’année de ses trente ans il entendit parler de Meetic et, pour trouver l’âme sœur, il décida de s’inscrire sur un certain nombre de sites parmi lesquels lebeguin.com, superencontre.com ou encore moipourtoi.com. Car le temps passait, les années s’accumulaient au compteur et Marc nourrissait des rêves humbles et simples : il souhaitait fonder une famille. C’est ainsi qu’il connut Angèle, avec qui il partageait la passion des chats et des bandes dessinées et dont il rencontra les parents. Malheureusement Angèle révéla à la longue divers troubles nerveux et comportementaux que ne mentionnait pas sa fiche sur lebeguin.com et qui effarouchèrent Marc. Plutôt que de subir la jalousie maladive et particulièrement infondée d’Angèle (car en réalité Marc pensait assez peu aux autres femmes) il choisit la fuite. Cet échec le dégoûta durablement des sites de rencontre et il décida de ne plus chercher à forcer le destin, et laisser les hasards de la vie le mener peut-être un jour au grand amour. Pour satisfaire une libido peu développée mais tout de même existante, il se contenta d’expédients somme toute assez banals, à savoir des vidéos cochonnes et quelques téléphones roses. Sa vie de célibataire s’écoulait donc depuis cinq ans sans joies ni malheurs excessifs, et si le Bonheur lui semblait encore lointain, il se disait parfois qu’il fallait apprécier la simplicité et le caractère routinier de sa vie car, en même temps qu’ils le privaient des emballements de la passion, ils le protégeaient du stress qui accompagne souvent une existence plus riche d’imprévus et de prises de risques en tous genres. Il vivait par ailleurs avec ses deux chattes qui lui apportaient beaucoup de réconfort. Toutefois, il lui arrivait quelquefois de repenser avec un peu de nostalgie à la tarte Tatin de la mère d’Angèle, les dimanches après-midi au coin du feu.

Marc jeta un coup d’œil sur sa droite et un coup d’œil sur sa gauche comme pour vérifier qu’il ne serait pas pris en faute. Ce qui était parfaitement ridicule puisqu’il ne connaissait personne dans cet endroit paumé, toujours désert au demeurant. Puis il se dirigea vers l’entrée. Les sentiments les plus contradictoires se bousculèrent en lui tout au long de ce court trajet, l’angoisse et le désir, le dégoût et l’attrait s’augmentant réciproquement et laissant place par moments à une irrépressible envie de rire devant l’aspect de cet établissement et l’absurdité de la situation (alors il réprimait de petits gloussements qui lui semblèrent tout à fait déplacés) tant et si bien qu’il eut le temps de changer d’avis à peu près quarante fois, mais pourtant ses jambes continuaient d’avancer régulièrement et le menèrent tout naturellement devant la porte.
« Sonnez avant d’entrer. » Ces mots étaient inscrits sur une plaque au-dessous de la sonnette et Marc obéit à cette injonction en appuyant sur le bouton. Bientôt un bruit retentit, qui l’avertit que la porte était ouverte. D’ici, on ne pouvait rien voir de l’intérieur et en ouvrant cette porte, Marc eut le sentiment de pénétrer dans un monde à part et mystérieux. Il se retrouva dans une sorte de sas, et toute envie de ricaner aussitôt disparût. A sa droite, une sorte de guichet derrière lequel un homme bedonnant et joufflu apparût, la soixantaine bien tassée, protégé par une vitre. L’homme lança à Marc un regard en biais avant d’annoncer le tarif pour hommes seuls : quatre-vingt euros. La physionomie peu avenante et peu propice à émoustiller de cet homme refroidirent Marc en même temps qu’il fût soulagé d’avoir passé le cap du sas, et d’être admis en ce lieu moyennant quatre-vingt euros. De ses mains légèrement tremblantes il saisit son portefeuille dans sa poche et compta huit billets de dix euros qu’il tendit à l’homme avec une pointe de regret, espérant qu’il en aurait pour son argent, sans savoir exactement ce qu’il attendait.

Un bruit d’ouverture se fit entendre à nouveau et au moment de pousser la seconde porte, Marc se sentit faiblir. Il ne pouvait plus maintenant reculer. Un nœud dans l’estomac et les jambes flageolantes, il franchit bravement cet entre-deux pour pénétrer enfin à l’intérieur du club proprement dit.
D’abord il fut ébloui par les lumières. Une piste de danse occupait la plus grande partie de l’espace. Une musique entraînante résonnait, dont le clignotement des spots marquait visuellement le rythme, mais la piste était vide. Il fut tout de suite envoûté par cette richesse visuelle et cette amplitude sonore. Tout autour de la piste de danse, l’agencement de tables et de fauteuils qui semblaient moelleux – il eut envie aussitôt de s’y enfoncer – créait une atmosphère cosy. A gauche était le bar.
Passé ce premier moment d’émerveillement, Marc se rendit compte qu’il n’était pas seul. Derrière le comptoir se tenait une femme aux formes généreuses, valorisées par une tenue fort légère et, de l’autre côté, assis sur un haut tabouret, un homme seul, torse nu, le bas du corps recouvert seulement d’une serviette blanche, et l’épaule droite de quelques chiffres tatoués, formant probablement la date de naissance d’une personne chère. Il surprit le coup d’œil de cet homme à l’âge indéterminé (il semblait approcher la quarantaine, mais ce pouvait être aussi un homme plus jeune, marqué déjà par la vie et son travail quotidien) qui le jaugeait, mais quand leurs regards se croisèrent, celui-ci détourna les yeux qu’il fixa sur son verre de bière. Le gérant qui avait fait entrer Marc alla se placer derrière le comptoir aux côtés de la femme. Il n’y avait personne d’autre.
Marc avança vers la taulière. De près, il réalisa qu’elle approchait aussi la soixantaine. Elle était fort ridée. Elle s’adressa à lui d’une voix rauque en lui adressant un sourire racoleur.
— Vous venez pour la première fois ?
— Oui, bredouilla Marc.
Il eut peur de rougir en sentant le regard de l’autre client se poser à nouveau sur lui. Par ailleurs il n’aimait pas les manières ni le ton de cette femme qu’il trouvait vulgaires, et pour tout dire, dignes d’une maquerelle.
« Suivez moi que je vous fasse visiter », fit-elle sans se départir de son sourire commerçant.
Il obéit.

D’abord elle le fit entrer dans les vestiaires qui se trouvaient à droite du bar et lui attribua une serviette. Il serait libre d’évoluer en habits à l’étage, cependant s’il voulait accéder à la partie sauna, il devrait retirer ses vêtements et porter, ou non, une serviette. Marc s’imagina déambuler dans le club une serviette autour des hanches ou, pis encore, les attributs à l’air. Cette perspective lui semblait pour le moment cocasse.
Il suivit la femme dans les escaliers qui menaient à l’étage. A droite, un long couloir présentait une enfilade de chambres. Marc fut encore une fois ébahi par l’atmosphère chaleureuse du lieu. Un tapis rouge et soyeux étouffait le bruit des pas tandis que sur les murs diverses peintures représentaient les joyeux ébats de corps à demi nus. Des abats-jour au plafond tamisaient la lumière des ampoules et la réchauffaient. Marc se sentit comme dans un rêve. Il écoutait religieusement les explications de la femme qui lui paraissait maintenant moins vulgaire.
Les chambres étaient de trois types, selon leur porte. Certaines comportaient un verrou, d’autres un entrebâilleur, d’autres encore ne présentaient pas de porte du tout. Ainsi tous les degrés d’intimité ou d’exhibitionnisme pouvaient-ils être satisfaits. Marc trouva cette configuration ingénieuse, bien que tout cela resta pour lui encore très abstrait. La femme lui indiqua d’un geste la dernière chambre qui, lui dit-elle, possédait un écran de télévision, mais ils n’y entrèrent pas.
Ils remontèrent le couloir et tournèrent cette fois à gauche. Une porte s’ouvrit et on entendit des gémissements féminins de type pornographique, de plus en plus forts. Marc eut envie de se boucher les oreilles, s’apercevant que le son et qui plus est le son seul, le mettait plus mal à l’aise que l’image. Il regrettait à cet instant d’être là, trouvant soudain fort désagréable autant qu’inconvenant d’être le témoin auditif des ébats de parfaits inconnus. Mais bientôt la femme ouvrit une autre porte et alors il se trouva devant un écran gigantesque et l’image d’un sexe d’homme dressé et actif, rendu plus énorme encore par l’usage du gros plan, s’imposa à son regard. Au même moment le volume sonore augmenta et il se sentit agressé de toutes parts. Bien que la provenance filmique de ces bruyantes manifestations de plaisir le rassura, leur ampleur inhabituelle et la présence d’un tiers les rendaient plus obscènes. Par chance, la femme ne s’était pas arrêtée là, et il s’empressa de la suivre pour atteindre une autre porte au fond.

La salle SM.
Il lui sauta aux yeux aussitôt : l’imposant pilori en bois. Un large trou pour la tête, et, de chaque côté, deux petits trous pour les poignets. Dans un coin au fond, devant un rideau rose, une sorte de hamac en cuir noir suspendu au plafond par des chaînes, et muni de poignées. Marc reçut cette vision dans un mélange de fascination et d’effroi. Il se sentit mal et pourtant ses yeux revenaient se fixer malgré lui sur ces étranges instruments de torture.
Au fond de la pièce il y avait encore une porte.
« Et là-bas, c’est le fumoir… » lui dit la femme en la désignant d’un geste vague avant de rebrousser chemin.

Un peu plus tôt, tandis que Marc conduisait en direction du club, Mélanie se préparait. C’est une très jeune femme de dix-neuf ans. Elle fréquente depuis trois ans un garçon plus âgé et plus expérimenté, David. Ils sont en week-end près d’Angers. David lui a proposé de l’emmener en club, ça n’était pas prévu et il a fallu se rendre en ville pour acheter des vêtements. Mélanie a aidé son ami à choisir un pantalon et une chemise. Elle le trouve très classe. Pour elle-même elle a choisi une robe moulante et elle se contemple dans le miroir de l’hôtel, la robe est courte et elle admire ses jambes recouvertes d’un collant noir assez transparent. A travers le miroir elle croise le regard de David, allongé nonchalamment sur le lit, les bras croisés sous sa tête. Il attend qu’elle ait fini de se préparer. Il trouve cette situation très excitante, ce que Mélanie ne manque pas de remarquer. Elle va chercher sa trousse à maquillage et pendant une quinzaine de minutes elle peint ses yeux et sa bouche, s’y reprenant à plusieurs fois pour appliquer l’eye-liner, frottant ses lèvres lascivement pour y étaler le rouge sombre, vérifiant régulièrement l’attention de David et faisant différents essais jusqu’au moment où elle est vraiment satisfaite et alors elle se tourne vers lui avec un sourire plein d’assurance.
« On y va ? »

En sortant de l’hôtel, Mélanie a l’impression d’être déguisée, de jouer un rôle qui l’amuse beaucoup. Mais dans la voiture, alors que David lui décrit les clubs où il est allé, une sorte de dégoût affleure.
— Tu vas voir ! L’ambiance de ces lieux… Regarder son partenaire en pleine action avec d’autres… C’est incroyable ce que ça peut décupler la libido !
— Oui, enfin moi, tu sais, je suis difficile. Ça m’étonnerait bien que je trouve quelqu’un qui me convienne.
David a perçu une pointe de mauvaise humeur dans le ton. Il tourne la tête et reconnaît l’expression renfrognée de son amie, lèvres pincées et regard noir.
« Enfin, de toute façon, un dimanche soir dans un bled paumé à côté d’Angers, y aura sûrement que des vieux dégueulasses… »

Lorsque David et Mélanie pénétrèrent dans le club, l’homme tatoué était toujours le seul client accoudé au bar. Mélanie lui jeta un rapide coup d’œil et fut surprise de trouver là un homme encore jeune. Elle le jugea « pas mal » et pensa que c’était plutôt bon signe.
Quand ils entrèrent dans le vestiaire, Marc qui venait tout juste d’enrouler une serviette autour de ses hanches manqua de la laisser tomber, la remonta de justesse en rougissant légèrement, et sans accorder un regard aux nouveaux arrivants, s’empressa de quitter le vestiaire, sa besace à la main.
Il se dirigea vers le bar pour se commander une bière. L’autre client venait d’entamer une nouvelle pinte. Involontairement le regard de Marc tomba sur un petit écran situé entre eux deux et posé sur le comptoir – il ne l’avait pas encore remarqué. Des images muettes défilaient en continu. « Ah, le ton est donné ! » se dit Marc avec un petit gloussement intérieur. Il détourna le regard mais il commençait à se sentir plus à l’aise. La nonchalance de l’homme, qui ne devait pas en être à sa première visite, et le naturel avec lequel les tauliers vaquaient à leurs affaires achevaient de dédramatiser la situation. Marc en conçut un sentiment de satisfaction.
Tout à coup, il vit l’homme se tourner vers le vestiaire et ses yeux, braqués dans cette direction, se mettre à briller.

Mélanie suivait David. La serviette qui l’entourait cachait sa poitrine, laissant les jambes visibles jusqu’à mi-cuisses. Elle était grande, élancée, altière. Ses longs cheveux châtains tombaient sur ses épaules nues. La façon un peu gauche qu’elle avait de maintenir la serviette qui menaçait de tomber, en la retenant sous l’aisselle, était charmante.
Mélanie sentit immédiatement le regard de l’homme. Elle sentit que ce regard la suivait tandis qu’elle traversait la pièce derrière David et se dirigeait vers le sauna. Au lieu de la gêne qu’elle avait craint de ressentir à s’exhiber devant des inconnus, elle se prit à imaginer sur quelles parties de son corps les yeux de l’homme s’attardaient, et un frisson de plaisir les parcourut une à une. Elle les sentait dans son dos, sur ses fesses, sur ses cuisses, elle se sentit en pleine possession de ses pouvoirs de séduction. Elle eut envie que David le remarque, mais il marchait droit devant lui.

L’homme attendit quelques secondes, avala le reste de sa bière d’un trait puis se dirigea à son tour vers le sauna.
Marc se retrouva seul au bar. Il avait peur de paraître collant en imitant l’autre client, et se demandait comment il est d’usage d’aborder les gens en ces lieux, s’il fallait leur parler, faire des présentations, demander la permission de se joindre à eux verbalement ou simplement par des regards, des gestes, tâter le terrain… Il redoutait sa maladresse et se promit de ne rien entreprendre avant d’avoir bien observé les us et coutumes de ce club. Aussi prit-il son verre et alla t-il s’installer dans l’un des confortables fauteuils qui entouraient la piste de danse. Il s’avachit quelque peu et laissa son dos s’enfoncer dans la mousse moelleuse, croisant les jambes. Il cherchait à paraître détendu, mais il sentit que son attitude était trop relâchée, si bien qu’il décroisa les jambes et se redressa. L’impression familière de ne pas être à sa place, de se sentir irrémédiablement décalé l’envahit. Sa présence ici lui sembla tout à coup absurde. Il n’était simplement pas fait pour cela. Pas fait pour s’amuser. Pas fait pour se laisser aller. Toujours la même barrière mentale le maintenait à distance des événements. Il lui faudrait beaucoup de bières pour s’en défaire. Et même ivre, il n’était pas sûr de pouvoir se fondre naturellement dans le décor. Effectuer naturellement les bons gestes. Prononcer naturellement les bons mots. Il songeait sérieusement à fuir, mais la première bière commençait à faire effet et, bientôt, une douce torpeur paralysa ses membres. Son regard qu’il laissait errer autour de lui découvrit un petit écran, suspendu au-dessus du comptoir. Une caméra filmait l’entrée du club. « Tiens, je vais guetter l’arrivée des clients », se dit-il. Il était vingt-trois heures trente.

L’homme aux chiffres tatoués ouvrit la porte du sauna. C’était une pièce étroite, et la sensation d’exiguïté rendait plus suffocante encore la chaleur sèche qui se dégageait du poêle et s’abattit sur lui. David et Mélanie étaient assis, seuls, sur l’une des deux banquettes en bois. A peine cinq ou six personnes auraient pu tenir dans la pièce. Ils avaient ouvert leur serviette, Mélanie reposait la tête contre le mur, la poitrine soulevée légèrement en avant. Instinctivement, elle ramena les bras autour de sa taille. On eût dit qu’elle voulait cacher sa poitrine, mais son geste provoqua l’effet l’inverse : le regard de l’homme s’attarda un court instant sur les seins ronds.
Il alla s’asseoir sur l’autre banquette. Mélanie lui jeta un regard en coin. Il était assez petit, assez costaud, les cheveux coupés en brosse. L’homme s’installa confortablement, écarta un peu les jambes, mais garda la serviette fermée autour de sa taille.
Après quelques secondes d’un silence entrecoupé seulement des soupirs que leur arrachaient par moment la température montante, l’homme parla.
— Ça fait plaisir de croiser des jeunes !
David lui adressa un sourire retenu. Mélanie ne tourna pas le visage mais ses yeux rapidement l’effleurèrent. Elle sentait des gouttes de sueur dégouliner sur son ventre.
L’homme avait un parler franc et direct, avec un accent caractéristique. Mélanie pensa qu’il devait être un travailleur manuel.
— Moi c’est Cédric.
Mélanie et David se présentèrent laconiquement. Mélanie évitait de le regarder trop, mais sans même s’en rendre compte, elle lui jetait des coups d’œil réguliers qui trahissaient un intérêt grandissant.
— C’est la première fois que vous venez ?
— Oui, répondit David.
— Ah, vous allez voir, c’est pas mal. Vous allez voir le jacuzzi ! Moi c’est la quatrième fois que je viens.
Mélanie aimait le ton un peu rude, le côté baraqué, à l’opposé du corps et des manières de David. Elle entrevit une suite possible.
— Vous faites quoi dans la vie ?
David hésita avant de répondre.
— Je suis enseignant-chercheur. En biologie.
— Enseignant-chercheur ! s’exclama Cédric. Ah ouais ! Eh ben ! Moi je travaille dans le bâtiment.
David se leva, il versa de l’eau sur le poêle et une nouvelle vague de vapeur sèche envahit la pièce.
Mélanie baissa les yeux et regarda son propre corps. Elle s’était déjà habituée à sa nudité. Elle sentit une chape de chaleur autour de son corps qui l’enveloppa agréablement, la fatigua agréablement, elle eut envie de caresser sa peau pour en faire tomber le liquide.
David se leva de nouveau, il dit : « Je reviens » et quitta la pièce.
Mélanie jeta un regard vers Cédric. Il ne la regardait pas. Elle se demanda si elle lui plaisait. Puis il s’adressa à elle sans la regarder.
— Et sinon, vous venez ici dans quel but ?
Mélanie ne s’y attendait pas.
— Euh… c’est David qui m’a proposé. Il m’a parlé du sauna et du hammam…
— Oui, moi aussi j’adore ça le sauna.
David rouvrit la porte, laissant entrer dans la pièce un peu d’air frais, et retourna s’asseoir à côté de Mélanie.
La température remonta rapidement. Bientôt le corps entier de Mélanie dégoulina, son rythme cardiaque s’accéléra et une vague de chaleur plus précise se fit sentir entre ses cuisses.
Cédric se tourna vers David.
— Je peux vous offrir un verre ?

Sur l’écran de surveillance, Marc vit entrer un homme seul d’une cinquantaine d’années. Puis, un peu plus tard, un autre homme un peu plus jeune. Puis un autre d’une trentaine d’années. Puis un couple arriva, d’une soixantaine d’années. « Rien de bien folichon » pensa Marc. Il les suivit d’un œil distrait lorsque l’homme et la femme, qui portait un manteau de fourrure (et il ne put s’empêcher de penser par-devers lui : « pute à fourrure ! »), passèrent devant lui pour entrer dans le vestiaire. Les hommes s’étaient dispersés dans d’autres pièces. Il était à nouveau seul dans le bar. La taulière lança un disque, un tube jazzy et dansant retentit, rendant par contraste l’image de la piste de danse vide plus triste encore. Tout cela commençait à lui filer le bourdon. Il but une gorgée du mojito qu’il venait de commander. Puis la femme sortit du vestiaire. Elle avait revêtu un bustier rouge et noir et une jupette assortie. La jupe était suffisamment courte pour révéler le string au-dessous lorsqu’elle passa devant lui. Marc releva les yeux aussitôt. Un serre-tête complétait la panoplie. La femme suivit l’homme qui l’accompagnait et s’assit au bar d’une façon provocante et parfaitement assumée. Elle jeta autour d’elle un regard offensif qui s’arrêta évidemment sur Marc, puisqu’il n’y avait personne d’autre. Celui-ci s’empressa de baisser les yeux en faisant mine de consulter son téléphone, redoutant un fâcheux malentendu. Il respira mieux lorsqu’il vit du coin de l’œil la femme se détourner. C’est à ce moment là que Mélanie, David et Cédric réapparurent et se dirigèrent vers le bar. Le regard de Marc se figea sur le visage de la jeune fille. Elle avait un air discret et grave qui semblait la préserver de la vulgarité ambiante. Elle ne lança pas un regard autour d’elle. Il dut se faire violence pour empêcher ses yeux de demeurer fixés sur elle tandis qu’ils commandaient à boire. Elle ne prenait pas part à la conversation des deux hommes. Elle regardait ses compagnons mais elle semblait surtout plongée en elle-même. Il y avait une expression très adulte dans son visage encore juvénile. Il se demanda vaguement s’il était mal de se laisser émouvoir par une fille aussi jeune. Puis il se dit qu’elle avait l’air bien plus dégourdie que lui.

Cédric paya les bières et proposa au couple de s’installer dans les fauteuils. C’était la première fois qu’il parvenait à établir un contact réel en club. Cependant il n’arrivait pas à envisager précisément l’issue de cette rencontre car, depuis quinze ans qu’il vivait avec sa femme, il ne l’avait encore jamais trompée. Une pointe de remords le piqua à la pensée de sa fille aînée atteinte d’une rhino-pharyngite carabinée, et de sa femme qu’il avait laissée s’en occuper seule, prétextant une soirée chez un collègue. En même temps que le taraudaient ces pensées, il tentait de faire plus ample connaissance.
— Vous avez pas d’enfants ? demanda t-il au couple, en ne regardant que David.
— Nan.
— Moi non plus. J’ai trente ans et je suis célibataire. Oh bah c’est pas pressé…
Bientôt il fut à court d’idées et il profita d’un moment de silence pour s’excuser et se rendre au vestiaire. Il voulait vérifier que sa femme ne l’avait pas appelé. Par acquit de conscience, il rédigea un texto : « Tout se passe bien ? Soirée pépère. Rentre dans 1 ou 2 heures max ». Il vérifia que le message était bien envoyé et alors seulement il put concentrer ses pensées sur Mélanie.

Marc continuait d’observer Mélanie qui était assise face à lui, à quelques mètres. Le couple n’avait pas échangé un mot depuis que Cédric s’était levé. Une fois seulement Mélanie avait souri à David, mais il ne pouvait pas savoir si David lui avait rendu son sourire. En tout cas, elle ne l’avait plus regardé. Marc se prit à imaginer leur vie. Il se demanda s’ils se connaissaient depuis longtemps et s’ils vivaient ensemble, s’ils s’aimaient… Vu l’écart d’âge, il pensa qu’ils devaient se connaitre depuis peu. Elle n’était probablement qu’une de ses nombreuses conquêtes. Il profitait certainement de leur jeunesse et de leur candeur pour les mener dans ces lieux de débauche. Sale tombeur pervers, pensa t-il offusqué.
A ce moment-là Cédric sortit du vestiaire et retourna auprès du couple. Marc l’envia. Il se sentait plus seul ici que chez lui. Il regrettait son ordinateur, ses deux chattes et son vieux canapé-lit qui grinçait. Il les vit se lever et se diriger vers l’escalier qui menait à l’étage. Alors il repensa aux chambres d’en haut, à la volupté et à la sensualité qui s’en dégageaient et qui l’avaient tout à l’heure envoûté. Mais il n’osât pas les suivre. Ces pensées lui avaient redonné de l’ardeur, cependant la présence et le regard de Mélanie le troublaient et il décida de pénétrer plutôt dans l’autre partie du club. D’abord, il alla déposer sa besace au vestiaire.

Mélanie, David et Cédric étaient entrés dans le fumoir. Un homme et une femme se trouvaient là, qui les saluèrent cordialement. Ils étaient nus et fumaient. L’homme, qui se présenta sous le nom de Farid, pouvait avoir trente-cinq ans, la femme quelques années de plus. Elle était mince, pâle, et ses joues étaient creuses.
Mélanie et ses compagnons s’assirent, David au milieu. Cédric sortit une cigarette de son paquet et l’alluma. Il tendit le paquet à David qui déclina l’offre. Mélanie avait gardé sa serviette autour d’elle, cachant sa poitrine. Cédric et David conservaient la leur autour de la taille.
Farid les aborda. Il était plein d’assurance.
— C’est la première fois que vous venez ?
— Nan, moi je viens ici de temps en temps. C’est sympa ici, répondit Cédric.
Farid regarda les deux autres.
— Et vous ?
— Moi c’est la première fois, répondit Mélanie.
David hésita.
— Moi je suis déjà allé en club, mais pas ici.
— Ah ouais, où ça ? demanda l’homme, beaucoup plus volubile.
— A Paris.
— Ah ouais, à Paris ! J’y suis allé moi aussi ! Le Château des Lys, tu connais ? Là-bas, je peux te dire, ça rigole pas. Comment c’est grand… Y a trop de monde ! L’hallu ! Ici y a pas grand monde en semaine. Même le week-end des fois y a pas grand monde.
— Nous on a pas grand chose… enchaîne Cédric en lançant un regard à David. C’est un peu la misère ici. Vous à Paris vous devez avoir trop de choix.
— Bah sur Angers, t’as que ça, reprend l’autre. Sinon t’as l’autre club, là, mais c’est un truc de pédés…
— Ah ouais nan ça y a pas moyen.
— C’est clair ! Ha ha.
— T’imagines pas, toi ! Tu te fais draguer par des tarlouzes.
— C’est clair… C’est pas ouvert qu’aux pédés, mais obligé tu te fais guedra par des keums.
— Rien que d’y penser ça me dégoûte…
— Tu m’étonnes…
Un silence s’installe. David et Mélanie gardent les yeux baissés. Farid regarde Mélanie.
— Par contre, deux filles… c’est mignon.

A l’entrée du jacuzzi, Marc s’immobilisa un instant. La lumière tamisée, bleuâtre, les effluves de vapeur, le son régulier et soporifique des bulles l’enchantaient. Les murs étaient enduits de chaux et des motifs colorés décoraient les bords du bassin. La pénombre adoucissait les contours des corps nus. On se serait cru dans quelque conte oriental.
Marc entra dans l’eau chaude et une sensation de bien-être se répandit aussitôt dans tout son corps. Il alla s’adosser à l’un des rebords. Il ferma les yeux et sentit l’eau bouillonner contre sa peau. Quand il les rouvrit il remarqua le couple enlacé contre le bord opposé et, à leur droite, un homme seul. Du côté de Marc se trouvaient deux autres hommes et un autre couple : une femme très grosse, et un monsieur grand et maigre. L’homme en face de lui jetait des regards en biais en direction du couple enlacé. Le couple s’étreignait de plus en plus fougueusement et Marc remarqua le manège de l’homme qui imperceptiblement se rapprochait, les fixant maintenant d’un regard trouble et qui semblait plein d’attente. Par moments la femme jetait un bref coup d’œil dans sa direction et alors un vague sourire se dessinait sur les lèvres du voyeur et ses yeux brillaient un peu plus. De l’autre côté du bassin, le même manège s’opérait. Marc observait les deux couples et ces trois hommes qui se ressemblaient. Ils avaient le même regard avide. Leurs mouvements avaient la même lenteur. Le même désir et la même inquiétude de déplaire se lisaient sur leurs traits. L’homme en face de lui était maintenant tout près du couple. Les légers remous de l’eau laissaient deviner le mouvement de sa main sous la surface, sa bouche s’entrouvrit davantage, et à mesure qu’il se rapprochait, son regard se fit presque implorant. Lorsqu’il fut tellement près qu’il eut pu les toucher, la femme se détacha de l’homme, et tournant le dos au voyeur, elle saisit la main de son amant et l’entraîna hors du jacuzzi.

Dans le fumoir, Cédric et son acolyte angevin venaient d’entamer leur deuxième cigarette. L’amie de Farid avait disparu. Celui-ci adressa un sourire complice à Mélanie et lui dit :
— Tu sais, ma copine m’a dit qu’elle te trouvait très jolie.
Mélanie lui répondit d’un regard peu avenant.
— Ah…
— Si jamais tu aimes les filles…
Il y eut un blanc, durant lequel on n’entendit plus que l’expiration des fumeurs et les reniflements de Cédric. Puis le silence fut rompu par le retour de la copine en question, qui retourna s’asseoir à côté de Farid. Celui-ci se tourna vers les trois autres, comme saisi d’une idée géniale.
— Hé ! Si on jouait à Action ou vérité ?
Cédric rit.
David tourna la tête, évitant le regard de Farid.
— Je reviens, dit David à Mélanie, et il quitta la pièce.
— Vas-y ! dit Cédric à Farid. Pourquoi pas !
Farid se tourna vers son amie.
— Action ou vérité ?
— Euh… Action.
Il fit mine de réfléchir quelques secondes.
— Les deux filles, vous vous embrassez !
Mélanie jeta un coup d’œil à Cédric. Il suivait la scène avec intérêt. Alors elle se leva lentement et vint s’asseoir à côté de la femme. Farid se leva et s’installa sur le banc en face. Mélanie ferma les yeux et elle sentit la langue de la femme tourner mécaniquement autour de la sienne. Les regards des deux hommes pesaient sur elle. Elle posa une main sur le sein de la femme. Lorsqu’elles eurent fini elle se leva aussitôt et retourna s’asseoir à côté de Cédric, plus près de lui cette fois.
Farid était en train de s’exclamer :
— Ah, c’était beau ! C’était très beau les filles !

Marc continuait de se relaxer dans le jacuzzi, à défaut de se laisser émoustiller par le spectacle du couple qu’il restait, et des deux hommes qui s’en rapprochaient dangereusement. Il avait fermé les paupières et, la tête reposant en arrière sur le rebord du bassin, tentait de faire le vide en lui. Il aspirait à une forme d’oubli. Dans son esprit pourtant l’image de la jeune fille se dessinait sporadiquement, inaccessible et douloureuse, mais précise. Il tenta de se concentrer sur les sensations de son corps, réelles et immédiates. Mais loin de chasser l’image de la jeune fille, elles la rappelaient sans cesse, car il en faisait maintenant l’incarnation de la douceur, de la délicatesse et de la volupté. Sans aucun doute, l’éclat de ses yeux clairs ne pouvait qu’être le signe d’une grande sensibilité. Son corps gracile, celui d’un grand raffinement. Il était persuadé qu’elle pouvait le comprendre. Il ne pouvait rien concevoir de mauvais, de bas et de médiocre émanant d’elle. Si seulement il osait l’approcher… Puis il se rappela qu’elle était trop belle pour lui. Alors il pensa à son rendez-vous de lundi, avec son boss. Il serait content de lui. C’était une maigre consolation.
Alors qu’il parvenait presque à ne plus penser à rien, il perçut un grand mouvement et un bruit d’eau et ouvrit les yeux. La forte femme traversait le bassin, suivie de son gringalet d’homme. Arrivée à hauteur de Marc, elle se tourna vers lui, lui adressant un sourire conquérant et une œillade sans équivoque. A sa suite, l’homme lui lança un regard entendu et profondément bienveillant. Cependant, Marc, que l’on avait superbement ignoré jusqu’alors, se demanda s’il s’agissait bien d’une invitation. Invitation qu’il n’était de toute façon pas prêt à accepter car il avait été pris malgré lui d’un sentiment de panique devant cette grosse femme au regard vorace, et se représentait maintenant écrasé, étouffé sous ses énormes seins et le regard satisfait de son amant.

Un peu plus tard, Marc commençait à se refroidir et il décida de se rendre au sauna. En sortant du jacuzzi, il tomba nez à nez avec Mélanie, David et Cédric qui se dirigeaient vers le hammam, du côté opposé. Il n’osa pas la regarder et baissa la tête instinctivement, maudissant sa timidité. Il se promit néanmoins de se rendre dans le hammam, après un court passage dans le sauna.

Le hammam était vide. Cédric s’assit à côté de Mélanie, et David sur l’autre banc, en face d’eux. Pendant un certain temps, personne ne parla, personne ne fit le moindre geste. Puis Cédric leva doucement son bras droit et l’approcha de Mélanie et, la main suspendue en l’air l’espace de quelques secondes, demanda :
— Je peux ?
La jeune fille acquiesça silencieusement.
La chaleur du hammam était plus douce, moins éprouvante que celle du sauna. La vapeur nimbait et semblait séparer leurs corps d’un voile qui rendrait la scène à venir moins crue.
Il posa sa main sur la cuisse de la jeune fille qui entrouvrit lentement les jambes tandis qu’il laissait glisser sa main jusqu’à son sexe. Ils n’avaient pas échangé un regard et, hormis ce mouvement de la main et des jambes, ils n’avaient pas bougé. Mélanie restait immobile le dos collé au mur, les mains reposant sur le banc de chaque côté de son corps. Elle savait que David les observait attentivement, mais elle ne le regarda pas. Elle resta ainsi sans mouvement pendant que l’homme d’abord l’effleurait, puis, lorsqu’il accentua peu à peu la pression de son doigt, David vit sa poitrine se soulever davantage et plus longuement à chaque inspiration.
Il les contemplait, assis côte à côte, leurs yeux, fixés droit devant eux ou baissés, ne se croisant jamais, quelques centimètres de vide séparant les deux corps qui ne se rencontraient qu’en un point unique. A mesure que le désir montait en lui de la voir ainsi offerte à un autre, de la voir comme il ne la voyait jamais lorsqu’il était son amant, un sentiment de jalousie qu’il n’avait encore jamais ressenti le submergea progressivement, physiquement, le transperçant de ses pointes. Ce qu’il avait toujours su, qu’un autre, aussi bien que lui-même, pouvait lui donner du plaisir, qu’il n’était même pas besoin qu’elle l’aime pour cela, se concrétisait tout à coup dans cette image, devant ses yeux.
Cédric fit un mouvement et quitta le banc pour s’agenouiller devant Mélanie. Il enfonça son visage entre ses cuisses. Elle détourna le visage comme pour le soustraire au regard de David. Celui-ci alors se leva et s’approcha d’elle. Il posa une main sur ses seins, commença de les caresser. Mais sa présence la gênait, il lui semblait que son regard s’interposait entre son plaisir et elle, l’éloignant de l’homme. Un sentiment de culpabilité se mêlait à son désir. David prit la main de Mélanie et l’amena vers son sexe dressé. Elle referma sa main autour et le branla un instant, essayant d’y trouver du plaisir. Elle entendit la porte s’ouvrir et la retira brusquement. Cédric à son tour se détacha d’elle.
Marc referma la porte et s’assit dans un coin de la pièce, à distance respectueuse. Il avait entraperçu la scène, et se sentait un élément perturbateur, malvenu. Se faisant violence, il regarda Mélanie et grimaça un sourire, qu’elle ne remarqua pas ou fit semblant de ne pas remarquer.
David se sentit anéanti lorsque Mélanie, avant de se lever pour quitter la pièce, lui murmura à l’oreille :
— S’il te plait, j’aimerais être un peu seule avec lui…

Marc resta un moment dans le hammam, seul.
Puis il retourna au bar, décidé à boire un dernier verre avant de s’en retourner à l’hôtel.
Il était maintenant une heure du matin. Le club s’était rempli. Une dizaine de couples et d’hommes seuls occupaient les fauteuils disposés en cercle. Au centre, la piste de danse restait désespérément vide. Chaque table, avec les fauteuils qui l’accompagnaient, formaient à leur tour autant de petits cercles autour de la piste, isolant chaque couple des autres couples et des hommes seuls. Cette vision frappa Marc. Le silence qui régnait derrière la musique accentuait le sentiment de solitude. Il n’y avait pas de conversations en cours. Les gens simplement attendaient. Après qu’il eut commandé son verre, Marc choisit une table parmi celles encore inoccupées, rejoignant l’assemblée silencieuse et clairsemée.

David s’était éclipsé en sortant du hammam. Sans se tourner vers elle, Cédric proposa à Mélanie d’entrer dans le jacuzzi. Ils s’assirent côte à côte sur l’un des rebords, séparés toujours par un espace de même largeur. Trois ou quatre hommes se tenaient aux quatre coins du bassin. D’un œil discret, Mélanie guettait les réactions, les mouvements de Cédric. Il avait fermé les yeux et les traits tendus de son visage trahissaient une vie intérieure à laquelle elle n’avait pas accès. Ces paupières baissées et l’attitude entière de l’homme, rentré en lui-même, maintenant entre elle et lui cet espace, lui semblait figurer une distance infranchissable, que nul rapprochement physique ne pourrait annuler. Il lui sembla aussi que lui seul pouvait décider. Elle attendit. Elle le vit ouvrir les yeux. Il semblait se réveiller, redécouvrant l’espace autour de lui. Puis il sembla se rappeler sa présence et, sans pourtant que son regard s’attarde sur elle, il tendit un bras et l’amena à lui. Leurs visages n’avaient jamais été aussi proches mais déjà il avait refermé les yeux. Il l’attira contre son sexe dur. Sur ses traits dans la lumière vaporeuse elle lisait le désir. Parce qu’il avait les yeux fermés elle pouvait le regarder à loisir, car en même temps qu’il lui dérobait son regard, il livrait au sien les moindres mouvements de son visage. Il vint en elle très doucement. Ses mouvements s’accordaient à la sérénité du lieu, aux lumières ténues, au bruit de l’eau qui les berçait. Cela dura longtemps. Mélanie devinait la présence de plus en plus proche d’un homme qui les observait, mais alors que celle de David d’être familière était un obstacle, le regard de l’inconnu augmentait son désir. A travers lui elle se voyait. Et plus elle était à la fois hors d’elle-même, consciente du regard de l’autre, plus ses sensations se faisaient précises. La lenteur, la régularité des mouvements, aussi bien de l’homme qui venait en elle, que de celui qui approchait, en retardaient l’issue. Elle regardait Cédric, scrutant le nez droit, les lèvres épaisses, légèrement entrouvertes, les dents qu’elles laissaient entrevoir, le menton mal rasé. Il y avait de la sévérité et quelque chose de viril dans le bas du visage. Peu à peu elle reconnut en lui un autre homme. La ressemblance la frappait maintenant. Elle comprit confusément que ce n’était pas pour David qu’elle était venue ici, mais pour cet homme à qui elle le raconterait, et dont le souvenir recommençait à la hanter. Et alors qu’elle sentait son désir décupler jusqu’à devenir douloureux, il ouvrit les paupières et pour la première fois la regarda dans les yeux. Ses yeux troubles, d’un bleu tirant vers le gris, brillèrent étrangement et ses lèvres esquissèrent un sourire. Ils se regardaient maintenant. Mais ce n’était plus seulement lui qu’elle voyait. Et c’était un autre qu’à travers lui elle tentait vainement d’atteindre.

Marc les vit réapparaître et traverser la salle. Il constata l’absence de David. Il ne voulait rien imaginer. Pourtant il ne put s’empêcher de se retourner à demi et de la suivre des yeux lorsqu’ils passèrent devant lui et montèrent l’escalier.
Quand il s’en détourna, ils étaient là, assis devant lui : la grosse femme blonde qui paraissait maintenant obèse et l’homme fluet. Ils ne portaient que leur serviette, mais la femme tenait son sac à main sur ses genoux. Ils souriaient. Dans la lumière plus vive du bar il pouvait mieux les observer. La femme devait avoir quarante ans, mais l’obésité lissait ses traits. L’homme était beaucoup plus vieux. Il avait un visage émacié criblé de rides. Marc pensa qu’il pouvait bien avoir soixante-dix ans.
C’est elle qui parla la première.
— Vous êtes d’Angers ?
Le ton était d’une amabilité extrême.
— Oh non, je suis seulement de passage. Je repars demain. Demain soir.
— Venez chez moi demain midi ! Je fête l’anniversaire de mon fils. Vous êtes le bienvenu.
Son sourire semblait figé sur ses lèvres.
L’homme approuva.
— Oui, venez !
Décontenancé, Marc bredouilla un début de réponse.
La femme l’interrompit.
— Nous voudrions vous proposer d’échanger avec nous. Si vous n’avez pas d’amie, ça n’est pas grave.
— Oui, ajouta l’homme. Nous n’avons aucun tabou.
L’homme avait prononcé cette phrase en détachant bien les syllabes, avec une insistance presque inquiétante. Ils continuaient de le fixer en souriant, attendant sa réponse.
D’un geste gauche et saccadé, Marc ouvrit sa besace et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Son téléphone indiquait deux heures.
— Il est tard. Je dois rentrer.
— Oh, quel dommage, soupira la femme.
Elle échangea un regard avec son ami.
— Vous passerez demain, n’est-ce pas ? Je vous laisse mon numéro.
Elle sortit de son sac un portefeuille et de son portefeuille une carte de visite sur laquelle elle griffonna un numéro puis qu’elle lui tendit.
— A demain alors ?
— Euh… oui… peut-être, balbutia Marc en se levant.

Mélanie montait l’escalier derrière lui. Ils n’avaient pas échangé plus de quelques mots mais, sans raison apparente, elle le trouvait profondément sympathique. Sa pudeur, sa discrétion la touchaient. Elle lui était reconnaissante de lui épargner des paroles superflues.
Ils marchaient dans le couloir qui donnait sur les chambres. Il s’arrêta devant l’une d’entre elles, qui fermait à clef.
— Celle-là ? demanda t-il.
— Oui, répondit-elle doucement.
Le cœur de Mélanie s’emballait, elle sentait ses battements précipités et une timidité grandissante mêlée d’audace. Elle entra dans la chambre à sa suite. Il referma la porte et poussa le verrou. La pièce était étroite, carrée. Elle ne contenait qu’un grand matelas, très épais, qui occupait presque tout l’espace et qui était recouvert d’un tissu sombre et soyeux. Leurs regards se croisèrent brièvement. Il posa la main sur elle et elle se laissa tomber à quatre pattes sur le lit. Il entra en elle violemment, donnant libre cours à son désir jusqu’alors contenu. Elle se tourna pour le regarder. Elle entrevit encore le visage de l’autre, obsédant. Elle pensa aussi à David. Mais il n’y avait plus ce sentiment d’un clivage en elle, à coucher avec un inconnu. A ce moment elle l’aimait. Son corps fut pris de tremblements. Elle laissa des larmes s’échapper de ses yeux et couler sur ses joues autour de son sourire.

Mélanie descendit la première. Elle trouva David à l’entrée du vestiaire, habillé, prêt à partir. Elle ne dit rien. Il la suivit dans le vestiaire. Quand elle eut fini de se vêtir, Cédric entra. C’est à David qu’il s’adressa.
— Vous partez déjà ?
Il lui serra la main.
— Peut-être à une prochaine fois alors.
Il fit la bise à Mélanie.
Elle avait cru percevoir de la déception dans sa voix mais le regard de Cédric était fuyant de nouveau et son visage impénétrable. Elle voulut lui parler sans savoir quoi dire. Un sentiment d’urgence la saisit, elle se demanda si elle pouvait lui laisser son numéro, si cela se faisait, mais déjà David avait ouvert la porte et elle le suivit sans rien dire.

Après s’être arraché aux griffes de l’étrange couple, Marc se précipita dans le vestiaire au moment où David en sortait. Chacun évita le regard de l’autre.
Marc se rhabilla en vitesse, pressé de se retrouver en sécurité dans sa chambre d’hôtel. Une immense fatigue s’était abattue sur lui.
Il refit en sens inverse le chemin parcouru quelques heures plus tôt, et ouvrant la deuxième porte, se retrouva brutalement dans le froid et le noir de la nuit. Tournant le dos au club il marcha jusqu’à la voiture. Une pluie très fine commençait de tomber et lui mouillait le cou désagréablement. Nulle lumière ne l’attirait plus.
Cinq ou six voitures étaient garées maintenant à côté de la sienne. Il s’assit au volant, mit le moteur en marche, et sortit de sa poche la carte de visite. Au-dessus du numéro de téléphone était écrit le prénom de la femme, Nathalie. Il chiffonna la carte dans sa main et s’apprêtait à la jeter quand, tout à coup, il se ravisa. Il la défroissa, sortit son portefeuille de sa besace et la glissa à l’intérieur.

Un peu plus tard David et Mélanie montèrent dans leur voiture sans échanger une parole.
David conduisait. Il alluma la radio. Dans l’obscurité il ne remarqua pas que Mélanie pleurait.

Charlotte Cayeux

Une scène

« Presque, Léa, c’était presque ça ! »

Le visage d’Antoine Guillemin, jusqu’ici concentré, s’est animé brusquement après le mot « Coupez ! ».

Antoine Guillemin est cinéaste. Il cherche le geste vrai, traque le détail juste, poursuit une image fuyante ; c’est un travail de longue haleine. Au fil des répétitions, on peut l’observer tantôt silencieux, l’œil fixe, les traits du visage tendus par l’attention soutenue, l’expression immobilisée par l’idée fixe qui le travaille ; tantôt volubile, la voix haute et le geste ample. A certains moments, la concentration du visage se relâche imperceptiblement : c’est la dixième fois que l’actrice joue la scène, et on dirait qu’elle stagne. D’autres fois, la surprise fait briller son regard, fugitivement, car très vite est acquise comme une évidence la nouveauté et il faut chercher mieux, ne pas se contenter : un geste auquel il ne s’attendait plus.
Parfois, la parole d’Antoine jaillit et se déverse à flots ininterrompus, comme une certitude. Alors il porte la voix, articule les syllabes, appuie les mots essentiels, explique. Mais il arrive également que le doute s’empare de lui : alors le débit de la voix s’alentit, le volume baisse, des silences ponctuent les phrases. Et, à l’intérieur de ce schéma qui alterne le silence et le bruit, d’infimes variations. Elles révèlent le travail en cours, le processus de création, la fragilité de l’échange.

Face à Antoine il y a Léa, la jeune actrice. Elle est pleine d’entrain à l’idée de jouer. Elle a l’enthousiasme de la jeunesse qui voit l’avenir devant elle, et confiance en ses possibilités. Elle s’est présentée à lui rieuse, légère, pressée de s’adonner au plaisir du jeu, des répétitions. Il a hésité : elle est jolie, comme le veut le personnage. Elle est fraîche, elle sera travailleuse ; peut-être trop lisse, trop frivole ? Ou trop appliquée ? Il a un doute mais prend le risque, conduit par une intuition favorable.

C’est une scène muette. Quelques gestes, seulement, qui s’enchaînent. Des gestes qu’elle a répétés en boucle. La première fois, elle leur a donné un sens spontané, mais creux : elle était une fille, dans un bar, qui boit une bière. Une fille comme beaucoup d’autres filles dans les cafés, qui s’amuse, parfois s’ennuie, qui est toute à l’instant présent. Et puis, pour surmonter les idées toutes faites, porter un regard vierge sur le personnage, il a fallu retrancher : reproduire l’enchaînement des gestes, sans intention préalable, sans fioritures, de la façon la plus mécanique, à la manière de Jean Renoir. Elle répète ces gestes qui ne sont plus que des mouvements dénués de sens, de vie : prendre le verre, l’amener à ses lèvres, en boire une gorgée, le reposer, s’essuyer les lèvres de la main, regarder dans le vide, fixer un point en direction duquel sourire, c’est-à-dire, imprimer aux lèvres un mouvement vers le haut, détourner le regard, un instant, en replaçant une mèche de cheveux derrière l’oreille, et, de nouveau, regarder vers ce point, et sourire. Tenter de ne pas donner une signification, une portée aussi réduite soit-elle à ces gestes est un travail difficile. Un processus de dénudation qui consiste à se dépouiller un à un des oripeaux de l’émotion.
A la fin, après avoir reproduit la scène une dizaine de fois, Léa n’exprime presque plus rien. Mais même alors, il y a un résidu de quelque chose, d’un désir, à peine perceptible, dont Antoine Guillemin renonce à la défaire.

Et puis, sur le vide relatif, peu à peu, on peut construire le personnage.
Antoine Guillemin n’a pas encore donné à lire le scénario à Léa. Par bribes, il lui livre quelques informations sur le personnage, la situation. Une jeune fille, dans un bar. Qui multiplie les aventures. Ce soir-là, une fois de plus, elle partira avec un garçon qui la drague. Pour l’instant, elle est seule, bien qu’entourée, accoudée au comptoir. Il y a beaucoup de bruit : de la musique, assez fort, du rock’n'roll, quelque chose d’entraînant, d’énergique. Les gens parlent, rient, assez nombreux pour qu’on ne puisse qu’avec difficulté suivre l’une ou l’autre des conversations qui se tiennent.
Elle est là, juchée sur un haut tabouret, parmi un petit groupe de personnes qui font cercle. Mais à ce moment-là, elle s’est détachée de la conversation, on dirait qu’elle s’est abstraite du groupe. Il y a un contraste frappant entre sa présence et celle des autres.

Mais, pour le moment, Antoine et Léa se trouvent dans une chambre aménagée en salle de répétition, il n’y a ni bar, ni musique, et personne d’autre qu’eux et le caméraman. Pour l’actrice et le cinéaste, il s’agit d’imaginer une scène qui probablement ne prendra véritablement vie qu’au montage. Pendant le tournage, on triche, on imagine encore. Léa est assise sur une chaise, à côté d’un bureau ; elle dispose d’un verre et de ce qu’elle saisit peu à peu du personnage.

Dans un premier temps, se concentrer sur un aspect du personnage : l’assurance, la séduction. Ne l’envisager d’abord que comme une fille consciente de son pouvoir de séduction. Léa rejoue la scène plusieurs fois, le temps d’intégrer son rôle, qu’il justifie chaque geste. Chacun de ses mouvements exprime une sensualité assumée. La façon qu’elle a de passer la main sur ses lèvres, d’un geste alangui, et de laisser retomber le bras, de le laisser prendre son élan et, tout à coup, se retenir un peu, puis redescendre progressivement, comme s’il prenait conscience de son poids, de sa présence au monde, à l’espace autour d’elle. Et puis, le regard un peu trouble lorsqu’elle aperçoit l’homme hors-champ, dont on ne saura rien, qui n’est peut-être qu’une représentation de la virilité, et le sourire qui s’épanouit et se rétracte avec une lenteur envoûtante. Il y a du pouvoir dans ce regard qui fixe l’autre droit dans les yeux, et l’entraîne.

Mais ce n’est pas elle, Anna, le personnage à qui Antoine a donné vie à l’intérieur d’un scénario, et qu’il s’agit maintenant de faire exister en chair et en os. Elle n’a pas un caractère aussi tranché, ses attitudes ne sont pas univoques. Derrière l’assurance, on pressent la tristesse ; derrière la séduction, le sentiment peut-être d’être méprisée. C’est cela qui a besoin d’être nuancé, qui fait coïncider des sentiments d’apparence contradictoires, qui intéresse Antoine. Alors, geste après geste, il faut retravailler, instiller le doute, la gravité dessous ce qui paraissait anodin. Ne pas reposer le verre simplement ; attendre un peu, un instant seulement, la main enveloppant toujours le verre déjà reposé. Exprimer une fatigue du corps, une difficulté à peine palpable à enchaîner les gestes. Quand elle s’essuie les lèvres, suspendre le mouvement, comme un équilibre précaire, le corps prêt à basculer d’un côté ou de l’autre : continuer ou s’effondrer.
Le sourire : pas un franc sourire de triomphe, mais un sourire qui contienne aussi de la mélancolie, dont la séduction soit à la fois victoire et démission.
Geste après geste, le personnage se transforme, change de couleur, se complexifie. Il y a l’assurance affichée, et une fragilité plus enfouie, qui se décèle si l’on y prend garde, si l’on observe attentivement. Il y a quelque chose d’infime qui nous dit qu’il se joue, dans ce jeu de séduction, un drame sans éclat et sans bruit.

Anna commence à exister. Et puis, Léa rejoue la scène, en entier. Sa durée s’est étirée. Léa lui imprime un rythme nouveau, fait d’attentes, d’hésitations, d’une certaine pesanteur. Antoine imagine le plan, la caméra fixe et, au moment où Anna porte la main à ses lèvres, un zoom avant, et le visage de Léa en gros plan. Et puis, de nouveau, le cadre s’immobilise, jusqu’à la fin. Il entend les bruits diégétiques, la musique, les voix, qui diminuent après le zoom, et en même temps qu’un gros plan du visage, c’est un gros plan sonore dans lequel résonnent, tout à coup, les soupirs d’Anna, le bruit des cheveux qu’elle effleure, le contact de la peau en une caresse fugitive.

« C’était vraiment bien, c’était ça ! »
Antoine s’étonne de la justesse de Léa qui l’a devancé, qui a eu l’intuition de ce qu’il cherchait. Il est sûr, maintenant, qu’elle sera Anna. Anna et Léa se confondent dans son imaginaire comme une certitude, et c’est à une seconde naissance de son personnage qu’il assiste.

La répétition est finie, Léa quitte le rôle d’Anna et reprend celui d’une jeune actrice de bonne volonté flattée d’avoir été choisie parmi tant d’autres. Il s’est passé beaucoup de choses pendant ces quelques heures, Antoine en ressort affermi dans ses convictions de cinéaste. Il garde aussi, ténue au fond de lui, une amertume légère de sentir Anna disparaître derrière Léa, se réfugier de nouveau au fond de son esprit. Il sait que lorsqu’elle en ressortira, ce sera pour intégrer une nouvelle prison - celle du film.

Charlotte Cayeux

Salope

On avait commencé la soirée dans un café du XIème, Mat, volubile, parlant de lui, Julien faisant des blagues douteuses, Pierre écoutant, silencieux et souriant. A minuit Mat déjà saoul nous enjoint de le suivre, commençant de hausser la voix, chassé par le patron pour l’avoir provoqué sûrement d’une remarque déplacée – une mauvaise habitude – et je les suis sans vraiment le vouloir mais comme toujours malgré moi attirée. On se retrouve une fois de plus à la Cantada, ouverte jusqu’au petit matin. Mat m’apporte un verre que je n’ai pas demandé. Nous voilà de nouveau installés autour d’une table, sans grand chose à nous dire. Par moments l’un d’entre eux prononce une phrase qui retombe vite dans un silence fatigué. Je remarque les traits tirés de Pierre, le teint grisâtre de Julien, Mat lance des regards aux quatre coins de la salle. Autour de nous c’est une ambiance tapageuse, la musique envoie ses décibels, le martèlement des basses et son rythme effréné, les couleurs criardes me blessent les yeux et les allées et venues incessantes des clients du bar à l’arrière-salle et de l’arrière-salle au bar achèvent de m’étourdir. Pierre se met à parler. Je n’écoute pas, je le laisse à son monologue. J’évite son regard. Les conversations me fatiguent. Maintenant je laisse mon esprit vagabonder sans plus tenter de le fixer nulle part. Le flou m’envahit. Puis Mat me tape sur l’épaule et m’entraîne sur la piste de danse. Au moment où je me lève je sens ma tête qui tourne, le décor pencher dangereusement, je suis Mat en équilibre instable, je me laisse guider, je n’ai plus envie de décider de rien. Je m’en remets aux autres et aux évènements. Je me laisse submerger par la musique, les lumières. Mes sens s’aiguisent à mesure que mon esprit s’engourdit. Je laisse les vibrations pénétrer dans ma chair, les pulsations dans mon cœur, je sens chaque endroit de mon corps avec plus d’acuité. Je me réconcilie avec lui. Mes bras et mes jambes suivent la cadence, je n’ai pas besoin de leur dire quoi faire. Souvent j’ai senti mes membres me trahir. Souvent je les ai sentis vivre d’une vie indépendante, mais d’une vie amoindrie, engoncés. Cette nuit il n’y a plus de frontière et je ne fais qu’un avec moi-même. Je ne pense à rien d’autre qu’à la sensation de mon corps. Mat me sourit. Ses yeux s’éclairent. Nous dansons de conserve, en harmonie avec les autres corps. Je n’ai plus la moindre défiance envers ces inconnus, j’oublie ce qui nous sépare, ce qui nous éloigne, je ne sens que nos sensations communes. Par moments je croise des regards qui s’attardent sur moi un instant, je m’offre à eux, prenant plaisir à leur frôlement. Une sorte de voile léger m’enveloppe et me protège du monde alentour. Un sentiment de puissance sourde m’étreint. J’occupe l’espace. Je lui impose ma présence. Je me déploie avec plus de largeur, d’ampleur dans les mouvements. Bientôt je me contorsionne au rythme de la musique qui s’emporte, pliant sous ses heurts, m’étourdissant, me laissant habiter par les soubresauts et les sonorités de la musique. Puis elle s’estompe et les mouvements de mon corps s’alanguissent. Je reviens à la réalité du lieu. Je jette un regard autour de moi. Je croise le sien. Je reçois l’intensité de son désir, je ne peux pas y échapper. La musique reprend mais je me dirige vers le bar, troublée par ce regard. La fatigue de la danse s’abat d’un coup sur moi. Je m’assois. Je commande un verre. Il m’a suivie. Il se rapproche. J’avale le shot. Sans que je le regarde je sens ses yeux sur moi. Il cherche à capter mon regard. Je prend conscience plus intensément de mon corps de mon visage. Je m’offre à lui. Je prends plaisir à être vue. Je le laisse approcher de moi, m’effleurer. Je sais exactement ce qui va se passer. Je me sais libre de laisser les choses se dérouler, ou non. J’attends que ça arrive.
Je n’ai pas bien conscience de la façon dont cela se passe mais me voilà tout d’un coup dans les bras de l’homme, embrassée par l’homme, me livrant à corps perdu à son étreinte et à sa bouche, consciente d’être livrée en même temps aux regards, y prenant un plaisir extrême. Mat m’a vue. Je referme les yeux. Puis le voilà tout près de moi. Je m’écarte un peu pour reprendre mon souffle, Mat en profite pour m’attirer à lui, m’arracher aux bras de l’homme, me mettre en garde contre son air louche et mon degré d’alcoolémie. Je n’ai que faire de ses conseils. Je me détourne de lui pour commander un autre verre. Puis je jette un œil en arrière, et je vois l’homme, il discute avec une fille. A distance je perçois la lueur lubrique dans son regard. Il ne me plait pas. Il a l’air d’un type prêt à tout. Je cherche mes amis. Une sensation légèrement nauséeuse me dissuade de me lever. Le voilà qui revient vers moi. Il me dit de le suivre, je décline sans conviction. Il insiste. Il pose ses mains sur moi. Je sens son haleine de bière. Je le suis.
Il ouvre la porte et le froid s’abat sur moi, brisant d’un coup la douce torpeur qui m’enveloppait à l’intérieur. Dehors les choses apparaissent plus crûment, plus laides, sans le secours du bruit et des lumières artificielles. Dehors le jeu de séduction ne cache plus le vulgaire appétit, je sens ses mains qui palpent, sa langue qu’il enfonce dans ma bouche, le contact d’un corps étranger. Je le laisse faire. J’aime être désirée. Il me presse de le suivre, il a un bar non loin d’ici, nous y serons tranquilles. Je ne veux pas. Il insiste. J’hésite. Il se fait plus pressant. Je n’ai pas le temps de réfléchir qu’il m’entraîne dans une rue parallèle et je le suis sans volonté, c’est tellement simple de suivre.
Il me fait entrer dans son bar. J’entends le bruit métallique du rideau qui redescend automatiquement derrière moi. La lumière s’allume, éclairant une petite salle, quelques tables, un bar de quartier simple et sobre. Je me retourne face au rideau baissé, le regard arrêté, mon horizon soudain rétréci à ces quatre murs et à cet homme que je ne connais pas, à son objectif. Il a mis de la musique et nous a servi deux bières. J’avale quelques gorgées. Le voilà sur moi de nouveau. Alors qu’il m’embrasse je sens la nausée me reprendre, un dégoût de l’alcool et de l’homme me submerge, de plus en plus fort, je vais vomir, je demande où sont les toilettes. Il ne veut pas me lâcher. Il se colle à moi davantage. Je lui dis que je vais vomir. Il me regarde méchamment. Il dit que je mens. Le voilà qui parle des femmes. Son contact et ses mots m’écoeurent, je le repousse, je pars à la recherche des toilettes, il me suit et alors que je me penche sur la cuvette pour vomir il est toujours là derrière moi, ses mains tentant de me ramener à lui, et je dégueule sous le regard de ce type, je vomis mon dégoût de ses mains et de son sexe, de son regard qui me méprise, de son désir, de moi-même objet de son désir, de son mépris.
Je me redresse, je titube, je passe devant lui en évitant son regard et ses mains, je retourne dans la salle chercher mon sac et mes affaires avec l’envie de m’enfuir au plus vite, respirer dehors, marcher dans les rues, me retrouver seule. Mais il me suit. Il se colle à moi de nouveau. Je lui dis que je me sens mal et que je veux rentrer chez moi. Alors je vois la haine dans son regard, une haine immense qui grandit et qui me paralyse, il me dit : maintenant que tu es là, tu ne crois quand-même pas que tu vas repartir comme ça, et je prends conscience que je suis enfermée, je sens l’espace se refermer autour de moi, ma tête tourner de plus en plus, il dit que je suis une salope.
Confusément j’entrevois la suite. Je pense qu’il va me violer, jouissant de me contraindre, et je vois déjà luire dans son regard le plaisir de me voir sans défense. Je vois sa haine et son désir ne faire qu’un. J’ai peur d’avoir mal. Mon corps ne m’appartient pas il est moi, je n’existe pas en dehors de lui, toute atteinte à mon corps est une atteinte à mon être. Je sens cela confusément, sans le formuler, je n’ai jamais autant senti cela.
Des secondes, des minutes passent il est là face à moi me fixant de son regard plein de menaces il parle et je n’entends plus les mots qu’il prononce, je le vois trépigner, grimacer de colère, je vois un petit homme impuissant qui veut posséder, dominer. Brutalement il m’agrippe. Me voilà écrasée par ses bras qui m’enserrent, écrasée par ces quatre murs qui m’entourent, prisonnière de mon corps. Une peur vague et un dégoût profond, précis m’envahissent.
Puis j’entends au-dehors des gens qui marchent, des gens qui parlent, et je me rappelle qu’il y a de la vie encore dans les rues de Paris. Alors je me mets à frapper, de toutes mes forces, sur le rideau métallique, dans un bruit assourdissant qui couvre sa voix qui m’ordonne d’arrêter, et ses yeux furibonds maintenant lancent des éclairs, j’y réponds en frappant plus fort et c’est lui ainsi que j’assomme.
Alors il me saisit le poignet et me traîne jusqu’au fond du bar, derrière les toilettes, et je me vois livrée à lui, à sa haine qui décuple ses forces, incapable de m’y soustraire, mais soudain il ouvre une porte et me pousse dehors, et avant de la refermer, « Allez, tire-toi, salope », me crache ces mots à la figure.
Je me retrouve dans une rue de Paris déserte, aux premières lueurs de l’aube, le corps engourdi par le froid.
Je marche une heure, à toute vitesse, avant de m’écrouler sur mon lit.
Je me réveille avec un goût amer dans la bouche, et l’odeur persistante de son haleine.

Charlotte Cayeux

Contre le temps

Dans le couloir elle avance, impatiente et inquiète. La femme qui est venue la chercher marche devant elle d’un pas sûr, les clefs de son trousseau s’entrechoquant à chaque pas. Son regard s’abîme dans le mouvement des hanches larges, serrées par l’uniforme. Peu à peu, elle prend conscience de son propre corps noyé dans des vêtements trop grands, son visage nu sans maquillage. Elle tente de se calquer sur son rythme mais elle parvient difficilement à maintenir constant l’écart entre elles, et souvent elle doit redonner de l’élan à son corps.
Elle revoit le sourire discret que la femme lui a adressé en la laissant sortir. Que ce moment soit arrivé est encore une idée abstraite, imprécise.
Dans les couloirs chaque bruit résonne, celui de leurs pas, des portes qu’on referme, des voix plus lointaines dans la monotonie des murs blancs, parvenant jusqu’à elle comme à travers un brouillard.
Elle a attendu longtemps, comptant les jours puis ne les comptant plus, puis les comptant de nouveau.
Lorsqu’elles arrivent il est là. C’est une image familière et étrange à la fois. Une sensation aiguë lui traverse le ventre et le reconnaissant sans le reconnaître vraiment, elle détourne aussitôt le regard.
La femme repart. Elle entend le bruit sec de la porte qui claque dans son dos et tout à coup réalise qu’elle se trouve seule avec lui, dans la pièce close mais offerte aux regards, troublée par cette proximité soudaine et le silence qui s’installe.
Elle traverse l’espace étroit jusqu’à la chaise vide, qui lui paraît immense. Maintenant elle est assise en face de lui, de l’autre côté de la table. Elle n’a pas senti le regard d’un homme depuis longtemps et ce regard d’abord la blesse. Elle entend le bruit de pas se rapprochant, de part et d’autre le son de voix étouffées. La sienne sort sans force, étranglée. Elle s’excuse. Ici on n’a pas droit au maquillage…
Derrière la vitre elle voit apparaître un visage de femme sans expression. Elle reçoit son coup d’oeil machinal. La lumière vive du néon réfléchie sur les murs trop clairs, trop lisses lui fait mal comme au sortir d’un long sommeil, et ne sachant sur quoi reposer son regard, elle le pose enfin sur lui qui ne la regarde plus. Quand il tourne le visage vers elle de nouveau et grimace un sourire elle voit dans son regard mieux que dans un miroir ses propres cernes, les rides qui se sont accentuées autour de la bouche, les années qui semblent s’être abattues sur elle. Elle se voit dans ses yeux qu’il détourne par gêne, par pudeur, elle voit qu’elle a changé.
Il commence à parler. Il parle de l’avocat, des gens qui vont témoigner, il y a leur voisine infirmière qui n’a rien remarqué et qui peut témoigner, le rapport du psychiatre. Des enquêtes complémentaires vont avoir lieu. Il sera entendu une troisième fois. Ses parents bien sûr ont été convoqués, son frère, la petite amie de son frère, quelques amies ont été contactées. On ne sait pas combien de temps ça peut prendre. Il faut être patient. Plus que ses paroles les inflexions de sa voix, familières, la rassurent.
Il se tait de nouveau, et son regard la fuit ne trouvant pas de refuge dans la pièce aux murs nus, l’espace vide autour de la table. Elle ne réalise pas bien encore qu’il est là, physiquement. Elle pourrait le toucher mais à la place d’une vitre il y a entre eux ce qu’il s’est passé et dont ils ne parleront pas.
Elle l’observe. Il ne s’est pas rasé depuis plusieurs jours. Elle remarque la barbe et les cheveux gris par endroits, plus nombreux. Elle remarque maintenant certains traits plus marqués le regard moins vif qu’autrefois. La chemise qu’elle lui avait offerte. Une vieille veste un peu usée, de l’époque d’avant sa grossesse. Des souvenirs surgissent par bribes qui s’interposent entre elle et le moment présent, le mouvement des feuilles bruissantes au-dessus d’elle, cela se passe quelques semaines avant, elle est allongée dans l’herbe les yeux grands ouverts, elle se souvient de la pureté des couleurs, il n’y a pas alors d’inquiétude en elle, et puis une autre image, l’étonnement dans son regard, il se tient à quelques mètres d’elle, l’horreur ensuite, et l’impuissance. Elle les chasse de son esprit.
Elle voit ses mains larges, rassurantes. Elle le regarde assis devant elle, sa présence sûre. Ici elle ne voit pas d’hommes. Il essaie de sourire. Elle sent ses yeux s’arrêter sur elle, se fixer sur son visage puis descendre le long de son corps dont on devine à peine les formes et à mesure que ses yeux le parcourent elle sent une à une différentes parties de son corps reprendre vie.
Il voit sa poitrine soulever légèrement le pull à mesure que sa respiration se fait plus lente et plus profonde. Il se penche en avant, effleure sa main. Elle répond doucement à la pression des doigts en jetant un regard furtif par-dessus son épaule.
Puis elle pose sa main sur le bras de l’homme, l’amène vers elle. Le bruit des pas de nouveau qui approchent. Une femme et des enfants passent. Le plus jeune ralentit et jette un regard curieux dans leur direction. Il l’attire vers lui. Elle regarde l’enfant la regarder, son air insolent. Il se détourne à l’appel de sa mère. Lorsqu’il a disparu elle se laisse aller contre lui. Elle reconnaît son odeur. Elle aime le contact rugueux de la barbe contre sa joue. Elle ferme les yeux. Elle entend les pas venir vers eux, réguliers. Elle les ouvre. Elle se détache un peu de lui. Elle devine son regard à travers la vitre. Le bruit des pas s’affaiblit avec une lenteur agaçante, obsédante. Elle l’embrasse. Elle ferme les yeux. Le premier contact de leurs langues. Elle l’embrasse brièvement, avec avidité, avant de s’arracher à lui de nouveau, haletante.
Elle lui parle à voix basse d’une voix enrouée. Pour des gestes « déplacés », les visites pourraient être suspendues des semaines, des mois…
Elle a rejeté son corps contre le dossier de la chaise et elle essaie de lui sourire, la table entre eux figurant et accentuant la distance. Elle se voudrait douce et réconfortante.
Elle sait l’heure qui tourne et la précarité de ce moment et les mots pourtant ne lui viennent pas. Elle en assemble, construit des phrases intérieurement qui restent coincés dans sa gorge. Entre le moment où ils se forment dans son esprit et celui où elle tente vainement de les prononcer il y a ce laps de temps pendant lequel elle réalise leur insuffisance et toute parole lui semble dérisoire.
Elle y renonce.
Elle reconnaît le sourire enfantin aujourd’hui voilé et elle sent le désir augmenter, plus fort à mesure qu’elle entend les pas se rapprocher, encore, décuplé par la crainte. D’un mouvement brusque il rapproche sa chaise, contournant la table. Elle sent bientôt les doigts l’effleurer sous la jupe, timidement. Son corps se crispe sous la caresse. Elle ne bouge pas, ne l’encourage pas plus qu’elle ne le repousse, paralysée par des sentiments contraires, craignant de le perdre trop longtemps pour un bonheur fugace.
La main de l’homme se pose maintenant avec plus d’assurance et remonte lentement le long de sa cuisse. Elle baisse les yeux et tente d’oublier un instant la laideur qui l’entoure et la présence, à quelques mètres, de l’étrangère. Mais le bruit des pas s’obstine et alors que les doigts délicatement se faufilent sous le tissu elle demeure à l’affût, l’œil rivé à la vitre et l’oreille aux aguets. Les sens en alerte, épiant le moindre signe d’une interruption imminente, elle le sent avec une acuité que la menace exacerbe.
Elle le fixe maintenant des yeux, scrutant ses moindres expressions, la lueur du regard sombre et la bouche entrouverte. Elle entend son souffle proche. Et puis elle sent peser sur elle un autre regard et tout à coup elle est là, en face, l’observant, d’urgence elle doit se ressaisir, elle tente de cacher son trouble, calmer sa respiration, persuadée qu’elle est en train de lire la faute sur son visage mais déjà elle est repartie.
Elle est prise alors d’une envie impérieuse de le toucher et elle se serre contre lui le visage dans son cou, protégeant ses yeux de la lumière toujours trop vive. En cherchant à se détacher de lui elle aperçoit la montre à son poignet et calcule le temps qu’il leur reste : treize minutes. Un instant son regard demeure fixé sur le mouvement de l’aiguille. Elle finit par percevoir son bruit léger. Elle sent le bras de l’homme l’attirer à lui. Elle renonce à lutter. Il pose ses mains sur elle. Elle garde les yeux braqués en direction de la vitre. Il saisit la sienne. Bientôt elle le sent dur et impatient. Le doigt de l’homme s’introduit en elle brutalement, creusant dans son ventre une vague de plaisir presque douloureux. Leurs gestes sont précis. Comme l’aiguille qui continue de scander les secondes. Leur mouvement rapide accentue la lenteur implacable des pas. Elle refrène ses soupirs, le bruit de sa respiration. Le plaisir qu’elle ressent est plus vif d’être menacé, endigué. Elle tressaille. Elle surprend le tremblement de ses lèvres. Il a un mouvement vers l’arrière, relevant la tête et prenant une inspiration plus grande, saccadée. Elle aperçoit de nouveau les aiguilles pressantes. Elle regarde sa bouche qui s’entrouvre, se déforme. Elle accentue la pression de sa main, guettant l’effet de son geste dans les mouvements de ses lèvres, les variations de son regard, l’écho de ses propres sensations, puis de nouveau la vitre, un bref regard en arrière. Les gestes s’accélèrent, les battements de cœur, le souffle court, les battements dans ses tempes qui résonnent par-dessus le martèlement des pas, de plus en plus forts. Une moiteur le long des côtes. Sa peau luisante. La lumière tombant du plafond. Ses lèvres. Les yeux dans les yeux. Elle détourne le regard. Retient sa respiration. Réprime un cri. Accélère.
Au moment où elle se sent presque sur le point de jouir la sonnerie retentit, agressive et sans appel.
A peine a t-elle le temps de reprendre ses esprits et une tenue décente qu’on a ouvert la porte, qu’elle le voit s’en aller.
Elle attend là, quelques minutes, un moment apaisée, avant qu’on lui ouvre à son tour.
Et déjà tout cela, vécu dans la précipitation, semble nimbé du voile du souvenir. Et déjà les détails qu’elle s’efforce de fixer pour les nuits à venir semblent lui échapper.

Charlotte Cayeux

A qui le tour ?

Il composa le code de l’immeuble et vite monta l’escalier. Au second, il s’arrêta, sortit de son sac en cuir un petit miroir de poche à travers lequel il se jeta un regard furtif et se dirigea d’un pas finalement décidé, après un très court instant d’hésitation pendant lequel il vérifia l’heure sur sa montre, vers la porte de gauche, et sonna.
Il semblait avoir la cinquantaine, bien mis, complet bleu foncé et l’air d’arriver directement du travail, d’un emploi un peu routinier, bien payé et à responsabilités. Rien de très notable dans la physionomie. Des rides assez profondes parcourent déjà le visage. Le corps est raide un peu.
C’est presque immédiatement que la porte s’ouvre, offrant au regard de l’homme une femme jeune aux formes prononcées et légèrement vêtue, comme le veut le métier. On ne lit aucune curiosité dans son regard. Elle adresse à l’homme un « Bonjour » poli et neutre, auquel il répond de façon non moins détachée. « Désolé pour le retard ». Elle coupe court aux excuses.
La suite se déroule dans un silence coutumier. Il répète les gestes habituels, dans un ordre à peu près similaire. D’abord, il se défait de sa veste qu’il accroche au porte-manteau, et pose le sac à son pied. Ensuite, il sort de sa poche une liasse de billets qu’il dépose sur la table du salon. Elle suit les gestes des yeux sans surprise. Il la suit enfin à travers le couloir jusqu’à la chambre. Il connait le protocole. C’est un client régulier. Il a perdu presque entièrement l’émotion et la gêne des premières fois, la honte secrète qui participait de son plaisir.
Elle s’assoit sur le lit et commence à se déshabiller sans attendre, il la rejoint aussitôt. Quand elle a retiré son soutien-gorge il place ses mains sur les seins et les caresse doucement. Il retire ses mains et elle enlève la jupe et le string en dentelle noire et rouge. Elle s’allonge docilement devançant les demandes de l’homme. Il la pénètre presque aussitôt.
Quand il a fini il reste allongé auprès d’elle quelques instants sa main caressant le ventre. Il regarde sa montre.
« Bon j’y vais, je ne veux pas te déranger.
— D’accord, j’ai un client après toi. »
Dans le ton de sa voix aucune animosité mais une distance respectueuse qui rappellerait à l’homme, s’il était venu à l’oublier, le caractère strictement professionnel de l’échange.
Elle le raccompagne et lui ouvre la porte. « A la prochaine fois. »

L’homme redescendit l’escalier d’un pas moins pressé. Il rentra chez lui, où l’attendaient femme et enfants, à l’heure habituelle – et comme chaque soir il leur demande avec tendresse comment s’est passée la journée. Il est content et soulagé de rentrer chez lui.

Au même moment, Julien gravit à son tour l’escalier. Le pas est beaucoup moins mécanique et il sort fébrilement de sa poche le bout de papier sur lequel il a noté l’adresse. Il est jeune – peut-être dix-sept ans, peut-être moins – les traits juvéniles et lisses, le visage assez beau. Il semble beaucoup moins calme que l’homme de cinquante ans, les traits tendus, les gestes un peu brusques. Il vit encore dans l’impulsion tourmentée et inassouvie du désir. Il porte un baggy, un tee-shirt blanc et une casquette. D’âge et de costume, il pourrait sembler l’opposé de celui qui l’a précédé, si leurs pas ne les avaient conduits au même endroit, vers le même but clandestin. Lui a de la naïveté encore, il croit sûrement qu’il en repartira possesseur, il n’en est pas encore revenu.
Il a cherché l’annonce dans les pages d’un quotidien suisse et contacté son auteure. Il ne l’a encore dit à personne, bien que des copains l’aient encouragé, et même s’il n’y a là rien de dévalorisant à leurs yeux, au contraire. Il a hâte et peur d’être déçu.
Il a le cœur qui bat lorsqu’il sonne à la porte et le corps toujours fébrile. Une lueur fugitive apparaît dans les yeux de la femme quand elle ouvre la porte, peut-être l’attrait de la nouveauté qui subsiste malgré la routine. Elle lui parle doucement comme pour le rassurer.
« Entre ! Comment tu t’appelles ? Moi c’est Virginie. »
Il la trouve belle et tellement à l’aise qu’il se sent intimidé lui qui n’a pas d’expérience. Il regrette d’être venu bien qu’elle continue de lui parler gentiment.
« Mets-toi à l’aise. Tu connais les tarifs ? 300 francs pour la totale. Pour toi je fais un prix : 250. Qu’est-ce que tu veux ?
— Je sais pas.
— C’est pas grave, on va improviser. »
Elle rit.
« C’est ta première fois ?
— Non c’est pas la première. »
Il ment sans trop savoir pourquoi et sachant bien qu’elle n’est pas dupe. Elle porte sur lui un regard amusé.

Elle saisit le garçon par la main et l’amène dans la chambre. Elle se fait douce et maternelle. Il ne la regarde jamais en face. Sur le lit elle reprend sa main et la guide patiemment. Les gestes du garçon sont nerveux et maladroits, elle l’aide à se déshabiller.

La passe a duré plus longtemps que la précédente, peut-être vingt minutes. Le garçon reste étendu sur le lit, le bras de la femme entourant son cou. Au bout d’un moment elle se redresse et lui dit gentiment :
« Désolée, il va falloir que tu partes maintenant … »
Le garçon se redresse lentement et se rhabille. Elle le raccompagne. Il remet sa veste, les yeux toujours baissés. Il se dirige vers la porte – elle lui rappelle :
« 250 ! »
Il s’excuse en bredouillant et sort des billets chiffonnés de sa poche.
Elle lui ouvre la porte en souriant : « A bientôt peut-être… ». il part vite et sans se retourner.
En descendant l’escalier il croise un homme auquel il jette un rapide coup d’œil. Descendu au palier suivant, il se dit que l’homme est peut-être un autre client et s’arrête un instant pour écouter : il entend sonner chez la femme. Il entend la porte qui s’ouvre et le nouveau couple qui se salue et il devine au ton des voix qu’il s’agit aussi d’un premier rendez-vous.

Il devait rejoindre un ami mais finalement il rentrera chez lui directement – chez sa mère, puisqu’il habite encore chez sa mère. Il esquivera ses questions et elle lui reprochera une fois de plus son manque de communication. Il grommellera une réponse qu’elle ne comprendra pas avant de s’enfermer dans sa chambre dont il ne ressortira que de mauvaise grâce pour le dîner. Il aura passé trois heures avachi sur son lit un peu nauséeux après avoir essayé sans succès de se masturber devant les magazines porno cachés sous le matelas.

L’homme qui a sonné après le jeune garçon est un trentenaire au style ordinaire. Il parait réservé, sans être timide. Il a un regard un peu grave. La femme lui rappelle les tarifs selon la procédure habituelle et il dépose l’argent sur la table du séjour avant de la suivre dans la chambre. Machinalement, elle s’assoit sur le lit et commence à retirer ses habits – il s’est assis lui aussi mais il l’arrête.
« On pourrait parler un peu avant ? »
Il a dit ça sans lever les yeux vers elle.
« On peut parler si tu veux mais mon temps est compté.
— Pas longtemps.
— OK. »
Elle remet son gilet et croise les bras.
L’homme reprend après un court silence.
« Ça fait longtemps que tu fais ce métier ?
— Deux ans. Et toi, ça fait longtemps que tu fréquentes les prostituées ?
— Oui, quelques années.
— Un garçon comme toi doit trouver des femmes facilement pourtant…
— Je peux plus, avoir une vraie histoire. C’est trop compliqué pour moi… »

Il se met à raconter et parle, sans l’effleurer une seule fois. Elle l’écoute longtemps silencieuse puis l’interrompt :
« Je m’excuse, tu sais, j’attends un autre client après toi. »
Il lui dit merci et prend congé.
Au bas des escaliers il croise un homme qui doit avoir à peu près son âge. Ils s’échangent un coup d’œil furtif. L’homme qui monte marche d’un pas rapide et assuré. Il se dirige directement vers la porte et sonne. A ce moment-là retentit la sonnerie du téléphone à l’intérieur de l’appartement – il entend la femme répondre sans pouvoir distinguer ses paroles. Cela dure plusieurs minutes. Puis des bruits de pas, des allées et venues, et la femme sort précipitamment avec une veste et son sac à mains.
« Ah ! François, tu es déjà là ! Je m’excuse, je dois absolument passer chez une amie. Je reviens dans un instant. »
Elle a dit ça d’une traite et déjà essoufflée avant de descendre en courant l’escalier. François sourit. Elle a claqué la porte alors il reste sur le palier, adossé à la rambarde de l’escalier.

Vingt minutes ont passé. Des bruits de pas dans l’escalier se font entendre. François se retourne : c’est le tour maintenant d’un homme assez âgé, pas loin peut-être des soixante-dix ans. Il monte, voûté. Il s’immobilise en haut de l’escalier et relève la tête : en apercevant François, un sourire malicieux se dessine sur ses lèvres.
« Ah, vous aussi vous venez voir Suzon ?
— Euh… »
Une fraction de seconde, le visage de François s’est crispé. Finalement, il regarde en face le visage jovial du vieil homme et sourit à son tour.
«  Oui. Oui oui. J’avais rendez-vous à 17h, mais elle a dû partir en urgence, enfin, apparemment, elle revient dans un instant.
— Ah bon, eh ben ça m’apprendra à arriver en avance pour essayer de grappiller du temps ! Ha ha. Je pensais qu’elle n’aurait personne avant moi, parce que souvent elle travaille le soir… Bon, on va attendre alors ! Que je n’aie pas monté ces trois étages pour rien quand-même ! Ha ha.
— Oui, c’est tout ce qui nous reste à faire. »
Après un silence, François reprend.
«  Alors, vous la connaissez bien ?
— Oh, bien c’est beaucoup dire ! Mais je la suis depuis ses débuts. C’est-à-dire depuis pas si longtemps. Un an et demi, deux ans peut-être… »
L’homme devient songeur.
« Oh, je n’ai pas toujours fréquenté les prostituées. Mais je déteste la solitude alors un jour, je me suis résigné à payer. C’est pas toujours si sordide, d’ailleurs… quand on tombe sur des Suzon… Mais on en ressort jamais tout à fait satisfait… C’est peut-être le regret des autres femmes. Enfin une chose est sûre, Suzon elle sait vous mettre en confiance. Elle a de la délicatesse. Y en a d’autres, elles se démènent pas pour vous faire oublier que vous êtes vieux et moche. »
Il se tourne soudain vers François :
« Mais toi, t’es jeune ! Pourquoi que tu vas chez les prostituées ? »
L’autre a un mouvement de la main, comme un geste de lassitude.
« Oh ben… Avec elles au moins, pas d’histoires ! On baise et c’est tout. Pas de fausses promesses, pas de chantage affectif. C’est clair et net.»
Le vieil homme tourne vers François un regard plein de tristesse.

Ils sont en train de rire un peu jaune quand un jeune homme d’origine arabe probablement, portant baskets et survêtement, fait son apparition sur le palier. Il marque un temps d’arrêt en apercevant les deux hommes devant la porte, ses traits se crispent et la colère noircit son regard.
« Hé ! Y se passe quoi, là !? »
Le vieux monsieur le regarde, affable :
« Vous venez voir Suzon ? Enchanté ! »
C’est à ce moment-là qu’ils entendent quelqu’un courir dans l’escalier, avant que la femme n’apparaisse devant eux tout essoufflée.
Le visage du vieux s’illumine.
« Salut Suzon ! »
Elle les regarde tous les trois.
« Ah… Vraiment désolée. A qui le tour ? »

Le soir, une fois le dernier client reparti, Suzon qui s’appelle en réalité Mylène traînasse un peu dans l’appartement. Elle se prépare un chocolat chaud, feuillette un magazine, regarde par la fenêtre. Le téléphone sonne, et c’est William son petit ami qu’elle rejoindra un peu plus tard dans la soirée, quand elle se sera « bien nettoyée ».
Elle se plonge dans un bain chaud, et repense aux clients de la journée. Elle pense à eux sans haine et sans dégoût, avec peut-être seulement un peu de mélancolie. Elle pense à la file d’attente qui s’est formée ce soir, avec un petit rire. Elle pense à ses clients comme à une longue file de frustrations, d’attentes jamais satisfaites, semblables par-delà les apparences, et vaines.

Charlotte Cayeux

Une brève histoire

Cette nouvelle a reçu le prix Encouragement du concours Brèves de Plume

Matthias s’est réveillé tard. Encore les brumes du sommeil. Des bribes de rêve en mémoire. Fugitives… Il essaie de les saisir, de les fixer. S’accrocher à elles. Mais les images se dissolvent, déjà. Aucune saillie, et tout est mou autour de lui, vague, vaporeux, vaseux.
Et puis, quand il a émergé de tout ce fatras de voiles, il a regardé autour de lui, il a vu les murs blancs, son lit, et c’est tout. Il s’est dit : Je connais cet endroit. C’est la première fois qu’on l’amène ici, il se rappelle avoir senti la peur monter et s’être dit c’est pas possible, on va venir me chercher, c’est une blague, pour me faire peur, un avertissement quoi, pas pour de vrai. Qu’est-ce que j’ai fait ? Me rappelle plus… Tout oublié. Enfin non, y a des visions, des cris qui me reviennent. D’hier. De la soirée. J’étais saoul. Je me suis battu. Avec mon père. Pourquoi ? Je sais même plus. Un truc qu’il a dit qui m’a énervé. Un truc qu’il a dit exprès pour m’énerver. Après, je me souviens plus. Me suis réveillé là. Ce qu’ils ont fait de moi entre temps, ce que j’ai fait, aucune idée.

C’est presque pareil, mais deux ans plus tard. Il a vingt ans.
Sa mémoire engourdie s’est remise en branle peu à peu. Son père : pareil. Des coups : pareil. Pour un motif qui en cachait sûrement un autre, un autre qui n’a pas de mots.

Maintenant il a suffisamment repris conscience et la colère le submerge à nouveau, comme hier, la haine de son père qui fait tout pour lui pourrir la vie !
Et puis après, c’est l’accalmie, le vide qui succède à la violence de ses nerfs, le grand calme qui ressemble à la mort après que la vie a lutté pour rien. Il renonce à toute velléité, se lever, aller se rafraîchir le visage, téléphoner à sa mère pour lui dire de venir le chercher, immédiatement ; il renonce aussi à tout projet plus lointain. Il reste étendu sur le lit blanc, immobile, plus un mouvement, plus rien…

Il y a un tunnel qui n’en finit pas, et je marche – un tunnel aux murs d’un blanc qui éblouit. A un moment, à gauche, il y a une porte. Je l’ouvre et je vois le corps de mon père, inanimé. Je la referme. J’ai un haut-le-coeur. Je reprends ma marche, jusqu’à la prochaine porte. Je l’ouvre, je vois mon cadavre étendu dans la même position que celle de mon père. Je m’avance un peu et je regarde mon visage et la ressemblance avec celui de mon père me frappe ; c’est lui avec trente ans de moins. Je reste effaré par cette révélation. Tout à coup j’entends une voix de femme, la voix de ma mère, douce. Elle appelle, elle nous appelle – elle prononce nos deux prénoms, et je perçois son inquiétude. Elle appelle de plus en plus fort et ça devient un cri rauque dans mes oreilles et je m’éveille en sursaut.

Les paupières s’ouvrent et en face de lui il y a une dame en tenue d’infirmière, qui sourit. Elle lui dit des mots gentils qu’il n’a pas l’air de comprendre et avant de repartir, elle lui fait une piqure, et il boit dans le gobelet qu’elle lui tend. Il se retrouve seul, de nouveau. Les médicaments font effet et il sent une somnolence le reprendre, irrésistiblement. Il ne se rendort pas mais il ne peut pas bouger, une lassitude de tout le corps l’a pris, et une lassitude de l’esprit, qui lui fait renoncer de nouveau à toute tentative de raisonner.

Dans quelques heures, il rencontrera le psychiatre. Il téléphonera à sa mère, pour qu’elle vienne le voir, et qu’elle lui apporte des livres. On l’aura prévenu que cette fois, il est allé trop loin et qu’il faut qu’on le soigne. Qu’il est dangereux pour lui de retrouver sa liberté, maintenant.

Quand Matthias a vu Anaïs, la première fois, il était là depuis un mois. Les journées s’enchaînaient identiques, ou presque – son humeur seule changeait. Parfois la colère sourde, et puis d’autres fois l’apathie. Violents changements. Comme la mer, les marées. Mais globalement, l’engourdissement… l’effet des médicaments. Il lit quand il en a le courage. Sinon rien. Un rien ponctué par les repas, la toilette, les piqûres, et les séances avec le psychiatre. Les visites de sa mère une fois par semaine, pas plus. De temps en temps, la télé dans la salle commune, mais ils regardent que des conneries. Des séries, des films mauvais. Et les patients… tous demeurés ! Sauf un ou deux, avec qui il peut discuter un peu. De choses sérieuses ! Pas des échanges incohérents… Ce que je fous dans cet asile de fous !

Matthias se demande ce qu’il fait là, avec des gens incapables de tenir une conversation, comme cette vieille folle avec son genou : « j’ai un problème psychologique au genou », elle vous répète ça en boucle. Ou bien cet homme qui parle tout seul, de longs monologues, même quand y a personne à côté, quand vous passez devant sa chambre vous pouvez l’entendre encore, qui explique, inlassablement, avec une patience absurde, qu’il a fait la guerre, qu’il a été sacré Empereur, qu’il est un héros, et qu’il a une dulcinée qui l’attend quelque part. Ou bien encore, à l’opposé du bavard intarissable, il y a celui qui ne dit rien, prostré, qui n’est peut-être pas fou, mais que ronge peu à peu son mal-être. Il est conscient, c’est pire, trop conscient pour parler de quoi que ce soit, il n’a rien d’autre à dire que sa douleur, qui ne s’exprime pas, sinon par l’absence, l’absence de mots et de gestes, d’envies.
Quand bien même il y aurait dans l’hôpital des gens avec qui parler, des fous dont la folie n’aurait pas atteint le stade qui rend impossible toute discussion censée, des dépressifs que la dépression n’aurait pas encore complètement abattus, Matthias ne daignerait probablement pas s’adresser à eux. Son amour-propre est meurtri d’être dans un asile, chez les fous, alors qu’il ne l’est pas, lui, fou, qu’il n’est même pas violent d’habitude, qu’il avait toutes les raisons de s’énerver. Il sent qu’il n’a rien à faire là, où l’on anesthésie son cerveau à coups de médicaments, où son esprit s’engourdit à force de ne se nourrir de rien, et ses membres s’atrophient un à un de ne pouvoir s’aventurer au-delà du périmètre de la cour.

Les séances avec le psychiatre le défoulent sur le moment. Mais après, il redevient morose. Quand elle vient le voir, il parle peu à sa mère ; une fois partie, il s’en veut. Jour après jour, ses émotions oscillent entre l’ennui et l’angoisse. Il fait des cauchemars, comme celui de ce cadavre, dont il ne sait pas très bien si c’est le sien ou celui de son père. Le matin, il en garde un goût amer qui s’estompe au fil des heures, pour ne laisser qu’un vide.

Alors le jour où Anaïs traverse la salle commune pour la première fois, c’est un bouleversement. Une nouveauté inespérée. Il s’est rappelé de Marie, à qui il n’avait plus pensé depuis longtemps. Il a eu envie de filles tout à coup. Elle était petite Anaïs, si petite, que ça accentuait l’air qu’elle avait d’être une chose si fragile entre les mains des deux infirmiers qui la tenaient par le bras. Elle avait des couettes, aussi, et un regard vert imbibé de larmes, tellement que Matthias en a eu le cœur fendu. Elle regardait par terre. Elle portait un jean délavé, un peu vieux, et un tee-shirt qui laissait deviner des petits seins, et ça l’a ému.
Elle a traversé la salle vite, traînée par les deux infirmiers. Ça se voyait qu’elle n’était pas là de son plein gré. Matthias a regardé la scène attentivement, pour la première fois depuis son arrivée. Elle est passée devant lui sans le voir et on aurait dit une petite fille chétive, une poupée de chiffon à deux doigts de s’effondrer, telle qu’elle se laissait conduire, sans résistance.
Les jours qui ont suivi, souvent il a eu cette vision d’elle traversant la pièce, les yeux rouges, et il y avait tant de tristesse et de résignation dans ce regard. Il s’est dit qu’il pourrait peut-être la consoler, que ça ne devait pas être si grave, et puis ça l’a énervé de penser qu’ils allaient la garder enfermée elle aussi, elle toute jeune, dix-sept ans peut-être, quel gâchis, elle toute fraîche et les joues roses. Il la croisait quelquefois, dans les couloirs, à la cantine, mais elle ne le voyait pas, le regard toujours vers le sol, qu’elle relevait parfois et dirigeait d’un bout à l’autre de la salle, lentement avant de baisser la tête de nouveau, complètement, comme si la vision de l’hôpital et de ses patients l’avaient achevée, et alors il pouvait voir fugitivement ses yeux se mouiller. Il n’y avait rien de pire que ces larmes qui ne coulaient pas, prisonnières au bord des cils.

Quand Matthias a parlé à Anaïs pour la première fois, il n’avait pas vraiment parlé depuis plusieurs jours. Depuis la visite de sa mère. Il lui avait posé quelques questions, sur la famille, sa petite sœur, il avait fait des efforts, il voulait faire plaisir à sa mère, mais c’était des efforts énormes pour enchaîner deux mots, écouter les réponses, avoir l’air d’aller mieux, de ne pas faire tant d’efforts. Quand elle est partie il était épuisé, il s’est jeté sur le lit et il s’est mis à pleurer, doucement, parce qu’il avait dû se contenir tellement pendant qu’elle était là. Il a pensé : heureusement que personne ne me voie, je ne supporterais pas, je ne supporte déjà pas tout seul, pleurer, comme ça, pour rien, à cause d’un truc qui me noue le ventre sans que je puisse le nommer, un sentiment encore plus impérieux que l’envie de frapper mon père, parfois, de lui faire mal.
Le lendemain, il a vu le psychiatre, et il n’a rien dit, presque rien, il a hoché la tête deux-trois fois et c’est tout. Le psychiatre a dit qu’étant donné l’amélioration de son comportement ces derniers temps, il aurait droit à des sorties journalières, une heure en ville s’il voulait, avec la condition qu’il rentre à l’heure, et qu’il coopère davantage. Personne ne peut vous soigner malgré vous, il a dit, vous devez avoir envie de vous en sortir.

Alors quand il s’est retrouvé à côté d’Anaïs, au réfectoire, le lendemain, il était un peu moins morose. Il se disait : ça s’améliore, avec un peu de chances, bientôt on me laissera sortir. Il allait presque bien et il a eu le courage de parler le premier, de banalités. Ce que cette bouffe était dégueulasse. Elle parlait peu mais elle était gentille, si douce, ça lui en faisait des frissons d’émotion de voir tant de douceur enfermée, confisquée au dehors.
Quand il l’a revue, Anaïs semblait contente aussi, elle souriait même un peu, et ses yeux n’étaient plus mouillés même s’ils gardaient la teinte un peu grise des jours tristes. Alors tous les jours ils se sont parlés, dans la salle commune ou à la cantine, assis l’un à côté de l’autre, ils parlaient de tout et de rien mais, comme d’un accord tacite, surtout pas de l’hôpital, surtout pas de leurs blessures et ce qui les a menés là.

Anaïs a un nouveau corps.
Un corps lisse et souple qu’elle a envie de caresser. Un corps à elle, dont elle ne veut plus se débarrasser, comme d’un vêtement trop lourd, ou d’une peau étrangère.
Elle fait de son corps une barrière entre elle et sa pensée, pour n’être plus que sensations.
C’est étrange cette réconciliation soudaine avec elle-même. Et puis, en même temps, elle sent que ça ne va pas durer, que ça ne peut pas durer, qu’on ne fuit pas son passé. Il y a ces fantômes qui la hantent depuis si longtemps, et qui vont revenir, elle le sait, briser cette harmonie.
Mais en attendant, ne pas trop penser, sentir : les battements de son cœur quand il passe, la vague de chaleur qui l’inonde lorsqu’il s’approche, la sensation d’un souffle voluptueux sur la peau quand elle pense à lui, la nuit. Faire durer le présent.

Monsieur Alain, le psychiatre, a discuté avec le personnel de l’hôpital, avec la direction de l’hôpital, et de ces discussions et de ses propres analyses il a conclu que l’instauration d’une relation trop intime entre Anaïs et Matthias nuirait à la thérapie des deux patients, et qu’en conséquence il fallait de près les surveiller.
Comme le directeur d’une école primaire suit d’un œil sévère et concentré les gestes de deux enfants précoces dans la cour de récréation, il les observe, il leur lance des avertissements, il prend des décisions.
Le jour où l’on retrouve Matthias et Anaïs dans le même lit, enlacés, le psychiatre décide de prendre des mesures radicales.

Matthias se sent comme un adolescent. Elle est là contre lui, et c’est la première fois qu’elle est si près. On dirait que j’ai douze ans.. On dirait la fois où j’ai embrassé ma première petite amie. Dans la rue je l’ai prise par la main, on est allés s’asseoir tous les deux sur un banc. J’étais un dur, pas du genre sentimental, plutôt à me bastonner, et d’être là avec elle et doux, ça me faisait tout drôle, j’étais quelqu’un d’autre. J’en avais comme une gêne, de la pudeur, d’avoir l’air tendre avec elle, et je me disais, heureusement qu’on nous voit pas. Et aujourd’hui à vingt ans, c’est un peu la même chose, un peu les mêmes impressions, et je me dis que rien ne change, parce qu’au fond dans ma vie, rien n’a changé.
Maintenant, je suis là avec elle que je tiens dans mes bras, je suis enfermé parce que je suis dangereux, mais avec elle je suis inoffensif, et je ne crois pas que ma vie va être changée, bouleversée, non, je n’ai pas d’espoir aussi grand, mais la certitude de vivre un moment fugace et beau, une parenthèse.
Parce qu’après, il devra rentrer chez lui. Revoir ses parents, son père, supporter son regard accusateur, ses reproches, ses gestes qui le hérissent. Sa mère, sa tristesse, son impuissance.
Trouver du travail, un appartement. Quitter la maison parentale. Être autonome.
Être autonome.
Matthias reste étendu là sur le lit le corps d’Anaïs contre son corps mais même ainsi il ne peut pas se dégager de l’angoisse.

Quelques jours plus tard, Anaïs traversera de nouveau la salle commune, deux infirmiers la tenant par le bras, cette fois dans l’autre sens, puis la cour de l’hôpital, toujours les infirmiers autour d’elle, et montera dans un véhicule qui la conduira dans un autre hôpital. Elle n’aura pas été prévenue, elle n’aura pas eu le temps de dire au revoir à Matthias ni d’échanger son adresse, elle partira avec la certitude de ne pas le revoir. Il y aura du soleil, un soleil doux de printemps et une brise légère qui caressera ses cheveux et son visage quand elle traversera la cour, et qui rendra le sentiment de l’injustice plus aigu encore. Elle aura envie de crier face à la beauté calme des arbres autour d’elle, des fleurs bien entretenues, indifférentes, mais on n’entendra que les pas sur les graviers, et sur le visage n’apparaîtra qu’un froncement de colère, de colère sans courage. Après le départ du véhicule, rien dans le paysage ne portera la trace de ce drame, comme il ne subsistera rien des multitudes de tragédies humaines qui auront passé par là.

Charlotte Cayeux

Papa et la Sorcière

Je savais ce qu’elle me dirait, quand je reviendrais. Elle trouve toujours que je mets trop longtemps. Au ton de sa voix et aux sourcils qu’elle fronce, je devine qu’elle est mécontente, et ça ne rate pas : « Et bien, tu en as mis du temps ! ». Elle dit ça d’un ton excédé, et puis : « Va donc manger, ton repas est servi ! », ou bien : « Allez, maintenant, va te brosser les dents. ». Ou encore : « Allons, Cléa, il est l’heure de partir à l’école… ». De toute façon, il y a toujours quelque chose de très urgent à faire. A croire que mes journées sont comptées à la seconde près…

Mais cette fois-là, j’avais quand-même rencontré la Sorcière ! Je ne pouvais pas revenir plus vite… Mais allez expliquer ça à maman !
Maman, c’est simple, elle n’entend rien à ces choses-là. On dirait qu’elle voit tout avec des œillères, des sortes de parois transparentes qui l’empêchent de regarder trop à droite ou trop à gauche, ou trop loin devant. Il y a des tas de choses qu’elle ne voit pas, pas du tout. En tout cas, c’est ce qu’elle dit. « Qu’est-ce que tu racontes, Cléa, il n’y a rien du tout derrière moi ! ». Elle me traite de menteuse, elle dit que j’invente. Elle croit que je fais des farces. Elle ne voit pas du tout la même chose que moi. Ou alors, c’est qu’elle fait semblant, elle fait semblant de ne pas voir, mais je ne sais pas pourquoi…

Parfois, comme elle ne voit pas ce que je lui montre, je lui dessine. Je ne dessine pas trop mal pour mon âge. Je pensais que sur un dessin, elle ne pourrait pas ne pas voir. Eh bien, si ! Elle m’a dit que mon monsieur ne ressemblait pas du tout à monsieur Duval, le directeur de l’école, et que ce n’était pas lui qui arrachait une fleur dans le jardin, une belle fleur rouge.
« Ah ! Quelle imagination débordante tu as ! Mais tu ferais mieux de faire tes devoirs. » : voilà ce qu’elle m’a dit. J’en ai eu marre et je lui ai répondu qu’elle ferait mieux de s’acheter des lunettes, car il se passe des choses autour d’elle qu’elle ne voit pas, beaucoup de choses, des choses drôles et parfois, des choses beaucoup moins drôles. Des choses qu’elle n’aimerait sûrement pas.

Un jour, j’ai compris que maman ne veut pas savoir. Elle esquive. C’est comme quand je lui pose des questions : souvent, elle se débrouille pour ne pas répondre. C’est facile, on est toujours en retard ! « Je t’expliquerai plus tard, Cléa, tu es encore en retard ! ». Une autre de ces phrases que j’entends à longueur de temps…
Mais le jour où j’ai vraiment compris, il s’agissait de papa. J’ai compris aussi que maman était en danger, qu’elle vit dans un danger permanent sans jamais se douter de rien, et qu’on ne peut rien pour elle. Parce qu’on ne peut pas obliger les adultes à voir et à comprendre ce qu’ils n’admettent pas. Je ne sais pas si tous les adultes sont comme maman, mais ceux que j’ai rencontrés qui n’ont pas tout nié en bloc se comptent sur les doigts d’une main.
Tout a commencé il y a déjà plusieurs mois. J’avais remarqué que quelque chose clochait à la maison : papa rentrait de plus en plus tard, et je voyais que maman n’était pas contente, mais elle ne disait rien. J’étais un peu en colère contre lui, parce que, même s’il est aussi un peu naïf, papa accepte de répondre à mes questions plus souvent que maman. Je n’osais pas lui faire de reproches, parce que j’avais le pressentiment, un grand pressentiment, que papa avait de vrais problèmes.
Alors un soir, il venait de sortir une fois de plus après le repas, et il n’avait pas dit au revoir à maman, il ne lui avait même pas jeté un coup d’œil en partant, j’ai eu l’idée d’aller me poster à la fenêtre de ma chambre, et je l’ai vu sortir de l’immeuble. Il faisait presque nuit déjà et je ne voyais pas très bien, mais je l’ai vu quand il a rejoint au coin de la rue une créature bizarre qui avait de grands cheveux noirs et un corps très maigre, qui ressemblait à un squelette. Elle marchait devant lui, et il semblait la suivre aveuglément – comme un petit enfant qui suit sans avoir son mot à dire. Ça me faisait drôle de voir papa se faire diriger, lui qui décide tout d’habitude. Et la créature, elle ressemblait un peu à maman pour les cheveux longs, mais pas du tout pour le squelette et l’aspect répugnant, ni pour la façon de marcher d’un pas sûr et décidé devant papa.
Tout cela a duré très peu de temps, parce que papa et la créature ont vite quitté mon champ de vision, et je ne pouvais plus qu’imaginer la suite. Je suis allée à la cuisine où maman faisait la vaisselle, et je lui ai dit : « Maman, je peux te le jurer : papa est parti avec une créature aux cheveux noirs qui ressemble à un squelette. Je les ai vus par la fenêtre ».
Maman n’a même pas relevé la tête pour me répondre : « Cléa, veux-tu bien arrêter de raconter des histoires ? Papa est parti rejoindre ses amis du travail. »
Elle a continué à laver la vaisselle comme si de rien n’était. J’ai décidé : tant pis pour elle, après tout, si elle ne veut rien savoir. Ça ne sera pas faute de l’avoir prévenue ! J’avais l’esprit tranquille, moi.
Je suis retournée dans ma chambre, et j’ai pris mes poupées pour faire semblant de jouer, mais dans ma tête je pensais à ce que j’avais vu. Et la nuit, dans mon lit, j’ai continué d’y penser et ça faisait peur. J’ai tout de suite eu l’idée d’une dame qui donnerait des ordres à papa et lui qui ne pourrait qu’obéir. J’ai imaginé plein d’histoires dans ma tête, pour essayer de comprendre. D’abord j’ai pensé que cette dame, c’était une extra-terrestre, venue en avion d’une autre planète et échouée sur la Terre. Elle aurait pris papa en otage, au hasard, pour faire des expériences sur l’être humain. Et papa ne peut rien dire, parce que ces extra-terrestres là ont des pouvoirs spéciaux : s’il parle, même dans leur dos, ils l’entendront. Alors papa est obligé de se taire et d’obéir, il ne peut même pas en parler à maman. Mais il y a beaucoup d’autres versions possibles. C’est peut-être une tueuse psychopathe échappée de prison ; elle est maigre parce qu’on l’a privée de nourriture ; elle utilise papa parce qu’elle a des choses très importantes à régler, mais elle est trop affaiblie pour s’en occuper seule. Elle a prévenu papa que s’il en parlait à qui que ce soit, il aurait après lui les pires bandits de la ville. Ça pourrait être aussi bien la femme-vampire, mais je ne vais pas vous raconter tout ce que j’ai pu imaginer, ce serait beaucoup trop long…

Quand je me suis enfin endormie, je me suis mise à rêver. J’ai fait des rêves bizarres, et toujours il y avait la créature. Dans le premier, je la voyais d’abord telle que je l’avais aperçue dans la rue, devant papa, maigre comme un squelette. Et puis elle grossissait un peu, elle devenait normale. Alors elle ressemblait vraiment à maman. Mais ensuite, elle grossissait de nouveau, jusqu’à devenir énorme. Et elle ne ressemblait plus du tout à maman, ni à la créature.
Dans le rêve d’après, la créature était déguisée en sorcière : elle portait une longue cape noire, elle avait mis un nez crochu et elle était vraiment laide. Je crois que je n’ai plus rêvé après ça, ou bien je ne m’en souviens plus. Mais au réveil, j’ai eu une révélation ! J’ai su que même si elle n’en avait pas l’attirail habituel, cette créature était une véritable sorcière, et c’est ainsi que je l’ai baptisée : la Sorcière, tout simplement.

Le lendemain, mes craintes étaient redoublées. Je m’inquiétais vraiment pour papa. Ça ne pouvait rien donner de bon, d’être sous la coupe d’une sorcière !
Je l’ai bien observé toute la journée – on était mercredi et je n’avais pas école – il était encore plus bizarre que les jours précédents. Il ne venait même plus jouer avec moi, il restait assis dans le fauteuil un livre à la main. Et quand je venais lui poser des questions, il prenait un air excédé, comme maman, et il me répondait du bout des lèvres, comme s’il ne voulait pas parler avec moi ! Avec maman, pas plus de communication. C’est là que j’ai commencé à me dire que la sorcière lui avait peut-être vraiment jeté un sort… Papa n’était vraiment pas comme d’habitude.

Les jours qui ont suivi, il y a eu des signes. Ces mystérieux appels téléphoniques. Papa fixait des rendez-vous, et j’entendais une voix féminine à l’autre bout, sans comprendre ses paroles, mais je savais que c’était elle. Et chaque soir, de nouveau, il partait à son rendez-vous.
J’ai essayé d’interroger maman :
« Maman – ai-je commencé doucement pour ne pas la rebuter d’emblée – comment se fait-il que papa sorte tous les soirs, et nous laisse seules ?
— Ton père a le droit de sortir quand il lui plaît, voyons ! Il a des rendez-vous d’affaires. C’est pour son métier, mais c’est trop compliqué pour toi.
— Pourtant je suis sûre que je comprendrais !
— Allons allons, tu vas encore me poser des questions pendant des heures et tu vois bien que je suis occupée ! »
Il n’y avait rien à en tirer.
Chaque fois, je courais à ma fenêtre, et je le voyais s’éloigner avec la créature.
Tout cela a duré longtemps, des mois entiers je crois. Et puis plus récemment, la semaine dernière peut-être, j’ai senti que les choses avaient changé pour toujours, que papa et maman ne m’aimaient plus comme avant. Ils avaient invité des amis et préparé le repas. D’habitude, quand je n’ai pas école le lendemain, j’ai le droit de rester manger avec eux. Mais cette fois-ci, maman m’a fait dîner plus tôt, et m’a envoyée me coucher dès que la sonnette a retenti. En me couchant elle m’a dit que ce n’était pas de mon âge, et que plus tard, quand je serai grande, j’aurai le droit de dîner avec leurs amis. Papa n’est même pas venu me dire bonne nuit. Je suis restée dans mon lit, bien sage, et j’ai écouté le bruit des voix. Il y avait des éclats de rire qui avaient l’air méchants. On n’entendait pas beaucoup maman, et quand elle parlait, elle avait une petite voix, tandis que les autres parlaient fort, fort, fort. Il m’a semblé entendre les mots « femme » et « créature » à plusieurs reprises. Et dans le brouhaha des voix masculines, je crois qu’on ne percevait pas trop celle de papa. J’ai fini par m’endormir épuisée en devinant avec effroi qu’il s’agissait d’une machination, peut-être même de tout un réseau d’agents envoyés par la Sorcière pour régenter la vie de papa et maman, et peut-être les éloigner de moi. Mais je ne savais toujours pas pourquoi…

Et puis, hier, je l’ai vue de près.
Maman préparait la table pour le repas du soir, et elle m’a envoyée chercher une bouteille d’eau à la cave. J’ai obéi sans broncher, même si j’ai horreur d’aller à la cave. Il y fait toujours froid et sombre. Mais j’ai obéi, parce que j’avais peur que maman soit mécontente de moi, une fois de plus. Et j’étais loin d’imaginer ce qui pouvait se tramer en bas.
J’ai ouvert la porte et j’ai mesuré au-dessous de moi la hauteur de l’escalier et l’étendue de l’obscurité. J’avais allumé la lumière mais l’ampoule n’éclairait qu’un espace très réduit autour d’elle. J’ai pris mon courage à deux mains et me suis dit : « Allons, Cléa, tu n’es pas une poule mouillée », et j’ai commencé à descendre les marches une à une et très lentement. La descente m’a semblé durer une éternité. Et puis, à mesure que je descendais, je commençai à percevoir des voix. J’ai reconnu celle de papa. L’autre était une voix de femme assez aiguë et disgracieuse. Elles provenaient d’une pièce adjacente, parce qu’il y a plusieurs pièces dans notre cave, c’est un vrai labyrinthe, c’est pour ça aussi que je n’aime pas y descendre.
Les bouteilles d’eau se trouvaient juste en bas de l’escalier et j’aurais pu remonter aussitôt, mais je voulais savoir avec qui papa parlait. Je me doutais bien qu’il s’agissait de la créature. Je me suis approchée de la porte sans faire de bruit et j’ai collé mon oreille. Je n’arrivais pas à distinguer les paroles. Alors je me suis baissée et j’ai regardé par le trou de la serrure : c’était bien elle, la créature, en face de papa. Elle portait toujours des habits noirs, une longue robe soyeuse qui lui collait au corps. Dedans, elle paraissait encore plus maigre. Elle se penchait au-dessus de mon père d’une façon bizarre.
Je m’étais relevée pour me concentrer sur leurs voix. Ils parlaient à voix basse et je ne pouvais pas comprendre. Et puis, tout à coup, mon père a élevé la voix : « Non, non, je ne peux pas faire ça ! ».
J’ai regardé de nouveau par le trou de la serrure, et la créature s’était transformée, elle avait laissé place à la Sorcière de mon cauchemar, aussi hideuse. Mon cœur s’est mis à battre très vite et j’ai senti l’angoisse monter en moi. C’était la première fois que je voyais une sorcière en vrai. Et j’avais enfin la preuve que j’avais eu raison, que la créature était une sorcière et mon père en proie à ses maléfices. Ça faisait encore plus peur en vrai que dans mon rêve.
La Sorcière s’est mise à rire d’un rire épouvantable. Et puis, après un moment de silence, elle a parlé. Elle a parlé de moi. Elle a dit qu’il fallait qu’ils partent tous les deux et qu’ils m’emmènent, que c’était pour mon bien. Qu’il était stupide de ne pas l’écouter et que ça ne rimait à rien. Qu’elle avait toujours eu le dernier mot et que ça ne changerait pas maintenant. Je ne pourrais pas vous redire exactement ses phrases, mais c’était clair : elle voulait évincer maman, prendre sa place, elle voulait me voler à maman. C’était bien ça.
Je voulais rester plus longtemps, mais tout à coup la voix de maman a retenti :
« Cléaaaaaaa, dépêche-toi ! Mais qu’est-ce qu’elle fabrique ? ».
Il fallait bien que je remonte. J’ai pris en passant la bouteille d’eau, et je lui ai apportée.
« Eh ben alors, tu en mets du temps pour chercher une bouteille à la cave !
— Maman, c’est très grave. Papa est dans la cave avec une sorcière, une sorcière qui veut m’enlever et prendre ta place ! »
Je parlais à toute vitesse et sans reprendre mon souffle. Mais elle m’a coupé la parole.
« Oh, Cléa, ça suffit ces histoires ! Ton père est sorti acheter des cigarettes. Il revient dans un instant. »
J’ai retenu mes larmes et je me suis dit, ah ça alors, elle ne veut jamais me croire, eh bien tant pis pour elle. Cette fois c’est grave, mais tant pis.

Mon père est rentré dix minutes plus tard, mais je n’ai pas fait remarquer à ma mère qu’il aurait très bien pu sortir par l’autre porte, discrètement, sans qu’on le voie, et revenir par la porte d’entrée.
Et ce matin, quand maman est venue me dire que papa partirait quelques jours, qu’il allait prendre ses affaires, mais que je le reverrai bientôt, je n’ai rien dit. Mais je savais.

Charlotte Cayeux

Epouvantail

il y a un inconnu dans mon pied
qui me traîne m’entraîne
et tout à coup m’arrête
me fait des farces
et interrompt ma marche
il peut me faire tomber s’il veut

ma jambe a une force autonome
parfois elle obéit
et suit le rythme du pied
d’autres fois elle résiste
et me déséquilibre
elle a du pouvoir sur mon pied

quand mon bras veut
ma main refuse
lorsque ma main atteint son but
c’est mon bras qui bat en retraite

alors je ne bouge plus
le buste immobile
les extrémités tanguent
dans un mouvement vain

Charlotte Cayeux

Alex

Alex a repris un demi.

Jof le patron du bar vient d’allumer la chaîne et monte le son : les Sex Pistols emplissent la salle. Au mur la collection de vinyles. I AM AN ANTI-CHRIST !

Alex se dit : faudrait ptet’ que je rentre tôt ce soir parce que demain je bosse et vu mon état, sûr que si j’me couche à trois heures j’me lèverai pas demain à six. Alors je finis mon demi et je rentre.
Il est comme ça accoudé au comptoir la tête baissée au-dessus de sa bière quand Jof l’interpelle :
« Hey Alex ! Qu’est-ce tu racontes ? »
Jof a tout d’un bon barman ! Il a des abords rudes, mais tant qu’on le cherche pas, il est doux comme un agneau, et ça se devine tout de suite. C’est pour ça que c’est un bar d’habitués et que Jof des copains il en a plein.
Alex se remet à raconter le boulot la fatigue, se lever tous les matins à cinq heures pour avoir le temps de prendre le ptit déj peinard, sortir dans le froid et aller relever les compteurs, la routine et la déprime. Jof il comprend ça. D’ailleurs, réconforter les clients, ça fait un peu partie de son métier. Ceux qui dépriment rien qu’en pensant au réveil le lendemain matin, pis qu’arrivent pas pour autant à décoller du comptoir. Les autres qu’ont pas de travail et gaspillent les derniers sous du mois dans la bière.

« ALEX BAH T’ES PAS A LA MIROIT’ ??? »
C’est Bertrand qui débarque et peux pas s’empêcher de gueuler, comme toujours. Et il s’esclaffe le Bertrand. Faut qu’il recouvre le bruit de toutes les conversations ! Faut que ça s’impose ! Et que je te serre une main bien énergique, et que je te tape sur l’épaule ! Bertrand s’il est là, faut que ça se voie tout de suite. Et que ça s’entende !
Alex il aime bien ça, l’énergie de Bertrand. Ça le requinque. Il rit à pleines dents et à gorge déployée. Il tapote l’épaule de Bertrand. Il est rude et affectueux. Il a une gueule esquintée de soûlard et un regard d’enfant. Et impulsif ! D’une minute à l’autre la violence ou la douceur. Faut pas le chercher ! Mais si tu le cherches pas, c’est un ange. Ça, ici, tous vous le diront.

C’est vrai qu’il serait bien allé à la miroit’, Alex. Y avait un concert qu’avait l’air bien et il aurait retrouvé des copains, mais il s’est dit qu’un ptit verre chez Jof d’abord ça le mettrait en condition, et puis il s’est rappelé que d’main faudrait se lever, et puis il est resté le cul sur son tabouret. C’est ça qu’il essaie d’expliquer à Bertrand mais celui-là alors il tient pas en place, peux pas s’empêcher de parler, parler, et de se tourner de tous côtés en riant, et d’interpeller un client à sa droite, un autre à l’autre bout de la salle. Ça irrite un peu Alex qui grommelle, mais ça s’entend pas vu que Bertrand gueule et recouvre tous les bruits, qu’on l’entend même de l’entrée par-dessus les Sex Pistols. Si toutefois quelqu’un l’observait attentivement à ce moment précis, il verrait une expression un peu bougonne se peindre sur son visage et son regard fugitivement lancer des éclairs. Ce qui n’arrive pas, puisque tous les regards sont alors tournés vers Bertrand, qui vient d’en raconter une bien bonne.
Du coup Alex se détourne, et en profite pour commander un autre demi. On lui tape sur l’épaule : c’est Jeff et Pierrot qui viennent d’entrer, ils ont les mains glacées et les joues toutes rouges.
« Ahh, il fait meilleur ici ! On va prendre une petite bière pour se réchauffer !
—Ah bah Je dis pas non ! Qu’est-ce qu’on se caille dehors ! »
Et Bertrand qui rapplique :
« SALUT LES GARS !! »
La mine réjouie, le sourire jusqu’aux oreilles, hilare.
Alex jette un œil à sa montre. Minuit. Il se dit qu’il est encore temps de rentrer se coucher et que ça devrait pas être trop dur de se lever demain à l’aube.
Mais Jeff l’interrompt dans le cours de ses réflexions. Il lui demande ce qu’il fout là, pourquoi il est pas à la miroit’ et s’il viendra à son concert samedi. Le temps de tout ça Alex se rend compte qu’il a déjà fini sa bière et il en commande une autre avant de se lancer dans de grandes explications : il voulait aller à la miroit’, surtout qu’y avait la bande à Denis là-bas, il est passé ici dans l’idée de bouger ensuite au concert, puis il s’est dit qu’il valait mieux qu’il rentre tôt, vu que ça fait trois mois qu’il a commencé un nouveau taf et que ce serait con quand-même de se faire virer s’il continue à pas se réveiller, mais il a causé avec Jof, puis Bertrand a débarqué, et il a pas vu le temps passer, pis il a eu la flemme un peu de ressortir, et là du coup y se dit qu’il faudrait qu’il rentre quand-même, mais pour le concert samedi il y sera, c’est sûr, c’est promis juré ! Bah ouais t’es un pote quand-même ! On va pas rater ça ! Le premier concert dans une vraie salle, et tout !
« Ouais tu parles Alex, t’avais dit ça aussi pour le concert au Piccolo la dernière fois ! Ouais, t’as pas de parole ! »
Alors là Alex il s’échauffe un peu, parce que c’est pas vrai qu’il a pas de parole ! C’est quand-même pas sa faute si la frangine elle allait pas bien ce soir-là, il allait quand-même pas la laisser tomber ! Sinon il serait venu ! Bien sûr ! Jeff ça le fait marrer de voir Alex s’énerver comme ça.
« - Mais ouais, Alex, j’te charrie ! »
Pis il lui tape sur l’épaule en rigolant.
Alex se lève pour aller pisser et il aperçoit dans la glace des toilettes son visage marqué par environ vingt ans de nuits blanches et d’alcool, il a un haut le cœur un instant mais il redresse la tête et se regarde dans les yeux et prononce bien distinctement : « Toujours vivant ! ». Il a l’haleine qui empeste la bière déjà et la bouche un peu pâteuse mais il projette bien sa voix et il reste bien droit quelques secondes avant de se diriger vers l’urinoir.

En sortant des toilettes il entend les derniers accord d’un morceau des Bérus par-dessus lequel tout le monde chante, il se dit « tout le monde a l’air joyeux » et ça lui fait plaisir. Y a une fille, une petite brune qu’il a déjà croisée quelquefois sans trop lui prêter attention, qui a pris sa guitare et qui commence à jouer. Et puis elle chante avec une voix grave et douce qui ne lui déplaît pas. Il retourne s’asseoir au bar et commande un demi. Les copains sont en grande conversation, il écoute d’une oreille et il comprend que c’est encore des histoires de thunes entre les membres du groupe de Jeff, mais ça l’intéresse pas tellement et il préfère regarder la fille qui est vraiment pas laide finalement. Une allure un peu dévergondée avec ses bas résille et sa jupe zébrée qui n’est pas pour lui déplaire, une bouche pulpeuse qui lui fait un air mutin. Ça fait au moins un an que je n’ai pas eu d’aventure il se dit, et quoi ? cinq ans ? que je n’ai pas eu de vraie copine. Il a tout à coup une furieuse envie de s’approcher de cette fille qu’il ne connait pas, mais il veut pas la déranger alors il prend son verre et il boit en essayent de penser à autre chose. A côté ils sont en train de parler gonzesses et Pierrot le prend à parti :
« Hey Alex ! Alors ça s’est bien passé avec la ptite nana mardi soir ? Hé tu nous a pas raconté, ahahah ! »
Ils rigolent bien mais Alex essaie d’expliquer qu’il s’est rien passé du tout avec la nana, qu’il l’a hébergée et c’est tout et que de toute façon elle lui plaisait pas, lui il est très difficile.
La fille a rangé sa guitare et elle s’apprête à partir avec ses copines. Elle vient payer au bar, juste à côté d’Alex. Il jette un coup d’œil pour voir de près si c’est pas décevant mais pas plus, il sait pas draguer et il a peur d’être lourd. En plus elle parle fort et elle rit elle aussi, elle a l’air intimidante ! Oh et puis finalement si, j’ai quand-même assez bu pour parler à une fille !! Et il se tourne vers elle et il lui dit bonjour. Elle répond gentiment, elle lui dit qu’elle a découvert ce bar récemment et qu’elle l’aime bien, qu’ils se recroiseront certainement. Et puis elle s’en va, avec ses copines.
Alex reste à sa place avec un sentiment mitigé, content de lui avoir parlé et déçu que ça n’ait pas duré plus longtemps. Ça lui laisse un goût amer dans la bouche, et la bière n’arrange rien.
Les copains l’entraînent faire un baby et ça empêche ses pensées de s’appesantir sur cette fille dont il ne sait rien. Ils rient, ils crient et ils s’agitent. Y a comme des flashes dans la tête d’Alex, des images floues qui prennent d’un coup une intensité inhabituelle, une sensation des plus banales !

Il se retrouve trainé dehors sans trop savoir comment et parvient au bout de quelques secondes d’effort à déchiffrer l’heure sur sa montre : 3 heures. Les autres continuent de parler.
Au bout de la rue ils tournent à droite.
« On va chez Marie, Alex, tu viens avec nous? »
Alex décline l’invitation et tourne à gauche.
« Alors à demain Alex ! »

La journée sera encore difficile demain, se dit-il en arrivant à hauteur de son immeuble.
Aussitôt rentré il se jette sur le lit. Il se redresse avec effort pour régler le réveil puis s’écroule et s’endort comme une souche.
A cinq heures, le réveil le tire douloureusement du sommeil. Il se prépare en répétant les gestes quotidiens. Il vit sa journée de travail de la façon la plus ordinaire et sans attente particulière.

Vers seize heures la journée de travail sera terminée sans doute et Alex rentrera faire une sieste. Après quoi il mangera un morceau puis passera dire bonjour à Jof.
Il prendra un demi.
Au mur toujours la collection de vinyles !
Bertrand le saluera bien fort et lui tapera sur l’épaule.
Jof allumera la chaîne et montera le son : les Meteors empliront la salle…

Charlotte Cayeux

Vingt étapes d’une chronologie programmée

Poème sélectionné et publié par Le Tour des mots 2011

 

. 20. Tout est encore possible, paraît-il. Le passé même est incertain – l’avenir bafouille.

. 19. Suivre une voie, choisir sa courbe, prendre un virage ?

. 18. Se « responsabiliser » devenir adulte. Correspondre.

. 16/17/18 : préparer puis obtenir le Baccalauréat. Aller en classe, travailler régulièrement, être un élève consciencieux. Une heure de violon entre 18 et 19 heures. Sorties du samedi soir. Dimanches en famille. Pas trop le temps de s’ennuyer.

. 15. Majorité sexuelle.

. 14. Immaturité sexuelle et mentale, suite et fin.

. 13. Légers conflits avec l’autorité paternelle.

. 12. Collège. Week-end en famille.

. 11. Transformations du corps (la tête suivra plus tard).

. 10. Enfance. Immaturité sexuelle et mentale.

. 9. Désir de s’éloigner de la mère : première et dernière colonie de vacances.

. 8. Exclusion momentanée du groupes d’écoliers. Expérience de la solitude.

. 7. manger, travailler, jouer, travailler, manger, jouer, travailler, goûter, travailler, jouer, prendre le bain, manger encore, lire une histoire, et dormir

. 6. Division de la vie entre plaisir et travail. Un temps pour tout.

. 3/4/5. Début de la vie en société. Règles communes, horaires stricts, sociabilisation.

. 2. Cocon familial. Repas, siestes réguliers.

. 1. Sevrage progressif.

. 0. Décision concertée des parents.

 

Vingt étapes d’une chronologie programmée